"Le ghetto intérieur" - Santiago H. Amigorena

Le poids du silence.

Santiago H. Amigorena évoque avec "Le ghetto intérieur" l'impuissance face à l'horreur et le traumatisme qui en résulte. 

Vicente Rosenberg a 38 ans. Il vit depuis douze ans à Buenos Aires, où il a émigré en 1928, quittant sa Pologne natale, son statut de juif l'empêchait d'y être considéré comme un citoyen à part entière, malgré son engagement aux côtés du Maréchal Józef Piłsudski pour libérer la Pologne des russes en 1920. Marié, et père de trois enfants, il tient un magasin où il vend les meubles que fabrique son beau-père, et mène une existence paisible et confortable, ne se préoccupant guère de son identité. Jeune juif, jeune polonais, ou jeune argentin ?... Il serait bien en peine de se définir... Il se sent en tous cas détaché de tout sentiment d'appartenance à une communauté juive dont il considère avec condescendance certaines habitudes culturelles.

Mais bientôt, la rumeur de la menace nazie en Europe se concrétise. Et contrairement à celle de ses amis, la famille de Vincent vit toujours sur le vieux continent, notamment sa mère et son frère, restés à Varsovie. Les lettres maternelles le tiennent informé (parfois avec des mois de retard) d'une situation qui se dégrade, de la mise en place du ghetto de Varsovie, de la faim, du danger de mort croissant. Bientôt il ne reçoit plus de nouvelles.

C'est seul qu'il porte l'insoutenable poids de ce traumatisme rendu presque absurde par l'absence de ce qui le provoque et l'ignorance de ce qui se passe vraiment, refusant par ailleurs que sa femme et ses enfants vivent dans "la cruauté inutile de la mémoire". L'éloignement, la culpabilité et l'incertitude le rongent, le plongent dans un mutisme grandissant, le silence devenant sa seule arme pour survivre. Il se renferme sur lui-même, avec l'inconsciente illusion qu'en se taisant, il vivra le moins intensément possible, et anesthésiera la souffrance. En espérant qu'en se taisant, il cessera de penser. En vain. Obsédé par l'idée de la détresse que subit probablement sa mère, pendant que lui vit dans la sécurité et le confort -et qu'il doit bien continuer, pour ses proches, à vivre "normalement"-, est un insupportable paradoxe. 

Et comment mettre des mots sur ce qui est si douloureux qu'il en est indicible, comment évoquer une horreur qui ne peut s'appuyer sur aucune logique, aucune explication, tant elle est inimaginable ? 

Le drame qui se joue à des milliers de kilomètres, et dont il ignore les détails, si ce n'est par quelques colonnes dans les pages intérieures de journaux argentins qui peinant à croire à l'ampleur de l'horreur, la minimisent, le transforme. D'individu ordinaire et serein, il devient celui qui n'était pas où il aurait dû être, celui qui n'a pas insisté pour faire venir sa mère en Argentine lorsqu'il était encore temps. La vague réticence d'un fils à faire venir une mère qu'il craignait de voir bouleverser son indépendance a ainsi des conséquences disproportionnées, absurdement cruelles. Il se sent lâche, se considère comme un traître, un fugitif.

Et c'est comme si, soudain, on l'obligeait à se sentir juif, en lui faisant porter le poids des persécutions d'un peuple défini par la systématisation avec laquelle on le stigmatise et le tyrannise... 

Bouleversant.

Commentaires

  1. Je l'ai noté à sa sortie, mais au train où ça va, je crois que je vais pouvoir attendre la version poche !

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    1. J'ai rarement pour habitude d'acheter des titres dès leur sortie, mais celui-là m'a été offert...
      J'imagine qu'en attendant la fin du confinement, tu as de quoi voir venir ! .. une belle découverte, en tous cas ..

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  2. Ennuyée par l'écriture, je n'ai pas poursuivi ma lecture (hé oui je suis comme ça)(et sur cette période je préfère le documentaire)

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    1. Tu as bien raison, je parviens maintenant moi aussi à abandonner assez facilement un roman qui ne me parle pas du tout, alors qu'avant, je me forçais à finir tout livre entamé... mais en ce qui me concerne, aucun ennui à la lecture de celui-là, au contraire, que j'ai trouvée à la fois fluide et prenante.

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  3. Comme Kathel. J'ai manqué une rencontre en librairie, ce que je regrette parce qu'une longue interview de l'auteur dans la presse m'a un peu inquiétée, très intellectuelle-spirituelle quant à la démarche d'écriture, j'ai crains pour cette lecture. J'avais été interpellée par le titre, extrêmement bien trouvé pour le sujet.

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    1. Je te rassure sur le point qui t'inquiète, ce n'est pas un roman abscons, au contraire, j'ai trouvé que l'auteur parvenait à exprimer qq chose de complexe de manière très évocatrice et avec simplicité.

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  4. Je ne l'ai pas aimé autant que je le pensais. Le thème est fort c'est certain, mais j'ai été dérangée par l'attitude de cet homme qui fait vivre à son entourage quelque chose d'insupportable. Il souffre certes, mais était-il obligé de faire souffrir autant femme et enfants par son mutisme ?

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    1. Je ne me suis pas positionnée en juge de son attitude pendant ma lecture, mais sans doute que si je l'avais fait, j'aurais rejoint ton avis, même si je trouve difficile de savoir comment nous aurions réagi à sa place. Je trouve d'une manière générale même plutôt intéressant d'explorer la psychologie d'un personnage qui réagit différemment de moi. Dans le cas de Vincent, j'ai eu l'impression qu'il ne maîtrisait pas vraiment son attitude d'enfermement, qu'il s'agissait d'une tactique défensive inconsciente envers laquelle il n'avait pas la force de lutter..

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  5. J'ai été déçue. C'est l'un de mes thèmes de prédilection, et là, ce n'est pas passé. Je n'ai noté que quelques pages qui valaient la peine d'être conservées.
    https://livreveriefr.blogspot.com/2019/11/le-ghetto-interieur.html

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    1. Je suis étonnée de lire tous ces commentaires exprimant une déception, je n'ai personnellement aucun bémol à cette lecture. J'ai trouvé que c'était un tour de force, que de traiter de l'horreur de l'holocauste "à distance", que cela rendait d'autant plus évidente la terrible absurdité de cette horreur, et l'apathie du reste du monde...

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  6. Il est dans ma bibliothèque, mais toujours pas lu, j'ai accumulé beaucoup de retard et finalement avec le confinement je ne le rattrape pas autant que je le pensais. GRRR

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    1. De même pour moi, entre le télé travail en semaine et le fait de ne plus prendre les transports en commun, je lis certes un peu plus le week-end, mais je ne suis pas certaine de lire plus, en moyenne, que d'habitude... mais celui-ci se lit très vite !

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  7. J'ai été curieuse de ce livre et de son auteur mas la thématique se prêtait mal à mon état d'esprit. Je vois que certains avis sont plutôt mitigés même si tu as visiblement apprécié. Ça me rend encore plus curieuse mais je vais attendre le bon moment (sortir du confinement déjà^^).

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    1. Oui, j'ai vraiment aimé, et j'avoue être un peu étonnée de tous ces avis mitigés car je l'avais noté suite à la lecture de plusieurs avis plus qu'enthousiastes. A découvrir, ne serait-ce que pour l'originalité du point de vue, et personnellement, il m'a vraiment touchée.

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  8. Bouleversant ? J'ai vu qu'il faisait aprtie de la sélection FRance inter, un livre à découvrir donc...

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    1. Oui, je confirme, j'espère qu'il te plaira et te touchera autant que moi..

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  9. Je crois que je l'ai sur ma liseuse. Mais comme j'ai du mal à lire en ce moment, ce n'est pas vers ce livre que je vais me tourner, il me faut du plus léger... Et même le plus léger... ce n'est pas simple. Je le lirai c'est sûr. C'est étrange, je n'avais lu que des critiques positives à sa sortie, et là, je découvre dans les commentaires, des déceptions, nombreuses...

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    1. Mais oui, je suis comme toi, je n'avais que des souvenirs d'avis élogieux ! Je serai curieuse de lire ton avis à son sujet, lorsque tu seras dans de meilleures dispositions pour le lire.

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  10. J'ai lu beaucoup d'avis positifs sur ce roman, qui m'avaient donné envie de le lire à mon tour, mais les quelques sons discordants qui se font entendre dans les commentaires qui sont laissés ici me refroidissent un peu...

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    1. J'ai personnellement adhéré sans bémol... à toi de voir (sachant qu'il se lit vite...) !

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  11. Un des rares romans de la sélection Elle qui m'aura émue ...

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    1. Ah, enfin quelqu'un qui rejoint mon avis, je me sentais un peu seule, et il me semblait bien, oui, qu'il avait suscité l'adhésion de certaines lectrices !!

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