"Les femmes de Heart Spring Mountain" - Robin MacArthur

Roman puzzle.

Comme son titre l’indique, c’est un roman de femmes, d’hier ou d’aujourd’hui. Le récit nous introduit alternativement à leurs côtés, en oscillant entre trois dates clés de leurs existences.

Il y a Vale qui en 2011, revient dans le Vermont, qu’elle a quitté huit ans auparavant pour La Nouvelle Orléans où elle vivote d’un boulot de strip-teaseuse. Elle n’a pas revu Bonnie depuis ce départ : malgré la relation fusionnelle qui la liait à cette mère fantasque à l’amour enivrant, l’incurable toxicomanie de cette dernière a imposé une prise de distance. Mais Bonnie ayant disparu pendant la tempête Irene, sa fille est de retour, bien qu'à contrecœur, à Heart Spring, berceau familial où s’installèrent en 1803 leurs ancêtres Ezekial et Zipporah Wood, à une époque où la forêt, encore sauvage, était peuplée d’indiens Abénakis, d’ours, de wapitis et de pumas. Vale s’installe dans la vieille caravane située sur le terrain de la maison où Hazel, maintenant octogénaire et commençant à perdre la tête, a passé sa vie et a élevé Bonnie. En cherchant sa mère des semaines durant, errant dans une région dévastée aux routes devenues impraticables, c'est finalement un pan secret de son histoire familiale qu'elle découvre... 

Il y a Debbie, tante par alliance de Vale, qui vit elle aussi sur le domaine de Heart Spring, dans un chalet envahi du même bric-à-brac depuis trente-sept ans, au milieu de photos de Nina Simone, d’Angela Davis ou de Simone de Beauvoir et de ses poules, cumulant plusieurs jobs mal payés mais suffisants pour assurer son mode de vie solitaire et se procurer ses livres et son vin blanc. Nous la retrouvons au fil de bonds dans le passé en 1974. Alors dégoûtée par une société dont la propension à la violence et l’inique hypocrisie culminent avec l'affaire du Watergate et la guerre du Vietnam, elle quitte sa famille avec Thoreau en poche pour renouer avec une vie rurale qu'elle a entendu évoquer avec émerveillement par sa grand-mère biélorusse, et échoue dans une communauté hippie du Vermont.

Pour l’heure, les trois femmes, bien que sans animosité les unes envers les autres, se tiennent à distance, chacune entourée d’une solitude choisie ou subie (notamment par Hazel), séparées par leurs manières très différentes de considérer leur héritage familial et leur appartenance à cette terre, l'octogénaire comme garante d’un patrimoine terrien travaillé, modelé par l’homme, Debbie en communion avec la dimension sauvage du domaine, et Vale, qui s'en croit détachée mais qui peu à peu comprend l’attraction qu’exerçait sur Bonnie ce flanc de montagne où elle était née, et qu'elle détestait pourtant. 

Il y a, enfin, Lena, à presque soixante ans de là, l’excentrique sœur d’Hazel qui vit dans une ancienne cabane de chasse au cœur de la forêt en compagnie d’un chouette borgne, passant le plus clair de son temps en contact avec une nature où elle se sent véritablement chez elle. Elle visite toutefois régulièrement sa sœur et son mari Lex, revenu distant de la guerre de Corée, qui vivent dans la grande maison familiale avec leur fils Stephen. Tous les samedis, ils se rendent tous trois au bal, Lex avec son violon, car Lena adore danser. Elle refuse en revanche de mettre les pieds à l'église, car à l’instar de son amie indienne Adele, elle trouve son dieu dans les racines des arbres, le chant de la rivière ou odeur des champignons, dans la musique et le mouvement des corps… 

Récit à la structure morcelée, dont les différentes pièces s'assemblent peu à peu, "Les femmes de Heart Spring Mountain" se focalise ainsi à des décennies de distance sur des moments significatifs de ce qui se transmet d’une génération à l’autre, de manière parfois inconsciente, secrets et non-dits formant dans l’histoire familiale des vides générateurs de traumatismes, d'incomplétudes, comme si l’ADN gardait la mémoire des blessures-mais aussi des joies- des générations précédentes.

Si le roman peut au départ déstabiliser, en livrant avec parcimonie les éléments qui permettent de faire le lien entre les différents personnages, on s’attache assez vite à ses héroïnes, tout comme on se prend facilement d’intérêt pour les passionnantes thématiques qui le traversent.  

Autour du sujet des origines, l’auteure s’interroge sur la légitimité à occuper une terre qui a été prise à d’autres, sur la culpabilité qui en découle, sur ce qui génère l’amour ou le rejet d’un territoire. Elle associe ce questionnement à une réflexion plus générale sur ce qui lie le passé au présent et à l'avenir, évoquant la nécessité d'assimiler et d'accepter notre héritage ancestral, celui d'une humanité respectueuse d'une biodiversité dont elle n'est qu'un élément, pour mieux vivre aujourd'hui mais surtout pour survivre aux catastrophes à venir, dont les prémisses se manifestent déjà, ainsi qu'elle le rappelle en évoquant régulièrement, comme un angoissant bruit de fond, une actualité nourrie de tremblements de terre ou de séisme, de sécheresse ou de glissements de terrains...  Il s'agit d'en finir avec cette désinvolture avec laquelle les individus considèrent le monde, comme si la nature était un lieu qu’ils pouvaient posséder et acheter, comme s'ils ne lui étaient pas redevables.

Un roman qui mêle ainsi, de manière parfaitement homogène, la dimension intime des destinées individuelles aux préoccupations plus vastes que suscite une société qui semble avoir une fâcheuse tendance à oublier d'où elle vient...


Une idée piochée chez Marie-Claude, qui me permet de participer à la thématique du jour du Mois Américain de Titine : "Ladies First" et une lecture effectuée en compagnie de Fabienne, dont L'AVIS EST ICI.


Commentaires

  1. Oui, sans urgence, j'ai parfois du mal avec ce type de romans, dorénavant. Tout dépend de l'écriture.

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    1. L'écriture... ma foi, elle n'est pas transcendante au point que je m'en souvienne, plutôt dans le genre efficace, il me semble. Ce qui m'a plu, ce sont surtout les questionnements qui émergent de l'intrigue.

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  2. Ça me semble intéressant, bien que le thème n'a pas l’air très original... Au final, tu as aimés ? (Goran : http://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Oui, ce n'est pas un coup de cœur, mais je l'ai trouvé prenant, et générant des interrogations intéressantes. Et puis les personnages sont attachants, ils auraient pu être traité plus en profondeur (ce qu'empêche en partie le mode polyphonique), mais ils ne sont pas non plus simplistes...

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  3. Bonjour ! Un roman riche, dense et très tentant ! Pile dans le thème du jour. ;-) Bon mois américain !

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    1. Bonjour FondantGrignote,
      J'espère qu'il te plaira, si tu concrétises ton envie ! Bon mois américain à toi aussi !

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  4. Beau billet, j'avais hâte de te lire! Ma lecture a été mitigée mais je relirai l'auteure car je crains que mon avis n'ait été biaisé suite à une excellente lecture faite peu de temps avant. Merci pour la LC!

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    1. Merci à toi, j'ai été ravie que tu m'accompagnes. Je ne sais pas si elle publiera bientôt un autre titre, mais je serais curieuse moi aussi de la suivre...

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  5. Et bin tout un bien bon livre...oui il semble bien bon...

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    1. Je l'ai personnellement trouvé bon, oui, bien construit, prenant...

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  6. J'avais été plutôt déçue par cette lecture. Je ne m'en souviens plus guère d'ailleurs.

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    1. Il me semble avoir vu en effet que tu avais des bémols, comme d'autres lecteurs d'ailleurs. Ce que je peux comprendre, comme je l'écrivais chez Fabienne. L'alternance de points de vue peut donner l'impression d'un traitement un peu superficiel des personnages, mais j'ai personnellement aimé la dynamique que cela confère au récit.

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  7. Je n'avais pas été tentée par le sujet, le côté "destins de femmes" et la construction générationnelle, j'ai l'impression que l'on en déjà lus pas mal de ce type de romans.

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    1. C'est vrai qu'il n'est ni révolutionnaire, ni incontournable, mais j'ai bien aimé toute la réflexion autour du territoire et de la manière dont on le perçoit, selon ce qu'on y a vécu, mais aussi en fonction de l'histoire qui y est rattachée.

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  8. pas trop tentée pour l'instant mais je le note quand même dans un coin de ma mémoire :-)

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    1. Oui, pourquoi pas lorsqu'il sortira en poche, il se lit assez vite ...

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  9. Comme toi, je l'avais trouvé intéressant, ce roman, mais par rapport aux critiques (hyper)enthousiastes lues avant, et au recueil de nouvelles que j'avais beaucoup aimé, j'étais un poil déçue... notamment par des images un peu appuyées, et un style sans grand relief.

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    1. Je te rejoins sur le style, en effet sans ampleur, et comme je l'indiques ci-dessus, ce n'est pas ce que j'en retiendrai.. Mais je l'ai lu avant mes vacances, même fin juillet je crois, et il faut dire que j'en garde un souvenir bien plus net que d'autres lectures effectuées depuis.. il a quelque chose, quand même, ce roman...

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  10. Pas sûre d'y trouver mon compte mais tu en parles formidablement bien !

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    1. C'est gentil... C'est un roman riche d'un point de vue de ses thématiques, et même si, comme évoqué ci-dessus, le style n'est pas renversant, cela a été une lecture très plaisante, et parfois émouvante aussi..

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  11. désolée, je cours .. encore quatre jours avant les fameuses vacance et le temps enfin de me poser et de te lire ! Je viens de commander les croquettes du chien.. voilà ma vie
    bref, j'avais adoré ce roman mais j'ai préféré son autre livre je crois (j'ai un doute ...) et lu AVANT Le Caribou (décidément ... hihihihihi) sinon juste un mot, je viens de commencer le Meno. Je voulais en lire ce soir mais j'ai zappé que je faisais le retour avec l'autre formateur du coup pas moyen de le planter pour lire .. je pense le finir plutôt en fin de semaine pour une publication la semaine prochaine ???

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    1. Ah, je crois que ton billet m'a échappée, je vais aller voir ça de plus près...
      Pour le Meno, OK pour le report, dis-moi quand tu seras prête (sachant que sur la semaine prochaine, j'ai deux publications de prévues les 15 et 17)..
      Bon courage pour la dernière ligne droite avant les vacances !

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  12. J'ai beaucoup aimé ce roman également ! Je me rappelle avoir trouvé qu'il ne cassait pas trois pattes à un canard dans le fond comme dans la forme MAIS malgré tout, il a complètement marché avec moi ! La magie des bouquins qui n'ont parfois pas besoin d'être de haute volée pour cueillir et happer le lecteur.

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    1. Oui, nous sommes d'accord, parfois ça prend, on ne sait pas vraiment pourquoi.. moi aussi j'ai marché sur ce coup-là !

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  13. Je l'avais repéré comme toi chez Marie-Claude et aussi chez Electra. A lire les commentaires laissés ici, je suis tout d'un coup moins chaud à me laisser tenter, à cause principalement de l'écriture... S'il croise mon chemin, je ne ferai pas la fine gueule mais je ne vais pas me précipiter pour le trouver.

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    1. J'ai été un peu refroidie avant de lire parce que je l'avais prêté à une amie qui ne l'a pas aimé non plus. Mais même si ce n'est pas un coup de cœur, je lui ai trouvé des qualités, et la lecture ne m'a jamais pesée, j'aimais bine retrouver, après le boulot, Vale, Debbie et Lena...

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  14. Pas d'enthousiasme à cause du style! et des déceptions de plusieurs lectrices. Je ne le retiens pas , il y a tant de choses à lire en ce moment !.

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