"Wilderness" - Lance Weller

"Vraiment, j’peux pas en parler, parce qu’ils ont pas inventé les mots qu’on pourrait utiliser pour raconter ça fidèlement".

1965.  Jane Dao-ming Poole, vieille femme aveugle, finit ses jours en maison de retraite en évoquant pour elle-même le souvenir lointain de ses "deux pères", dont l’un ne le fut que deux jours durant…

Nous partons alors à la rencontre d’Abel Truman, à la veille du XXème siècle. Cet homme vieillissant et malade vit depuis trente ans dans une cabane qui prend l’eau au bord du Pacifique, dos à la forêt, en compagnie d’un chien qui l’a rejoint dans sa solitude quatre ans auparavant. C’est un homme traumatisé, hanté par le souvenir des deux événements qui ont marqué sa vie. La mort de sa fille encore bébé puis celle de sa femme, rongée par la folie qu’occasionna cette perte, le jetèrent dans une errance désespérée, une période de mendicité où il se vautra dans l’alcool, à laquelle il mit fin en s’engageant dans les troupes confédérées, plus par opportunisme et par instinct de survie que par conviction. Le prélude à une autre horreur… 

Le récit le cueille au moment où, pressé par une mission dont on ignore la nature, il quitte sa masure avec son compagnon à quatre pattes, pour un voyage dont on soupçonne qu’il ne reviendra pas. C’est le début d’un long et périlleux périple, dont la première mésaventure est l’enlèvement de son chien par un duo d’affreux malfrats, transformant sa quête en chasse. Elle est entrecoupée, au fil des réminiscences qui visitent Abel, d’épisodes de la terrible bataille de la Wilderness, tournant décisif de la Guerre de Sécession.

Le lecteur est ainsi alternativement baigné avec le héros dans une nature profuse, odorante, peuplée de bruits et d’animaux, indifférente aux remous de l’Histoire humaine, puis plongé dans la violence brute et terrifiante du champ de bataille, au cœur du chaos, de la fumée et des incessantes explosions, environné d’êtres mutilés, éventrés... la guerre vue à hauteur d’homme et non de l’Histoire, loin des idéaux et des motivations politiques.

A travers les expériences vécues par Abel, Lance Weller explore, au-delà de l’événement fratricide mais nécessaire et porteur d’espoir qui constitue l’une des pierres fondatrices de l’Amérique d’aujourd’hui, la complexité et les contradictions qui déterminent les actes, les choix des individus. Il dépasse ainsi une vision manichéenne qui consisterait à y voir l’opposition de principes inébranlables, pour démontrer que l’homme, s’il "se conduit comme un salopard mauvais et égoïste dès qu’il en a l’occasion", abrite aussi une capacité à se remettre en question. Ainsi Abel, au gré des rencontres que provoquent la guerre puis son périple forestier, vit des expériences définitives qui le font évoluer, acquérir certes de la dureté mais aussi une sensibilité, une ouverture qui modifie le regard qu’il porte sur les autres. Lance Weller parvient à faire affleurer, sous sa rudesse et sa maladresse, l’humanité de cet homme que sa douleur avait reclus sur lui-même et fermé à celle des autres.

Âpre et profond, "Wilderness" est doté de souffle, et en même temps d’un sens de la précision qui crée avec ses personnages une réelle proximité. Lance Weller a trouvé le parfait équilibre entre emphase et crédibilité, et parvient à rendre à la fois brûlants et magnifiques même les épisodes de combats… La construction, concentrique, de son intrigue, est de même parfaitement maîtrisée, le périple d’Abel nous rapproche peu à peu de sa rencontre avec la Jane enfant vers laquelle remonte l’esprit de la vieille aveugle : la boucle est bouclée !

Une lecture faite en compagnie de Krol (qui, je crois, a aimé aussi), qui nous permet de participer au Mois Américain de Titine, dont la thématique du jour est "La guerre".

Commentaires

  1. Ah un roman qui tient toutes ses promesses ! Je le note, j'ai du mal à me repérer dans les innombrables machins de Gallmeister avec des vieux, de la forêt et de l'alcool (tu vois ce que je veux dire ?). Celui là a l'air très bien !

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    1. Je vois très bien, oui, je me méfie parfois moi-même un peu de ces romans classés "nature writing", qui se révèlent parfois un peu soporifiques... avec celui-là, tu peux y aller sans crainte, il est passionnant, et très bien écrit.

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  2. Cette boucle décidément... la construction de ce roman est remarquable et je pense qu'il fait partie des livres qu'on n'oublie pas de sitôt. Merci de m'avoir permis de découvrir ce roman. Et je persiste, les éditions Gallmeister sont d'une richesse incroyable, qu'est-ce que je les aime !

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    1. Elles m'ont rarement déçue aussi... et je suis ravie de cette LC, qui s'est révélée si enthousiasmante pour nous deux !

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  3. Magnifique roman, de ceux qu'on aime garde dans ses étagères !

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    1. J'ai personnellement tendance à garder trop de livres, mais c'est sur, celui-ci échappera à toute éventuelle tentative de purge !

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  4. Oh, celui-ci, noté depuis une éternité. Il va falloir que je me décide !

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    1. Il traînait dans ma PAL depuis très longtemps aussi, le Mois Américain et la motivation de la LC avec Krol ont été l'occasion de l'en sortir, et comme tu l'auras compris, je ne le regrette pas ! Un roman vraiment superbe...

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  5. Je me souviens que je l'avais trouvé très violent, mais que j'avais été subjuguée par la plume de Lance Weller

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    1. Mais oui, c'est exactement ça, l'auteur parvient, malgré cette violence, à écrire quelque chose de beau...

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  6. un de mes romans préférés dans les parutions de ces dernières années quel magnifique évocation des douleurs de la guerre, quelle humanité !

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    1. Je vois que c'est un roman qui remporte l'adhésion, et a suscité des émotions très fortes.. il le mérite.

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  7. Cela me semble vraiment pas mal, le début de ton article donne envie et puis d’ailleurs le reste aussi... (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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  8. Un bouquin que j'avais adoré à l'époque : "Tout le roman est une succession de scènes – de toute nature – extraordinaires de maîtrise littéraire au service d’une émotion poignante permanente. J’ai rarement été aussi bouleversé à la lecture d’un roman. Tragique, pathétique, j’enrage de ne pas trouver les mots parfaits pour vous inciter à lire ce livre. Je me suis toujours gardé d’utiliser le terme de chef-d’œuvre pour parler d’un bouquin, me méfiant de ce mot trop galvaudé, mais aujourd’hui, j’avoue qu’il m’est difficile de ne pas le considérer comme tel. D’un coup, mais quel coup de maître, Lance Weller vient d’entrer dans la cour des très grands écrivains contemporains."

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    1. N'enrage plus : tu es très convaincant ! Et c'est vrai que la plus grande qualité de ce roman, c'est (à mon avis) la capacité de l'auteur à adapter sa plume aux situations qu'il décrit, pour les rendre à la fois singulières et intenses. J'allais te demander si tu avais lu Les marches de l'Amérique, mais en allant faire un tour sur ton blog, j'ai eu ma réponse.... A lire aussi, donc !

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    2. Le "A lire aussi" était pour moi : tu as lu, chroniqué et aimé (mais oublié ?) Les marches de l'Amérique !

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    3. Glups ! .... c'est vrai que ma mémoire n'est plus ce qu'elle était.... Glups again !

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  9. je l'ai eu dans ma PAL (ancienne édition) mais je sais que le Caribou n'a pas du tout accroché au style donc du coup je me dis que je n'ai pas du le garder ...
    en tout cas, te voilà pas mal du côté américain !

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    1. Comment ça, "pas accroché au style" ??! Mais nooon, il est génial, le style ... et oui, ce mois de septembre aura été presque exclusivement américain. On a d'ailleurs rdv le 29 pour le Kent Haruf, qui clôturera ma liste de lectures états-uniennes.. (mais je n'ai pas encore rédigé mon billet, bien que l'ayant lu il y a maintenant plusieurs semaines).

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  10. Tsst, Gallmeister te déçoit parfois alors? Moi c'est le trop noir, avec des gamin(e)s abusés, se débrouillant seul(e)s. je veux de la bonne vieille nature, des ours aussi! ^_^

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  11. OUi j'allais dire...encore un Gallmeister proche de la nature...mais la il semble vraiment reussi...et il tient en haleine....cela donne envie

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    1. Il faut dire que c'est un peu la marque de fabrique de la maison ! Et peu importe d'ailleurs, si la qualité est au rendez-vous ce qui est le cas, et largement, avec ce très beau roman. J'espère que tu écouteras ton envie !

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    2. oh tout a fait d'accord avec toi, on ne s'en lasse pas si la qualite est la...;)

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  12. Je l'ai lu à sa sortie et beaucoup aimé. Vos billets à Krol et à toi me donnent d'ailleurs envie de le relire. C'est du très bon.

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    1. C'est un titre que je m'imagine bien relire aussi d'ici quelques années ! Un grand roman, oui..

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  13. Tiens voilà un roman que j'ai envie de lire et je vois que tous les avis concordent. je vais essayer de le trouver en bibliothèque.

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  14. Le billet de Krol m'avait déjà convaincue mais là tu en rajoutes une couche ! Difficile de résister !

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  15. https://aleslire.wordpress.com/2013/08/28/wilderness-lance-weller/
    La construction concentrique m'avait beaucoup marquée ! Mais avec le recul, les personnages se sont effacés, reste quelques images fortes de scènes quasi surréalistes de champ de bataille.

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    1. Elle nous a visiblement marquée aussi pour que Krol et moi utilisions sans se concerter cette même expression de "boucle bouclée". C'est très habile de la part de la part de l'auteur, et cela permet de lier les événements de ce passé pas si lointain à ce qu'est devenue l'Amérique par la suite. Mais je crois que ce qui m'a le plus impressionnée, c'est sa force d'évocation, la manière dont il rend son histoire à la fois épique et intime. Je ne sais pas ce qu'il m'en restera dans quelque mois, mais c'est un titre que je me vois relire plus tard...

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  16. Voilà encore un titre qui finit sur ma wishlist...

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  17. Je l'ai lu en 2012 et j'avais eu un coup de coeur.
    Je retrouve bien dans ton billet mes impressions de l'époque.

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    1. Encore une lectrice conquise par ce beau roman, qui le mérite amplement !

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