"Forêt-Furieuse" - Sylvain Pattieu

"L’histoire n’est pas une longue ligne droite, une marche en avant, ce sont des allers-retours, il y a du sens dans l’histoire mais pas un sens de l’histoire. Il ne faut pas croire les progressistes fanatisés, les dogmatiques de l’avenir radieux ou de l’Apocalypse, les naïfs du futur : au contraire il y a des soubresauts, de grandes reculades, des tête-à-queue."

Ce sont des enfants orphelins ou abandonnés, victimes du chaos d’un monde où se sont succédé conflits et catastrophes. Des enfants cabossés, psychologiquement ou au sens propre, certains étant réduits à se déplacer en fauteuil ou à utiliser des prothèses pour pallier l'absence de leurs membres (quand ils ont la chance d'avoir des prothèses), d’autres exhibant une face irradiée sous un crâne nu... Des enfants aux drôles de prénoms (La-Petite-Elle-Veut-Tout-Faire-Toute-Seule, Méduse, Espoir, Destiny-Bienaimée, Mohamed-Ali...), regroupés à La Colonie, où des adultes affublés eux aussi d'étranges patronymes (La-Femme-Quand-Elle-Parle-Elle-A-Les-Yeux-Qui-Brillent, L'Homme-Il-Sait-S'amuser-Avec-Un-Bout-De-Craie...) leur dispensent un enseignement où l'acquisition des règles de survie tient autant de place que l'apprentissage de la lecture ou du calcul.

Quand on estimera qu'ils sont prêts, qu'ils ne sont plus des enfants, ils seront envoyés au village voisin pour travailler aux Mines, dans les Forges, ou pour y être cultivateur. En attendant, ils rejouent ce qu'ils ont sans doute toujours connu, la lutte pour le pouvoir et la domination, les Strongues contre les Bitches, garçons contre filles… jusqu’à ce que l’arrivée de La-Petite-Elle-Veut-Tout-Faire-Toute-Seule change la donne, constituant un nouveau groupe où Strongues et Bitches se mélangent. Face à la violence du monde, les enfants opposent leur énergie brutale et leur soif de vivre, portés par cet état instable et fougueux de la jeunesse qui rend l’impossible atteignable, mais aussi par la force du groupe. Il se créent leurs propres rituels, leur propre code de l’honneur… nouent leurs amitiés avec la circonspection de ceux qui, échaudés, ne se livrent jamais qu’avec méfiance.

Au village, le règne de l’argent a fait du riche Kylian PetitCoeurCouronné le maître des Forges, et donc celui de la communauté. Mais sa volonté d’étendre son contrôle à la forêt est contrecarrée par la résistance de bergers qui commettent leurs méfaits déguisés en Demoiselles.

Sylvain Pattieu installe un univers profus, amalgame de bribes d’Histoire, d’allusions à l’état désastreux du monde, de références culturelles familières et populaires, le tout saupoudré d’une ambiance post-apocalyptique et d’un zeste de surnaturel. Il y question à la fois de Franck Ribéry, de mystérieux Bourguignons ou d’une femme-arbre, de drones espions et d’enfants blessés par obus, d’un gouvernement provisoire… S’y invitent des fléaux quant à eux bien réalistes ; l’intrusion dans le village puis dans la relative tranquillité de La Colonie de fanatiques religieux va bouleverser les projets que leurs professeurs avaient établis pour les enfants…

La langue elle-même est un improbable mariage entre argot et poésie, rap et propres inventions de l’auteur, à l’image de ces "chants" que scande l’un des enfants, qui ponctuent régulièrement le récit de psalmodies à la tonalité épique, restituant les événements marquant sa vie et celle de ses camarades.

Un roman ambitieux, multipliant les références et mêlant les genres tout en diffusant sa propre musique, qui d’emblée m’a séduite. Mon intérêt est quelque peu retombé au fil du récit. Car à vouloir trop embrasser, Sylavin Pattieu finit par mal étreindre. L’intrigue, partie sur de trop nombreux chemins, doit à un moment en choisir un, et ce n’est pas forcément celui que j’aurais personnellement emprunté. Les enfants prennent la route, laissant derrière eux une forêt que le titre promettait en personnage principal, et que l’on ne fait que traverser, c’est dommage. La dernière partie du roman m’a ainsi paru, en comparaison du foisonnement initial, un peu poussive.

Une jolie découverte tout de même d’un auteur à suivre… et une lecture qui me permet d'inaugurer ma participation à la saison 2 du pavé de l'été de Brize : 

Commentaires

  1. J'aurais bien tenté car ton résumé me rappelle un peu "Enig Marcheur", d'agréable mémoire. Mais tes réserves refroidissent mon enthousiasme, surtout sous la forme "pavé"...

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    1. Il est plus ancré dans notre contemporanéité qu'Enig Marcheur, et bien plus accessible, mais le rapprochement est intéressant, disons que "Forêt-Furieuse" pourrait être une étape intermédiaire entre notre monde et celui d'Enig... Je recommande malgré mes bémols, pour l'originalité, et bien qu'il fasse plus de 600 pages, il se lit vite : il est écrit assez "gros" et comporte de nombreux retours à la ligne, certains chapitres ne font que la moitié d'une page. Un "faux" pavé, en quelque sorte !

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  2. Ah c'est un pavé? Comme je ne suis pas assez attirée, mieux vaut ne pas m'y lancer, ou alors un peu pour voir l'écriture

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    1. Comme je l'écris ci-dessus, il rentre dans la catégorie définie par Brize en raison de son nombre de pages mais il est bien moins dense qu'un livre de trois-cent pages dont le texte serait plus "ramassé"...

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  3. Et bien j'aurais été très intéressée par ce roman s'il n'avait pas été un pavé... Dommage, mais comme ce n'est un pas un enthousiasme fou jusqu'à la fin, je ne vais pas prendre le risque de le lire.

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    1. Je te renvoie à mes réponses aux commentaires de Sandrine et Keisha... ! C'est vrai que la dernière partie m'a un peu déçue parce qu'on y perd la dynamique et le foisonnement du début, mais je ne regrette pas cette lecture, originale et très prenante, du moins dans sa première moitié...

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  4. Je ne suis pas preneuse ... des éléments de ton billet me font penser à ma dernière lecture post-apocalyptique "après le monde", surtout avec une fin qui n'est pas à la hauteur du reste. Et j'overdose dans le genre !

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    1. Ce qui est intéressant ici, c'est que l'auteur n'explicite pas vraiment le contexte, si l'apocalypse a eu lieu ici, elle a laissé les hommes en place et semble s'être produite peu à peu, à force de violences faites à la nature et aux individus. C'est plus un délitement du monde qu'une destruction brutale. Mais les personnages des enfants ont une tonalité très actuelle, et une énergie qui rendent le récit vivant.

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  5. Ce que tu dis sur la langue et sur l'intrigue un peu complexe me refroidit un peu. J'avais fait la connaissance de Sylvain Pattieu à travers son précédent roman "Et que celui qui a soif, vienne". Un roman de pirates ambitieux avec des personnages truculents et beaucoup de souffle. Je pense que ça pourrait te plaire !

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    1. L'intrigue n'est pas tant complexe que multiforme. L'auteur lance de nombreuses pistes et finit par toutes les abandonner, ce qui est un peu dommage, car on en perd un peu ce qui faisait la dynamique du récit. Je note son titre précédent, cela m'intéresse en effet !

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  6. Un roman trop complexe pour moi je pense mais bravo pour le pavé!

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    1. Il est très accessible, contrairement à ce que l'on pourrait croire, l'écriture est vivante, il faut juste au départ s'habituer à ses particularités linguistiques, mais cela se fait assez vite..

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  7. ce type de roman est passionnant comme expérience littéraire parfois il tient mal la distance mais je trouve que l'on pardonne parce qu'il faut du culot et du courage pour faire ça
    je note le nom de l'auteur si je le croise

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    1. Tu as complètement raison, rien que pour son originalité et l'inventivité de l'auteur, il vaut la peine d'être lu !

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  8. Je le note... (Goran : http://deslivresetdesfilms.com)

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    1. J'espère qu'il te plaira, c'est en tous cas un récit très original, avec un intéressant travail sur la langue.

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