"Long voyage du jour à la nuit" - Eugene O'Neill

"Le bégaiement est notre éloquence innée, à nous autres, gens du brouillard."

C’est en effet à un long voyage que nous convie Eugene O’Neill, en quatre actes qui nous mènent du début de la matinée à la nuit d’une même journée, au cours de laquelle nous quittons l’espoir -certes illusoire- inauguré par le matin d’un jour nouveau, pour s’enfoncer dans la noirceur, le pessimisme, le malheur, au fur et à mesure que l’on avance vers le crépuscule.

C’est aussi un voyage éreintant, éprouvant, dans les noirs méandres des relations unissant les quatre protagonistes d’une même famille, dont le couple que forment Marie et Tyrone, acteur dont l’heure de gloire n’est plus qu’un souvenir, et leurs deux fils : Jamie, trentenaire, et Edmund, de dix ans son cadet.

L’ambiance est d’emblée tendue, électrisée par l’angoisse que révèle le comportement des trois hommes vis-à-vis de Marie, qui semblent marcher sur des œufs face à l’irritation nerveuse que l’on devine chez cette dernière, que dissimulent mal ses accès de joie factice. Hors de sa portée, son mari et ses fils évoquent par sous-entendus la possibilité terrifiante d’une rechute, tentant de se rassurer par le mieux qu’ils observent depuis quelque temps, mais qu’un rien pourrait venir briser. Et la nouvelle qui pourrait faire éclater ce fragile équilibre n’est pas rien : Edmund attend les résultats d’analyses médicales qu’ont imposé une toux et un état de faiblesse persistants. Bien que le niant avec force, chacun s’attend au verdict de la tuberculose.

La pièce, portée par un lyrisme sombre et désespéré, est composée de dialogues denses, succession des fielleuses récriminations que s’adressent à tour de rôle les personnages. Le père reproche au fils aîné d’être un bon à rien et un alcoolique, à son cadet d’être influencé par son frère… en retour Edmund et Jamie lui font grief de son avarice maladive et sa psychorigidité. Chacun rend l’autre responsable des troubles dont souffre Marie, rendue dépendante à la morphine suite à la naissance d’Edmund, et insatisfaite de la vie que lui a offerte Tyrone, qui n’est pas à la hauteur de ses rêves de grandeur.

Comme se livrant à un triste ballet de dupes, les trois hommes alternent expression véhémente de leurs griefs et présentation d’excuses consistant à préserver au sein du foyer la pseudo-cohésion indispensable au maintien de Marie sur les rives de la raison… 

Mais plus la nuit approche, puis s’avance, et plus les efforts s’avèrent dérisoires… les névroses et les frustrations cessent de ramper pour éclater, et vaincre les tentatives de conciliation qu’exigeait l’affection qu’éprouvent pourtant les uns pour les autres ces êtres torturés.

Un huis-clos intense dont les répliques obéissent à une mécanique redondante créant un effet de martèlement oppressant… 


Une lecture qui me permet de participer à la thématique du jour du Mois Américain : "La famille".

Commentaires

  1. Et bin toute une piece intense comme on en voit souvent chez les auteurs US... et cela reste vraiment bon...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, ça sent Tennessee Williams : relations toxiques, affrontements sans pitié...

      Supprimer
    2. Je pensais justement à ce style...:) et aussi Arthur Miller....:)

      Supprimer
  2. Si ça sent Tennessee Williams, je ne peux qu'aimer (Goran : http://deslivresetdesfilms.com)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tu n'as plus qu'à te lancer, dans ce cas (et je suis sûre qu'il te plaira...) !

      Supprimer
  3. cela me plairait aussi je pense (à voir sur scène encore plus!)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, tu as raison, comme toutes les pièces de théâtre, j'imagine que c'est jouée qu'elle révèle toute son intensité...

      Supprimer
    2. J'en profite pour te signaler que depuis hier, je ne parviens pas à accéder à ton blog, j'ai un message qui m'informe que "le site est inaccessible"..

      Supprimer
  4. je le note ! j'ai vraiment aimé Tennessee Williams du coup...
    On se retrouve en octobre avec Jane Austen :-)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il devrait te plaire ! Et j'avais noté que nous devions nous retrouver également demain, avec Kent Haruf ?

      Supprimer
  5. Tu es bien courageuse de lire du théâtre. J'avoue que c'est un genre qui me fait peur.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'en lis moi-même très peu, car le théâtre est surtout fait pour être joué... Mais celle-ci est courte, et se lit presque comme un roman, tant les dialogues sont nourris..

      Supprimer
  6. La tension est très bien restituée par ton billet, bonne idée de mettre une pièce de théâtre en avant !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, j'aime en lire de temps en temps (et quelle récompense quand je tombe sur une petite pépite comme celle-là !)... Et comme en ce moment, aller au théâtre est devenu compliqué..

      Supprimer

Publier un commentaire

Compte tenu des difficultés pour certains d'entre vous à poster des commentaires, je modère, au cas où cela permettrait de résoudre le problème... N'hésitez pas à me faire part de vos retours d'expérience !