"West" - Carys Davies

"C’est comme une insatisfaction de petit garçon vis-à-vis de tout ce qu’ils ont, qui apparaît à l’approche de la quarantaine. Elle les amène à penser qu’ils méritent davantage que ce que la vie leur a réservé jusque-là."

Ah, la mythique conquête de l'Ouest... Certains y partent dans l'espoir d'y trouver de l'or, d'autres pour y investir de nouveaux territoires.

Et que va y chercher ce fou de Cyrus Bellman ?... Des animaux géants, dont l'éventuelle existence lui a été suggérée par un entrefilet de la gazette locale rapportant la découverte d'os monstrueux...

Cyrus n'est ni naturaliste, ni biologiste. C'est un modeste agriculteur, qui élève seul sa fille Bess depuis la mort de sa femme Elsie. Mais depuis qu'il a lu cet article, dont il garde précieusement la coupure sur lui en permanence, il mûrit un projet insensé. Pris de vertige à la pensée de tout ce qu'il ne connait pas, il lui est impossible de rester chez lui... Comme si d'avoir traversé l'Atlantique, d'avoir quitté l'Angleterre pour venir s'installer dans ce Nouveau Monde ne suffisait pas, comme si l'Ouest, seule source de promesses admissible, n'était jamais précisément atteint...

Donc, un jour, il part. Il confie sa propriété et sa fille, alors âgée de dix ans, à la garde de sa sœur, que son âge mûr et son physique ingrat condamnent au célibat. 

Le récit alterne entre sa quête obsessionnelle, improbable, et l'attente de son lointain retour qui s'installe dans l'esprit de Bess. Sa confiance inébranlable, l'admiration sans faille qu'elle éprouve pour son aventurier de père, qu'elle est prête à le défendre bec et ongles contre quiconque médira de lui, l'aide à supporter la solitude et la rigidité morose de sa tante. Malgré les lettres qui n'arrivent pas, contredisant les promesses de Cyrus, Bess sait qu'il reviendra... En attendant, elle grandit, et l'épanouissement de son corps de jeune adolescente suscite bientôt la concupiscence du voisin que son père a chargé de veiller sur sa ferme.

Le voyage de Cyrus, rythmé par les contraintes et les difficultés que les saisons lui imposent, s'étire lui aussi. Au soleil accablant frappant une terre dure et calcinée, aux nuées de moucherons, moustiques et mouches piqueuses qui accompagnent les étés, succèdent le froid d'hivers neigeux, le combat quotidien pour trouver quelque nourriture et préserver son corps du gel à l'aide de vêtements devenus guenilles. Il est accompagné de "Vieille femme de loin", jeune Shawnee qui doit son patronyme à son aspect chétif, recruté pour sa connaissance du terrain. Les échanges avec l'indien, qui ne parle pas sa langue, sont limités. Que peut bien penser de la folle quête de cet étranger à la barbe rouge, ce natif qui n'a connu la marche vers l'ouest que subie, lorsque sa tribu, contre la promesse de quelques marchandises dont elle a à peine vu la couleur, a accepté de quitter ses terres ?

Toujours est-il qu'après de longs mois d'expédition marqués par les privations, les obstacles, aucun ossement et a fortiori aucun animal gigantesque, ne se laissent même entrevoir... Le doute s'empare de Cyrus, son échec lui fait réaliser le prix de sa quête, la vacuité de son ambition. Le grand inconnu que l'on n'est jamais sûr d'atteindre vaut-il de sacrifier le petit familier dont on ne mesure l'importance qu'une fois qu'on l'a perdu ?

Le but de son voyage en perd de sa clarté, comme si le voyage était devenu une fin en soi. Que représentent, pour lui, ces animaux géants ? Une porte s'ouvrant sur les mystères du monde ? Quelle est la part inconsciente de mysticisme dans sa quête, que cherche-t-il à comprendre de lui, ou de l'humanité en général, cet individu à qui la douleur de la perte a fait perdre la foi ?

J'ai aimé l'originalité du roman de Carys Davies, et les questions qu'il laisse en suspens à l'issue de la lecture, que la fluidité de son écriture rend très agréable. Mais je dois bien avouer que quelques semaines après l'avoir terminé, il ne m'en reste qu'une faible empreinte, ce que j'explique par le fait que l'intrigue ne m'a pas complètement emportée. Est-ce parce qu'en oscillant entre Bess et Cyrus, au fil de courts chapitres, le récit n'acquiert pas suffisamment de densité pour impliquer le lecteur ?  Je n'ai pu m'empêcher de comparer ce titre à celui d'Hernan Diaz, "Au loin", lu en début d'année, où il est aussi question d'une longue traversée du continent américain, et qui m'avait, à l'inverse, complètement engloutie...


Une idée piochée chez The Austist Reading 
L'avis d'Electra (que je rejoins sur beaucoup de points)...

Commentaires

  1. L'histoire est tentante, mais s'il ne t'en est pas resté grand chose, c'est embêtant ..

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    1. D'un autre côté, il est court et se lit vite (c'est finalement ce que je lui reproche, d'ailleurs), et c'est vrai que l"histoire est originale, j'ai beaucoup aimé l'idée..

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  2. J'avais beaucoup aimé cette lecture également ( alors que l'Ouest n'est pas mon sujet de prédilection... ), son originalité. Il me semble qu'il y a du conte dans ce récit, je me souviens l'avoir trouvé émouvant.

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    1. Son originalité est l'une des ses principales qualités, je suis d'accord. Il m'a juste manqué un peu plus de densité.

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  3. Et bien, moi, je pensais que j'allais l'oublier rapidement (à cause de sa brièveté) mais pas du tout, je me souviens de pas mal de choses. J'avais bien aimé...

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    1. J'ai sans doute été un peu injuste à son encontre, car j'en ai malgré tout gardé, les semaines passant, quelque chose... notamment le souvenir assez net de certaines scènes. J'ai aimé aussi certains de ses aspects, mais j'ai trouvé dans l'ensemble qu'il traitait son sujet de manière un peu expéditive.

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  4. oh je vois que nous avons eu le même ressenti, nous avons aimé l'originalité du récit mais il nous a manqué quelque chose ! Je me souviens que j'étais obsédée à l'idée de le lire - et du coup, ma déception n'en avait été que plus forte. J'avais trouvé "Au loin" beaucoup plus fort par exemple. Je note quand même le nom de Carys Davies, car j'aimerais bien me faire un nouvel avis sur son prochain roman !

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    1. Oui, je te rejoins complètement, mais comme toi, je laisserai peut-être une seconde chance à cette auteure et à son imagination...

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  5. Le billet d'Autist Reading m'avait conquise. Celui d'Electra avait mis le frein sur mon envie. Tu viens d'éteindre mon feu. Non, non, je ne suis pas influençable!
    Bon, et puis j'ai "Au loin" dans ma PAL. Je ne perdrai rien au change, à ce que je comprends!

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    1. Ah, "Au loin", c'est quelque chose, oui... Là pour le coup on est dans une densité qui englue presque, j'avais adoré ce roman, un de mes coups de cœur de cette année... mais tu peux lire celui-là aussi, Electra et moi lui avons tout de même trouvé des qualités, et il est très court...

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  6. Décidément, tu n'as pas de chance avec les idées que tu viens piocher chez moi...
    En revenant sur ce roman, je m'aperçois qu'il me reste beaucoup plus de cette histoire à l'esprit que je ne le pensais. Mais vu "l'originalité" du traitement, je comprends que ce roman puisse décevoir, notamment par sa brièveté.
    Quand j'aurais lu "Au loin", j'aurais un point de comparaison.

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    1. Je suis curieuse de lire ton avis sur Au loin... et pour ce titre, disons que c'est l'occasion qui a fait le larron, je suis tombée sur un exemplaire d'occasion à 3 € dans une bouquinerie à Paris... et puis je ne regrette pas ma lecture, malgré mes bémols.

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  7. Je notes, on ne sait jamais (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Je ne sais pas si tu t'y retrouveras, je pense que l'intrigue pourrait te plaire, mais tu risques d'être déçu par le traitement un peu superficiel du sujet..

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  8. Quel dommage que le livre ne tienne pas ses promesses ! Le sujet me plaisait ! Moi aussi, j'ai beaucoup aimé "Au loin" de Hernan Diaz.

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    1. Il a tout de même des qualités qui font que je ne regrette pas ma lecture...

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  9. C'est drôle, je n'ai toujours pas lu Au loin que j'espère lire un jour pas trop lointain mais en te lisant, j'y ai tout de suite pensé. Bon, à te lire, il vaut mieux que je privilégie le Diaz.

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    1. Oui, je l'ai trouvé bine plus fort, bien plus ample.. il figurera en bonne place dans mon bilan annuel !

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  10. West est un western atypique bien loin de l'idée qu'on se fait de ce genre. Ici le héros ne part pas à la conquête de territoires ou de l'or, il part à la recherche de ses fantasmes, avec une bonne dose d'inconscience. Je suis d'accord avec toi : ce livre ne laisse pas une grosse empreinte mais j'ai bien aimé le personnage de l'indien Vieille Femme de Loin et les descriptions de la nature.

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    1. C'est sans doute ce que j'ai le plus aimé, cette idée atypique, décalée, de partir pour une quête insensée qui ne dit pas son nom, sous prétexte d'une autre quête, tout aussi folle... une auteure que je compte bine suivre, malgré mes bémols suite à cette lecture.

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  11. La référence à "Au loin" me parle. Et même si tu n'es pas totalement emballée, il titille ma curiosité ce roman.

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    1. Lis-le, je serais curieuse de connaître ton avis, et il a de réelles qualités...

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