"La sonate à Bridgetower" - Emmanuel Dongala

"Tout ce que l'on ressent aboutit à la musique : l'amour, la joie, la tristesse, la beauté. La musique est une révélation plus haute que toute sagesse ou philosophie."

Quel destin atypique que celui du jeune George Bridgetower !

Fruit d'un mariage d'amour -inimaginable à cette époque !- entre un noir (Friedrich de Paulus, fils d'un esclave affranchi de la Barbade), et une polonaise, il apprend très tôt le violon, au château des princes austro-hongrois d’Eszterhazy, sous la tutelle de Haydn, le plus célèbre des compositeurs vivants.

A neuf ans, son père l’emmène en France puis en Angleterre, pour réaliser, en exploitant le talent de son fils, ses rêves de fortune et d’élévation sociale.  C’est ainsi qu’en 1789, ils arrivent à Paris, où ils découvrent, loin de la rigueur protocolaire de la mondanité autrichienne, l’art comme liberté d’expression, valorisant l’individualité et le trait d’esprit, apprécié par des parisiens enthousiastes et expansifs.

Jouant sur son apparence, Friedrich de Paulus se fait passer pour un prince africain, adaptant sa tenue selon ses interlocuteurs, tantôt sobre, tantôt composée d’un turban et d’un caftan… l’indéniable talent de George fait le reste, et bientôt le duo devient familier des salons et des salles de concert parisiens, rencontre savants et philosophes qui les traitent en égal et conversent avec eux comme avec des pairs, croise Olympe de Gouges, Thomas Jefferson, Condorcet… 

La capitale française est alors en pleine ébullition. Pendant que débats sociétaux ou philosophiques sur l’esclavage ou la place des femmes agitent les cercles aristocratiques, des orateurs de rue réclament l’abolition des privilèges, la liberté de culte et d’opinion, attaquent les fondements monarchiques. George et Friedrich sont aussi témoins de la pauvreté du peuple, de son contraste avec le luxe et les plaisirs de ceux qui fréquentent le Palais-Royal. Immergés dans le tourbillon de l’Histoire, ils peuvent dans une même journée se retrouver au cœur des émeutes populaires encouragées par les harangues de Camille Desmoulins, puis assister à un concert huppé avant de passer la soirée chez une marquise où ils côtoient les plus grands esprits de l’époque.

Vient alors le moment de fuir Paris et ses troubles pour Londres, où affluent compositeurs et musiciens, attirés par l’argent qu’ils peuvent gagner auprès des bourgeois férus de musique ou par peur d’être persécutés, en France, à cause de leur proximité avec la famille royale. Mozart, le modèle auquel Friedrich compare sans cesse George, ou Bach, y ont séjourné à un moment ou un autre. Là, Friedrich a pour ambition de gommer l’héritage d’Europe centrale du garçon mais aussi son héritage noir pour en faire un bon petit anglais. Les débuts sont difficiles : le père ayant dilapidé au jeu les deux tiers de l’argent gagné à Paris, ils vivent au départ dans un hôtel minable, mangeant à peine. Puis ils sont introduits auprès du roi et du Prince de Galle qui prend George sous son aile. Comme à Paris, son génie et sa jeunesse font bientôt fureur… Mais la célébrité se transforme en calvaire pour le fils, dont le père fait une source de revenus à exploiter au maximum. Devant assurer de plus en plus de concerts pour couvrir les dépenses de Friedrich, qui boit et qui joue, George finit par regimber. Leurs chemins se séparent alors avec fracas, l’enfant se libérant de la tutelle de son père. 

De son côté Friedrich, qui jusqu’alors a occulté le sujet de l’esclavage et a toujours évité de s’associer aux noirs de condition inférieure -portiers, garçons de course-, préférant les ignorer, réalise qu’il évolue dans monde où la plupart des blancs ont des esclaves ou des domestiques noirs qu’ils ne traitent pas mieux. Il commence à s’intéresser aux mouvements d’émancipation noire, puis à s’y impliquer…

La plume fluide d’Emmanuel Dongala et l’intérêt que présente son sujet rendent la lecture facile et instructive, mais le revers de cette médaille, c’est que le récit, traité avec une dimension plus historique que romanesque, est un peu désincarné. Les personnages semblent être au service du propos contextuel, et l’intrigue emprunte des raccourcis quelque peu démonstratifs, aux dépens de l’émotion, et d’un véritable traitement de la relation père-fils.

Pour autant, je ne regrette absolument pas cette découverte, pour tout ce qu’elle m’a permis d’apprendre…


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Commentaires

  1. Rha je l'ai acheté ! Toujours pas lu pourtant, alors que c'est tout ce que j'aime. Décidément pas assez de temps pour tout lire.

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    1. Oh tu sais, il traînait sur mes étagères depuis un moment aussi... et il n'est pas le seul !

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  2. J'ai préféré 'photo de groupe', mais bon, en cette année beethoven, on apprend des choses sur cette sonate.
    'les personnages semblent être au service d'un propos contextuel', si je comprends ce que ça signifie, c'est qu'on a l'impression que l'auteur veut absolument reconstituer le contexte, en négligeant un peu les personnages ? Si c'est cela, je suis d'accord.

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    1. Oui, c'est exactement ce que je voulais dire ! Et j'ai moi aussi préféré Photo de groupe au bord du fleuve, dont les personnages sont plus attachants, et dépeints avec plus de complexité. Mais cette sonate reste un titre fort intéressant. Je n'ai pas évoqué la rencontre avec Beethoven car elle se produit vers la fin, mais j'ai bien aimé cette partie.

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  3. Avec une couverture comme ça, je l'ai forcément déjà remarqué, mais je ne suis pas sûre que j'apprécierais, notamment si les personnages ne sont pas trop incarnés... à voir.

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    1. Il est très instructif, mais le traitement des personnages est en effet un peu laissé de côté..

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    2. Et oui, très jolie couverture..

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  4. J'ai assisté à une rencontre avec l'auteur au moment de la sortie du livre. Il est passionnant, mais il m'avait bien semblé percevoir que l'historique prenait le pas sur le romanesque. Du coup, je ne me suis pas lancée.

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    1. C'est une lecture très fluide et on apprend un tas de choses non seulement sur le héros, mais aussi sur l'esclavage (j'ignorais par exemple qu'avant les africains, des irlandais avaient servi d'esclaves, aux Etats-Unis, dans les plantations de tabac...)

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  5. Je suis très tentée par le personnage et son histoire mais pas sûre vu ton billet d'être séduite par le roman. A voir...

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    1. Ce n'est pas un coup de cœur, car il m'a manqué une dimension émotionnelle. Mais je suis contente de l'avoir lu !

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  6. Je crois qu'il faudrait que je lise d'abord Photo de groupe pour découvrir l'auteur.

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    1. C'est une très bonne idée, c'est un excellent roman, meilleur que celui-ci à mon avis, même s'il est délicat de les comparer car le sujet, le contexte, sont très différents. Mais disons que "Photo de groupe..." est plus habité.

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  7. Tu me tentes, je le note dans un coin, mais beaucoup attendent leur tour

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    1. Oui, c'est une problématique qui m'est familière aussi... après, je ne le qualifierais pas d'indispensable..

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  8. Il est dans ma pile à lire mais j'avoue que tu me refroidis un peu...

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    1. Oh, il se lit très vite et très facilement, le style est fluide et on ne s'ennuie pas, c'est juste qu'il manque d'intensité.. mais je ne regrette pas du tout ma lecture, comme je le précise en fin de billet !

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  9. Je suis d'accord avec ce côté désincarné que tu évoques. On sent l'artifice, le côté construit du récit. Malgré tout, j'ai trouvé comme toi que ce roman valait le détour pour tout ce qu'on y apprend et découvre. J'avais adoré sans réserve Photo de groupe... en revanche.

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    1. Nous sommes complètement en phase sur tous les points que tu évoques...

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  10. Je l'avais noté pour l'aspect historique ... le contrat semble respecté sur ce plan là. Mais "raccourcis démonstratifs", me dérange plus que "désincarnés". Bon, comme il n'est pas encore sur mes étagères, je vais voir si il est sorti en poche.

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    1. Oui, il est sorti en poche, depuis un petit moment. Les "raccourcis", ce n'est pas tout le temps, mais certains m'ont paru un peu gros, notamment dans partie "parisienne"..

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