"Une fille, qui danse" - Julian Barnes

"L’Histoire, ce ne sont pas les mensonges des vainqueurs (…). Ce sont plutôt les souvenirs des survivants, dont la plupart ne sont ni victorieux, ni vaincus".

Avons-nous conscience de l’ampleur de l’incompréhension qui souvent pèse sur notre relation à l’autre ? Mesurons-nous l’influence du temps écoulé sur la perception de notre passé, de nos souvenirs ? Telles sont les questions qui hantent le roman de Julian Barnes.

Tony, le narrateur, est un jeune retraité. Un héritage inattendu l’amène à se replonger dans les événements qui quarante ans auparavant, ont marqué sa jeunesse : la mère d’une de ses petites amies de l’époque, Véronica, lui lègue cinq cent livres et le journal intime d’Adrian, un camarade de lycée. Ce journal étant pour l’heure en possession de Véronica, très réticente à le lui céder, ainsi que l’en informe l’exécutrice testamentaire, il tente de prendre contact avec elle. Tous deux eurent une relation de quelques mois alors qu’ils étaient étudiants, qui s’acheva de manière conflictuelle. Par la suite, Tony apprit par une lettre de son ami Adrian que ce dernier avait une aventure avec la jeune femme.

Mystérieux personnage que cet Adrian, adolescent intelligent et sérieux passionné de philosophie, étudiant porté par une vision très claire de lui-même mais aussi par une douloureuse conscience de la vacuité de l’existence... Tony lui, a toujours été plus "brouillon", comme il le dit lui-même, se contentant de se soumettre aux exigences de la réalité. Il semble d’ailleurs avoir fait de la tranquillité que lui a valu cette passivité placide le centre de sa vie, une vie sans doute peu intéressante, ponctuée de quelques accomplissements et de quelques déceptions, mais menée sans passion. Il s’entend bien avec sa fille et avec son ex-femme, bénéficie d’un confort raisonnable. Mais ce rappel de son passé et des énigmes qu’il a laissées l’amènent à s’interroger avec nostalgie sur son existence dénuée d’émotions fortes. Il n’a jamais vraiment pris sa vie en main, avançant tant bien que mal, se constituant peu à peu une réserve de souvenirs, accumulant plutôt que progressant. Il réalise son manque d’aptitude à prendre des décisions morales et à agir en conséquence, son incapacité à s’examiner soi-même. Il s’est fourvoyé : il a cru être réaliste, responsable, mature ; il n’a été que lâche et en sécurité, évitant les difficultés plutôt que de les affronter.

A la prise de conscience de cette inertie vitale, se superpose une interrogation sur la subjectivité qui préside au regard qu’il porte sur le passé, liée à la fois aux traces inconscientes qu’ont laissé en lui les événements vécus et qui les parent d’une approche intime, unique et individuelle, et au passage du temps qui, en faisant disparaître les témoins de ces événements, réduit la possibilité des corroborations, remettant en cause non seulement la fiabilité de sa perception des choses, mais aussi les certitudes sur lui-même, sur celui qu’il fût. 

Un récit empreint d’amertume et de mélancolie, sur le gouffre que notre aveuglement crée parfois entre nous et les autres, sur le courage que nécessite la clairvoyance vis-à-vis de soi-même, qui se conclue d’une manière terrible, en mettant brutalement le héros face au décalage que sa vision tronquée du monde a créé avec la réalité et les autres.



...qui me permet par ailleurs de participer au Mois Anglais, orchestré par Titine, Lou et Lasmoumé :

Commentaires

  1. (merci de ta confiance)
    Un bon souvenir de lecture, d'ailleurs je pense que je ferais bien de la relire! C'est sûr, mieux vaut ne pas trop raconter de l'histoire

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    1. Merci à toi pour cet excellent conseil.. Et oui, il faut préserver le suspense..

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  2. Je ne l'ai pas lu mais le film A l'heure des souvenirs est très réussi.

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    1. Je n'ai de mon côté pas vu le film, mais j'en ai bien envie, maintenant..

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  3. oh trop sérieux pour moi tout ça ! je ne sais pas qui a le temps de réfléchir autant à sa vie et puis j'en ai marre de lire que ceux qui sont partis trop vite (ou ont choisi de le faire) sont ceux qui avaient déjà tout compris de la vie .. désolée, mais moi ce sont ceux avec des rides plein le visage qui sont restés qui m'attirent !

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    1. Mais c'est bien de cela qu'il est principalement question, finalement... Le récit est centré sur celui qui est "resté" !

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  4. Il va falloir que je lise un autre livre de cet auteur...pourquoi pas celui-la ?....;)

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    1. Mais oui, pourquoi pas !? Le ou lesquels as-tu lus ? De mon côté, j'ai England, England sur ma PAL que m'a récemment prêté un ami.

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    2. Des Nouvelles "Une histoire du monde en 10 chapitres 1/2"....la premiere m'avait beaucoup plu....mais le reste non....;)....cela fait faible quand meme...meme si ce ne sont que des recits..;)

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    3. Cela mérite donc de refaire une incursion dans l'oeuvre de cet auteur, ce serait dommage de rester sur cette déception...

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    4. Je suis totalement d'accord avec toi...il ne faut jamais s'arreter sur une deception....a la 2eme peut-etre...;)

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  5. Oh un de ces auteurs que je dois lire depuis belle lurette, et j'avais noté ce titre d'ailleurs. Je ne désespère pas. Peut-être au prochain mois anglais.

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  6. Je l'ai lu après avoir vu le film et j'ai apprécié les deux. Il faudrait d'ailleurs que je continue avec l'auteur (un de plus !)

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    1. C'est sans fin, en effet ! Si une LC te tente, comme je l'écris ci-dessus, England, England est sur ma PAL...

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  7. Un livre avec lequel j'avais découvert l'auteur mais je ne crois pas avoir lu autre chose de lui depuis. Je l'avais pourtant trouvé succulent.

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    1. Oui, je suis d'accord c'est un très bon roman, très fin sans être "élitiste" ou trop tordu...

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  8. très bon souvenir de lecture pour moi-aussi, une ambiance particulière... Je l'ai découvert via des critiques sur Babelio
    je note les nouvelles :-)

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    1. Cela ne m'étonne pas, Julian Barnes y déploie une atmosphère à la fois douce-amère et prégnante..

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  9. Voilà un auteur que je n'ai jamais lu, j'ai peur de ne pas être assez intelligente pour l'apprécier...

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    1. Comment ça ? D'une part je ne vois pas pourquoi tu ne serais pas "assez intelligente", et d'autre part, c'est un texte très accessible... !

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  10. De Julian Barnes, j'ai lu Love etc et 10 ans après je me suis un peu ennuyée lors de ces deux lectures. Du coup j'hésite.

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    1. Je suis mal placée pour te conseiller, n'ayant lu que ce titre, qui n'est pas vraiment trépidant, même si je ne l'ai pas trouvé du tout ennuyeux... Comme je l'écris ci-dessus, on m'a prêté England, England qui, rien que par son résumé, semble très différent de celui-ci...

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  11. J'ai lu qu'un seul roman de cet auteur que j'avais bien aimé ( le perroquet de flaubertà Je note celui-là donc. J'en lirai certainement d'autres de cet auteur.

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    1. Ah, intriguant comme titre, "Le perroquet de Flaubert"... Je note, tiens !

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  12. Un bien bon roman plein de bonnes choses différentes avec même un petit suspense....

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    1. Oui, malgré sa relative brièveté, c'est vrai qu'il est très riche. Quant au suspense, eh bien j'avoue m'être fait avoir comme le héros !

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  13. Une citation d'introduction qui ne peut qu'accrocher le potentiel lecteur. J'aime beaucoup les interrogations que se posent le personnage principal, merci pour cette suggestion de lecture !

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    1. Et cette citation résume très bien le sens de ce roman, dont le principal intérêt réside en effet dans les questionnements de cet individu banal, sans flamboyance, qui semble avoir eu peur de vivre et d'entrer en profonde interaction avec les autres, et qui finit par le regretter..

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  14. J'avais laissé un commentaire hier, il ne me semble pas qu'il soit passé..

    Tu as une très juste vision des choses, tu exprimes parfaitement bien cette impossibilité à connaître objectivement autrui. Cette problématique sur la vision tronquée que l'on nous avons forcément les uns des autres, c'est pour moi le point fort du roman, c'est une question qui nous ramène à nos relations avec notre prochain. C'est un roman que j'ai lu l'année dernière, avec plaisir et agacement, pafois, surtout vis-à-vis du narrateur. Qui a au moins le mérite d'amener à réfléchir. C'est une belle chronique

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    1. Ah mince, j'ai pourtant vérifié dans les spams, il n'y est pas.. je te rejoins sur le fait que le narrateur est agaçant, par sa passivité, sa "fadeur".. et en même temps je me suis parfois identifiée à lui, bien que ne me situant pas dans la même tranche d'âge, et ne faisant pas partie du même milieu : ses questionnements sur ce qu'il a laissé échapper, sur ses fourvoiements, je crois que nous les avons tous à un moment où un autre de notre vie...Merci pour ce gentil commentaire, en tous cas (mais qui es-tu ?!)...

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  15. J'avais été très impressionnée par le livre.
    Je pense regarder l'adaptation cinématographique un de ces jours.

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    1. Je ne l'ai pas vue non plus, mais j'aimerais, oui, je suis curieuse de voir comment on peut mettre en scène un roman aussi "cérébral" !

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  16. Donc l'"Unknown" du 3 juillet, c'était moi, Géraldine/Tempsdelecture :)) Je me croyais connectée en tant que telle en laissant mon commentaire, mais non, j'ai donc laissé un post anonyme, toutes mes excuses. Merci pour ta réponse!

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    1. Ce n'est pas grave, c'est juste que lorsque j'ai de "nouveaux" commentateurs, j'aime aller visiter leur blog, s'ils en ont un. Le tien, je le connais déjà..

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