"Le chant des revenants" - Jesmyn Ward

"Quelques jours plus tard, j’ai compris ce qu’il essayait de dire, que devenir adulte, ça signifie apprendre à naviguer dans ce courant : apprendre quand se cramponner, quand jeter l’ancre, quand se laisser porter."

"Le chant des revenants" est un roman polyphonique, procédé narratif assez usité… il se démarque toutefois en comptant parmi les voix qui le constituent celle d’un fantôme. 

Mais avant cela, nous faisons la connaissance de Jojo, adolescent de treize ans, qui oscille entre l’homme grand et robuste qu’augure sa constitution, et l’enfant que ses joues et son ventre ronds laissent encore transparaître. Il faut dire que les circonstances lui imposent une certaine débrouillardise, et la nécessité d’une maturité précoce. Son père, Michael, est en prison depuis trois ans, et il a perdu toute confiance en Leonie, sa mère, qu’il n’appelle d’ailleurs que par son prénom. La jeune femme est souvent absente, et trop absorbée par elle-même et l’amour inconditionnel qu’elle voue à Michael pour pouvoir prendre soin des autres ou assumer une maternité pour laquelle elle n’a jamais eu de réel instinct. 

La place laissée par cette carence parentale est occupée par les parents de Leonie, Papy River et Mamie, mais le grand âge du premier et le cancer en phase terminale qui garde alitée la seconde ont conduit le garçon à endosser certaines responsabilités, notamment celle de sa petite sœur Kayla, trois ans, gamine pleurnicheuse qui vit collée à son frère, refusant toute marque d’affection venant de sa mère. Il mène la vie simple et rude de la campagne, où le temps, en grignotant, rouillant, plumant tout, rappelle en permanence le poids de son passage.

Les adultes de la famille sont hantés par le traumatisme lié à la perte de Given, frère aîné de Leonie, assassiné, alors âgé de dix-huit ans, par le cousin de Michael, qui n’avait pas supporté de perdre un pari contre un noir. Couvert par sa famille -dont le shérif- qui fit passer l’homicide pour un accident de chasse, le coupable ne fut jamais inquiété… Un drame qui a confirmé la justice et la violence auxquelles les confronte leur couleur de peau. Alors qu’il n’était encore lui-même qu’un adolescent, Papy River a par ailleurs fait l’expérience d’un séjour à Parchman, centre de détention alors essentiellement peuplé d’hommes noirs, punis pour des délits souvent mineurs à coups de fouet, de tortures et d’humiliations. Un lieu qui a laissé en lui une blessure profonde, indicible. Lorsque, à la demande pressante de son petit-fils, il lui raconte cette sordide épreuve, c’est par l’intermédiaire d’histoires tronquées, dont l’horreur se niche dans les ellipses et une fin jamais dévoilée. 

C’est justement à Parchman, réhabilité en prison d’état, qu’est interné Michael. Ayant purgé sa peine, il annonce sa sortie, et son retour dans le foyer des River, étant en froid avec ses parents depuis qu’il s’est mis en couple avec une femme noire… Commence alors road-movie mouvementé et pathétique, au volant de la guimbarde encombrée de Leonie, accompagnée de ses enfants et de sa collègue serveuse Misty, qui profite du voyage pour aller visiter son propre compagnon, et effectuer une livraison de stupéfiants.

L’alternance des voix de Jojo, de Leonie, puis du défunt Richie, jeune et vulnérable garçon qu’à Parchman, River prit sous son aile, nous fait suivre à la fois cette triste épopée, les retrouvailles avec Michael -passionnées avec sa femme, circonspectes concernant ses enfants-, la quête de paix de Richie, la fin de vie de Mamie…

A travers tous ces événements, Jesmyn Ward explore les mécanismes affectifs qui déterminent la nature des liens familiaux, du rejet à la dépendance, de la complicité à l’incommunicabilité. La transmission occupe une place prépondérante dans son récit, notamment celle de l’intangible, qui prend ici une dimension surnaturelle, Jojo ayant hérité de sa grand-mère la capacité de capter les voix de tout ce qui vit -animaux, végétaux- et de Leonie celle de voir et entendre certains morts…

L’auteure a su doter chacun de ses narrateurs d’une voix qui lui est propre. Leonie s’exprime de façon directe, sans fard, comme sur le ton de la confidence, avec une tristesse sous-jacente qui révèle ses difficultés à trouver sa place, que ce soit en tant que mère ou en tant que fille. Jojo, à la fois fort et sensible, mu par une perception aiguë de son environnement qu’adoucit parfois un reste de candeur, s’exprime à renforts d’images souvent poétiques traduisant l’attention qu’il porte au milieu naturel, et c’est d’ailleurs l’un de mes bémols : j’ai eu dans un premier temps du mal à le trouver crédible, difficulté qui s’est amoindrie au fil de la lecture, car en partie occultée par la grâce et la limpidité de l’écriture. 

Mon autre réserve est liée à la dimension surnaturelle du récit, qui m’a peu gênée bien qu’étant à mon avis dispensable, jusqu’à la fin, prétexte à une acmé de spiritualité justifiant le titre de l’ouvrage, qui m’a personnellement laissée complètement en-dehors…

Une lecture en dents de scie, donc, en tous cas éloignée de l’emballement que de nombreux éloges m’avaient fait espérer…


Toujours est-il qu'elle me permet de participer à la thématique du jour du Mois Américain, "Black lives matter" :

Commentaires

  1. Tu as trop de bémols, ouf pour ma LAL!

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  2. Je tenterai peut-être à la bibli, mais je ne vais pas en faire une priorité. Surtout que bien d'autres romans américains me tentent par ailleurs.

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    1. Je comprends. Je lirai peut-être les moissons funèbres, de cette même auteure, qui a enthousiasmé Kathel (alors que son avis sur Le chant des revenants était, comme le mien, mitigé)..

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  3. Je crois que je l'ai commencé et abandonné. Je dis "je crois" parce que je n'en suis pas sûre, il y a des périodes où je commence plein de livres qui me tombent très vite des mains. Parfois, je les reprends plus tard, parfois non.

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    1. Tu comprendras que je ne tenterai pas de te persuader de reprendre celui-là... il a des qualités, mais "l'envolée spirituelle" de la dernière partie m'a refroidie...

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  4. J'ai beaucoup de mal également avec la dimension surnaturelle. Ta description de ce roman est très intéressante.

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    1. Le surnaturel ne me gêne pas en soi... mais je trouve qu'il est parfois utilisé de manière inadaptée, au contexte ou à l'intrigue du roman, comme c'est à mon avis le cas ici.

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  5. Tout comme Keisha... (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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  6. Tes bémols me rassurent, j'avais eu l'impression à sa sortie d'être la seule à en émettre. J'avais tellement aimé Les moissons funèbres que je m'étais jetée dessus sans plus attendre, et même si je lui ai trouvé des qualités, d'autres choses m'ont gênée, notamment le surnaturel.

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    1. Je me souviens de ton avis mitigé, qui m'avait dissuadé de le lire (j'avais noté en priorité Les moissons funèbres) mais j'ai lu dernièrement de nombreux avis plus que positifs à son sujet, qui m'ont redonné envie ! Au moins, je me serai fait ma propre idée !

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  7. Toujours pas décidée... c'est bien de lire des avis variés après les grands enthousiasmes.

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    1. A toi de voir... beaucoup l'ont vraiment aimé, et je ne nie pas ses qualités. Par ailleurs, il se lit assez vite... et sinon, Les moissons funèbres, de la même auteure, a l'air très bien !

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  8. Je n'ai pas non plus été hyper emballée par le côté surnaturel, mais j'ai bien aimé la relation entre l'enfant et son grand-père, et comment ce passé affreux surgit peu à peu.

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    1. Je te rejoins sur ce point, c'est l'une des qualités de ce roman, avec l'écriture, que j'ai trouvé très réussie, bien que parfois trop "poétique" pour le personnage de Jojo..

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  9. une auteure très appréciée mais avec laquelle j'ai un peu de mal peut être pour le côté un peu ésotérique je ne sais pas vraiment mais je cale un peu

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  10. J'aime bien les livres a plusieurs voies....il semble quand meme interessant....malgre le bemol

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    1. Le mieux est dans ce cas de te faire ton propre avis, en effet.. Oui, il a des aspects intéressants, et chacune des voix a un ton particulier. Si l'intrusion du surnaturel ne te dérange pas..

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  11. je l'ai bien aimé à l'époque et la dimension surnaturelle ne m'a pas du tout gênée, on s'y attendait un peu avec le titre... et certains personnages sont haut en couleurs :-)

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  12. Une lecture en dents de scie pour moi aussi, avec des personnages auxquels je m'accrochais, la grand mère, la serveuse et puis flop, l'intérêt retombait, tiraillé entre trop et pas assez. L'intrigue est bancale, et tu le dis aussi, on peine à y croire.

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    1. C'est dommage, car l'écriture dénote intelligence et sensibilité, mais c'est gâché par le ton, et un certain manque d'équilibre, oui.

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  13. Je crois que c'est la première critique un peu moins bonne que je lis sur ce livre. Souvent, j'attends trop de ces romans que tout le monde a aimé et qui finalement me laissent de marbre ;)

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    1. Peut-être que, comme Athalie, ceux qui n'ont pas aimé n'ont pas écrit de billet...

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