"Frère d'âme" - David Diop

"La nuit, tous les sangs sont noirs".

C'est un long monologue intérieur. A qui pourrait d'ailleurs s'ouvrir Alfa Ndiaye sinon à lui-même, homme noir parmi des blancs dont il ne connaît même pas la langue ? Un homme qui a quitté son village sénégalais de Gandiol pour servir, en tant que chair à canon, une patrie où il n'avait jamais mis les pieds, lui qui n'a même pas pris la peine de fréquenter, comme tant de ses camarades, une école coloniale aux discours nébuleux, aux enseignements inaccessibles. Son ami Mademba Diop, lui, y est allé. Il y a appris à lire, à écrire, à parler cet inintelligible français. C'est lui qui a voulu s'engager sur le front, rêvant d'un futur retour auréolé de reconnaissance, et surtout enrichi d'un pécule qui leur permettrait de quitter Gandiol pour monter une affaire en ville. Et on ne dit pas non à celui que l'on considère comme son "plus que frère".

Aujourd'hui, Alfa en est à se repentir de n'avoir pas abrégé les souffrances de Mademba, malgré les supplications de ce dernier qui, blessé lors d'un assaut, a agonisé dans ses bras pendant des heures avec les entrailles à l'air.

Plongé au cœur d'un massacre industrialisé et d'une extrême violence, hanté par la nécessité de conjurer, de réparer ce manquement vis-à-vis de son ami, il traque la nuit venue des ennemis isolés, qu'il achève après leur avoir coupé une main. Il met surtout un point d'honneur à abréger leurs souffrances au plus vite... Ses exploits nocturnes lui valent dans un premier temps les félicitations de ses voisins de tranchée, qui rient même de cette macabre collection de mains qu'il se constitue, mais l'admiration se transforme bientôt en crainte, et en rejet. On le prend pour un dëmm, un "dévoreur d'âme". 

"Traduites" pour nous être accessibles, ses pensées nous parviennent sur un mode incantatoire, riches de métaphores, émaillées de redondances et de ce qui nous peut nous apparaître comme des bizarreries linguistiques, l'auteur tentant de rendre perceptible, saisissable, une expression mentale construite à partir de traditions orales, et du wolof.

Elles expriment la détresse liée à la brutale prise de conscience de l'homme face à l'inique cruauté du monde. Car Alfa le répète, il a désormais décidé de penser par lui-même, au-delà des règles, de l'établi. Il n'est plus dupe de la manière dont on les utilise, ces noirs dont on appelle à la "sauvagerie", comme une mise en scène grotesque, pour terroriser l'ennemi. Peut-être est-il fou, mais comment mesurer la folie d'un homme perdu dans celle de la guerre ? Il faut de toute façon être fou pour s'extraire du ventre de la terre en hurlant comme un sauvage pour aller se faire pulvériser... Mais si la douleur est tolérée -à condition de la garder pour soi-, la rage et la furie sont taboues, et celle d'Alfa devient gênante... 

"Frère d'âme" est son long cri intérieur pour revendiquer son humanité, hurler qu'il n'est ni fou ni barbare, mais un homme pris dans l'absurde sauvagerie orchestrée par d'autres hommes. Un homme qui pour supporter, au cœur de cette démence, son extrême solitude et son sentiment de culpabilité, s'est réfugié dans les tréfonds de son esprit en compagnie du souvenirs des jours où, vivant parmi les siens, il était lui-même.

Un roman avec une belle puissance d'évocation, qui s'essouffle malheureusement au fil du récit, les procédés stylistiques utilisés par l'auteur pour traduire au mieux les particularités linguistiques de son personnage finissant par lasser un peu.

Commentaires

  1. Pas trop trop attirée par ce roman...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je ne l'étais pas trop non plus, j'avais lu quelques avis mitigés à son sujet. Et puis j'ai eu l'occasion d'écouter l'auteur sur un salon, qui est passionnant (il est maître de conférence à l'université de Pau, il sait y faire..), et qui m'a donné envie de le lire.

      Supprimer
  2. Un peu comme keisha (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je ne regrette pas ma lecture, malgré mon bémol. D'une part c'est un roman très court, et puis le sujet abordé est intéressant..

      Supprimer
  3. Ce roman a été un coup de coeur. J'ai été immergée-submergée, certainement par ce style incantatoire justement. Mais je comprends tes bémols, l'écriture peut peser sur la longueur.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Moi aussi au début j'ai été emportée par le flux du récit, mais j'ai trouvé qu'à la longue, le mode narratif et les répétitions amoindrissaient la portée du texte.

      Supprimer
  4. les élèves ont donc bon goût
    pour ma part, je passe mon chemin !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, et je trouve intéressant qu'ils aient récompensé un roman traitant de ce sujet.

      Supprimer
  5. J'ai oublié de te demander : serait-il possible de décaler notre lecture de S.Gamboa à la semaine d'avant ou d'après le 20 septembre ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je t'ai répondu sur ton blog, mais oui bien sûr.. je te propose le 25 ou le 26.

      Supprimer
  6. En audio, j'avais beaucoup apprécié ! Peut-être que c'est lassant en livre...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'imagine en effet que bien lu, c'est un texte qui doit marquer..

      Supprimer
  7. Je n'ai pas été emportée par ce roman, ce que j'ai préféré c'était l'évocation de l'enfance et de la jeunesse en Afrique, mais au bout du compte l'écriture incantatoire m'a perdue.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. A l'inverse, j'ai préféré le début, mais je suis d'accord avec toi sur le fait que la forme finit par amoindrir l'intérêt que le lecteur porte au contenu..

      Supprimer
  8. J'ai du mal avec les monologues intérieurs sur la durée... je ne crois pas que ce roman soit à mon goût.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il est très court ceci dit, tu peux tenter sans t'engager sur du long terme..

      Supprimer
  9. J'ai vu toutes sortes d'avis sur ce livre, de très enthousiastes à beaucoup plus modérés. Il m'avait semblé trop violent pour ma sensibilité.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je ne le qualifierais pas tant de violent que d'intense, parce que ce qui est exprimé ici, c'est une perception de la violence et ses conséquences sur la psyché d'un homme. Il y a finalement assez peu de descriptions des événements.

      Supprimer
  10. J'avais envie de le lire à sa sortie ; beaucoup moins maintenant, après un certain nombre de billets mitigés.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. S'il te faisait envie, tu peux te lancer quand même, comme je l'écris ci-dessus, il est très court..

      Supprimer
  11. il me nargue sur l'étagère de ma bibliothèque à côté de "Ceux qui partent" de Jeanne Benameur, j'ai déjà lu leurs deux compagnons "Le ghetto intérieur" et "Les choses humaines" alors j'ai bon espoir:-)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tu t'en approches, alors... je lirai ton avis avec grand intérêt, en tous cas !

      Supprimer
  12. Il me semble que j'ai lu le début et que je n'ai pas voulu continuer.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je comprends, le style très particulier peut prendre à froid. Moi, il m'a plutôt embarquée au départ...

      Supprimer
  13. Malgré les réserves liées à la construction du livre, je trouve néanmoins intéressant ce témoignage sur ces sénégalais enrôlés dans la Grande Guerre très tentant.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Laisse-toi tenter, ça reste un texte intéressant (et comme je l'écris plus haut, il est très court...).

      Supprimer
  14. Pour avoir assisté, dans les coulisses, au déroulement du prix Goncourt des lycéens, je reste maintenant dubitative quant au choix proclamé ... Mais ce n'est pas pour cette raison que ce livre ne me tente pas, mais juste parce que, après lecture rapide de quelques pages, le style emphatique m'irritait déjà.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bah mince alors, on ne peut se fier à rien... ceci dit, l'attribution de prix, quels qu'ils soient, n'est pas un critère de choix de mes lectures. Là, c'est l'auteur qui m'a convaincue, et sans doute que ses explications sur ses choix stylistiques m'ont permis d'aborder ce texte dans de bonnes dispositions d'esprit...

      Supprimer
  15. je l'ai abandonné, justement à cause du style.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je n'imaginais pas qu'il puisse être à ce point rédhibitoire.. mais je comprends, il m'est moi-même arrivé de jeter l'éponge suite à ce genre d'incompatibilité..

      Supprimer

Publier un commentaire

Compte tenu des difficultés pour certains d'entre vous à poster des commentaires, je modère, au cas où cela permettrait de résoudre le problème... N'hésitez pas à me faire part de vos retours d'expérience !