"La jumelle H" - Giorgio Falco

La banalité du Mal.

Dans "La jumelle H.", roman dense au rythme lent, Giorgio Falco oppose au fracas de l'Histoire la glaçante banalité de certaines existences.

Pour ce faire, il déroule le destin de la famille de Hans Hinner, de la première guerre mondiale aux années 2000, en se focalisant plus précisément sur celui de ses filles, les jumelles Hilde et Helga, nées dans les années 30 à Bockburg, petite ville de province des environs de Munich. Le récit se découpe en deux parties principales, chacune consacrée à l’une des sœurs, en une narration au départ quelque peu déstabilisante, car entremêlant le "je", le "nous" et le "elle", et créant une singulière osmose entre le sentiment d’immédiateté que procure la méticulosité narrative et la prise de distance qu’apportent les nombreuses digressions ainsi que l'impression régulière d'avoir affaire à un narrateur omniscient. L’intime s’unit ainsi naturellement au contexte, essentiellement centré sur la cellule familiale, et les événements qui la secouent... La mort de la mère... L’installation, après-guerre, sur la côte Adriatique, qui accueille le beau monde de la post-apocalypse -criminels de guerre allemands, collaborateurs français- dans une neutre et oublieuse atmosphère de parfaite immunité, et où les Hinner, père et filles, rachètent un hôtel qu'ils gèrent avec habileté et succès. 

Le contexte politique ou historique n’est évoqué qu’en passant. Les conversations "sérieuses" sont proscrites du foyer, concentré sur l’anodin et le raisonnable. Le malheur et la tristesse y sont tabous, la règle est d’afficher contentement et bonheur, liés à la satisfaction d’un impératif besoin de possession matérielle, de sécurité et de confort. Les Hinner sont de ceux qui ont profité de la progression puis de l’avènement du parti national-socialiste, soutenu par Hans dès ses débuts timides dans une Allemagne avide de réparation, plombée par un chômage galopant et la dévaluation abyssale de sa monnaie. Journaliste médiocre, Hans Hinner, en profitant des circonstances -notamment de la possibilité de spolier ses voisins juifs de leurs biens-, a élevé ses filles dans la facilité matérielle, leur transmettant dès l’enfance le sentiment que l'argent travaillait pour eux, qu’il suffisait de vivre, d'aller dans le sens du courant pour que les événements tournent en leur faveur. 

L’autoritaire et conformiste Helga, avide de complaire, s’intègre sans peine dans cette ligne de conduite. Hilde a davantage de mal à trouver sa place. Enfant mutique et discrète, à l’inverse de sa sœur précocement sociable et bavarde, elle est très tôt consciente des limites que lui imposera son statut de femme, et de la mesquinerie de la vie telle qu'on la lui vend, superficielle et hypocrite. Mais elle se révèle incapable de s’émanciper, reste coincée dans la cellule familiale sans vraiment s’y investir, restant dans l’ombre, faisant ce qu'elle a à faire mais pas plus, dans une tentative pour ne pas se laisser envahir, en quête de moyens, même dérisoires, de s'échapper ou de se barricader, pour préserver son intégrité. Rêvant, face aux diktats imposés par la société et sa famille, d’indépendance…

"La jumelle H." nous place dans la routine d’un quotidien dont les quelques remous sont lissés par une puissante volonté normative, face à une énormité historique à peine suggérée. Il évoque ainsi la glaçante monstruosité que suppose l’assentiment passif de ceux qui, sans être des criminels de guerre, considèrent comme allant de soi leur antisémitisme, un détail qui ne mérite pas la peine qu’on s’y attarde, et qui ne doit surtout pas entraver leur application tenace à accéder à une rassurante aisance matérielle.

Hans Hinner est davantage porté par un implacable opportunisme que par quelque idéal. Il considère avoir accompli son devoir, en propageant par ses articles la doctrine nazie, mais ne se voit que comme le rouage d'une infinie mécanique, qui a accumulé les erreurs… Il se félicite d’avoir su changer de cap, et d’avoir continué à avancer, loin de toute culpabilité, même s’il est resté veuf jusqu’à la fin de sa vie parce qu’il refusait de partager son passé avec quiconque…

Saga familiale hantée par le poids étouffant du silence et du déni de la mémoire, "La jumelle H." est un roman ample et intelligent, noté chez Maryline, que je remercie infiniment !

Commentaires

  1. Ha mais ça pourrait me plaire (si je le trouve, un jour) Verdier est un éditeur intéressant de toute façon

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    1. Oui, tout à fait d'accord, les titres de cette maison m'ont rarement déçue, et sont souvent l'occasion de découvertes hors des entiers battus..

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  2. Encore une histoire bien sombre. Est-ce qu'il y a des personnages attachants au moins ?

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    1. Oui, désolée, je suis en train de publier les billets de mes lectures d'il y a 3/4 semaines, et elles sont toutes plutôt moroses (cela ne va pas s'arranger avec les deux chroniques à venir...) ! Tu poses une très bonne question, qui ne m'a même pas effleurée en cours de lecture, sans doute parce que le but de l'auteur n'est pas de nous attacher à ses personnages.. Certains personnages secondaires sont sympathiques, mais rares sont ceux sur lesquels il s'attarde. Et Hilde peut être touchante, dans ses tâtonnements, son incapacité à trouver sa place..

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  3. Grand merci à toi pour ce beau billet ! Ce roman mérite d'être connu et reconnu. Ta phrase d'introduction est parfaite. C'est cette distance narrative, ce déni et cet individualisme, je crois, qui rendent ce roman encore plus puissant, plus évocateur. Merci pour le lien.

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    1. C'était un excellent conseil de lecture ! Il y a juste un passage qui m'a chiffonnée, dont je ne parle pas dans mon billet, parce que ce n'est pas ce que j'ai retenu : c'est celui où il est question de l'homme qui travaille dans une banque, auquel est consacré tout un chapitre en plein récit, sans qu'on comprenne ce que ça vient faire là....
      Sinon, un roman très intelligent, foisonnant, qui demande peut-être un peu de persévérance en début de lecture, mais par lequel on est ensuite complètement pris.

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    2. Je me souviens de ce passage, j'ai été désarçonnée au début et puis j'ai beaucoup aimé. Je l'ai rattaché au propos " capitalisme ", à cette description d'une société individualiste, superficielle, mesquine.

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    3. C'est ce que je me suis dit aussi, mais je n'ai pas trouvé cette partie indispensable pour comprendre le propos.

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    4. Je comprends. Je crois que j'ai bien aimé parce que cela m'a fait comme une respiration par rapport à l'étouffante famille Hinner.

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  4. Un livre qui était passé en dehors de mes radars et qui entre pourtant dans mes thèmes de prédilection. Je le note!

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    1. IL n'a pas beaucoup fait parler de lui... Heureusement que les blogs sont là pour permettre de sortir des sentiers battus, et un grand merci à Maryline !

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  5. tu me fais penser à ma lecture récente d'Anna Seghers sur l''Allemagne des années 30 et cette acceptation tacite du Nazisme .. ton billet ressemble presque à une analyse comparative, ça va ???

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    1. Je n'ai pas lu le Seghers, mais je l'ai noté suite à ton billet. Et oui, ça va, je n'ai pas d'enfants à la maison (mes filles sont grandes), je travaille la semaine, et ma bibliothèque trèès fournie me permet de voir venir plusieurs mois s'il le faut !!

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  6. Comme à mon habitude, je me contente de noter. encore un roman et un auteur que je ne connaissais pas...

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    1. On va dévaliser les librairies, à notre libération, je passe moi aussi mon temps à noter, ayant plus de temps que d'habitude pour parcourir les blogs !

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  7. Ah oui, Verdier a une belle sélection éditoriale, assez exigeante, souvent des valeurs sûres j'ai l'impression. Il faudrait que j' m'y penche d'ailleurs.

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    1. Oui, j'ai rarement été déçue, même si je n'en ai pas lu des tonnes.. ce titre est en tous très intéressant, il aborde son sujet avec un point de vue original..

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  8. "La glaçante banalité" voilà qui m’intéresse, tant pis pour le rythme lent, je note pour "après" ....

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    1. J'ai l'impression qu'on va dépenser tout l'argent qu'on aura économisé pendant le confinement en livres, en ciné, en restos... dès qu'on pourra sortir !

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  9. il devrait me plaire... donc noté

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    1. Je pense qu'il peut te plaire, en effet. Une lecture un peu exigeante, mais qui vaut vraiment le détour..

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