"Pas pleurer" - Lydie Salvayre

"(...) moi qui ne savais même pas ce qu'était embrasser n'ayant jamais vu deux personnes le faire et pas de télévision pour m'instruire, moi qui savais encore moins comment se practiquait l'Acte (ma mère dit l'Acte pour l'acte sexuel), ni le 69, ni les pipes, ni rien, je suis devenue en une semaine une anarquiste de choc prête à abandonner ma famille sans le moindre remordiment et à piétiner sans pitié le corazon de mi mamà."

Montse a quatre-vingt-dix ans, l’esprit qui parfois divague, la mémoire qui fout le camp.

C’est pourtant avec beaucoup de clarté et de précision, comme si elle le revivait, qu’elle raconte à sa fille Lidia l’été qui marqua définitivement sa vie, celui de la funeste année 1936. Il fut pourtant pour elle un été de splendeur, qui a effacé tous ses autres souvenirs, balayé soixante-dix années d’un interminable hiver passé en exil dans un village du Languedoc, un été de jeunesse totale au cours duquel la vie et l’amour la prirent à bras-le-corps…

Elle a alors quinze ans, et vit dans un village espagnol, trou perdu autarcique et étroit, régi par des règles séculaires définissant la place de chacun, "les riches dans leur faste et les pauvres sous leur faix", les filles à marier. L’autorité des anciens y est aussi intouchable que la fortune des riches. Ces derniers sont ici en l’occurrence représentés par la famille Burgos Obregón, dont le chef Don Jaime vit entouré de sa falote épouse, de sa sœur Doña Pura, vieille fille bigote et fanatique, et de son fils adoptif Diego, qui au grand dam de sa tante, se revendique communiste. Diego qui par ailleurs est raide dingue de la belle Montse ; cette dernière voit cette passion avec une placide indifférence, à l’inverse de son frère José qu’insupporte cet enfant gâté et ce rebelle de salon qu’est le fils Burgos Obregón.

Il faut dire que José, parti comme chaque année à Lérima pour les foins en a cette fois rapporté une fougue toute révolutionnaire, le désir de se libérer des jougs ancestraux, d’écraser les nationaux, de mettre en place des communes libres… tout ce qui va à l’encontre de ses rêves égalitaires et libertaires lui est devenu despotique : son père la religion, Staline, Franco… Alors Montse, qui détonne au village parce qu’elle ne partage pas l’obsession de ses amies de trouver un mari avant de partir servir chez des señores, s’engouffre dans la révolte fraternelle qui la met en joie. Ce n’est pas pour elle une question de conviction politique ou d’idéologie, elle est emportée par un souffle nouveau qui répond à son désir inconscient de se libérer des carcans que lui impose ce monde campagnard et puritain sans lui proposer aucune perspective. 

L’expérience de cette liberté nouvelle culmine lors d’un séjour à Barcelone où José et sa sœur, accompagnés de deux amis, sont témoins d’une grouillante euphorie et d’une ivresse qu’ils ne connaîtront plus jamais, qui les font se sentir heureux et infaillibles, leur donnent l’impression de vivre quelque chose de grand. De retour au village, ils retrouvent une ambiance délétère, un climat de méfiance. Les dissensions et les affrontements qui secouent le pays se rejouent à l’échelle locale. La fracture entre pères et fils, ces derniers ne voulant plus de leur Sainte Espagne, est consommée. Mais bientôt l’espoir révolutionnaire se délite, affaibli par ses luttes intestines et la difficulté à faire adhérer à son projet des paysans pragmatiques et attachés à leurs maigres biens. José lui-même n’est pas dupe, il sait que l’élan est voué à retomber, les siens manquent de matériel, et l’idéal, aussi sublime soit-il, ne peut rien contre une armée. Et puis, il a eu un aperçu de la haine et de la cruauté dont sont capables les hommes, quel que soit leur camp -y compris le sien-, et une profonde flétrissure a corrompu son rêve…

Au même moment, à Palma de Mallorque, Bernanos est terrassé par la même prise de conscience face aux exactions commises par les nationaux à l’occasion de "la chasse aux Rouges", qui sur cette île tranquille sont pourtant modérés et n’ont pas pris part au massacre des prêtres. Et le pire est que l’élimination systématique de tous ceux sur lesquels pèsent ne serait-ce que le soupçon d’une sympathie révolutionnaire, est orchestrée avec la bénédiction de l’archevêque… Ce fervent catholique également séduit par les préceptes de la Phalange, voit sa vie et sa foi à jamais marquées par ces terribles événements. Il n’a d’autre choix que de dénoncer les méfaits de l’église et l’inique violence des nationaux. Il le fera en écrivant "Les cimetières sous la lune".

En faisant revivre cette parenthèse libertaire devenue pour sa mère l’enchantement d’une vie, Lydie Salvayre met en avant un bref mais intense épisode de l’histoire espagnole qui fut longtemps occulté aussi bien par le président Azaña qui espérait en le niant trouver appui auprès des démocraties occidentales que par Franco, qui réduisit la guerre civile à un affrontement entre l’Espagne catholique et le communisme athée, mais aussi par les communistes espagnols et les intellectuels français, qui voulaient conserver le monopole de l’idéologie révolutionnaire. Mais elle le fait en laissant le devant de la scène à ses protagonistes, parvenant à lier sans accroc le récit de cette mère nonagénaire et extraordinairement pétillante à la fiction grâce à laquelle elle ressuscite un passé qui en devient palpable.

Et c’est, surtout, coloré par le bagou, la verve féroce et d’une réjouissante grossièreté que déploie Montse, en un français bancal qu’elle estropie, le truffant "d’hispanicismes" de son invention, qui donnent au roman vivacité et humour.

J'ai eu le plaisir de faire cette lecture en commun avec Marilyne : son avis est ICI.

Commentaires

  1. J'ai beaucoup aimé ce roman ! La verve drôlissime de Montse et la façon dont Lydie Slavayre mêle un récit intime, l'histoire de sa mère, à l'Histoire de l'Espagne franquiste...

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  2. Merci pour cette lecture commune, ce livre trainait depuis trop longtemps sur mes étagères. je l'ai lu d'un souffle, réjouie par ce français savoureux et par ce récit en miroir avec le parcours de Bernanos.

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    1. Merci à toi, je l'avais depuis un moment aussi (suite à une rencontre avec l'auteure sur un salon). Et j'ai bine l'intention de lire "Les cimetières sous la lune", maintenant !

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  3. Je n'ai jamais lu Lydie Salvayre mais si je dois commencer un jour ce sera avec ce roman je pense !

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    1. Marilyne et moi avons aimé, en tous cas, ainsi que d'autres lectrices, si j'en crois les commentaires... je sais qu'il a été reproché à l'auteure d'avoir laissé de nombreux passages en langue espagnole, sans les traduire, mais cela ne m'a personnellement pas gênée, car je comprends l'espagnol.. si c'est aussi ton cas, tu devrais apprécier le ton de ce roman, très enlevé, truculent même par moments..

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  4. Avec une si splendide conclusion "Et c’est, surtout, coloré par le bagou, la verve féroce et d’une réjouissante grossièreté que déploie Montse, en un français bancal qu’elle estropie, le truffant "d’hispanicismes" de son invention, qui donnent au roman vivacité et humour.", vraiment magnifiquement rédigée. bravo ! Comment puis-je résister ? (Goran : http://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Mais il ne faut pas, résister... merci pour ce gentil commentaire !

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  5. Voilà un livre qui m'a laissée sur le carreau. Je n'ai pas aimé du tout. Je ne l'ai d'ailleurs pas lu en entier. J'en avais fait un billet plutôt ravageur tellement j'étais agacée par ce livre que tout le monde encensait. Je constate qu'il a su te séduire. Tant pis pour moi. Depuis je n'ai jamais retenté la lecture de cette auteure.

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    1. Oui, j'ai lu ton avis, en suivant le commentaire que tu avais laissé chez Athalie suite à son propre billet... je comprends tes arguments, j'imagine que si j'avais "loupé" une partie du sens et de l'humour que déploie l'auteure par l'intermédiaire des passages en espagnol, je me serais sans doute sentie frustrée aussi..

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  6. Comme je le disais chez Maryline, j'ai beaucoup aimé cette lecture, assez différente de ce que j'avais lu précédemment de l'auteure. Et j'ai pu assister à une rencontre avec elle, avec lecture d'extraits par Maria de Medeiros.

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    1. J'ai lu en effet ton commentaire chez Marilyne et je la rejoins : je t'envie d'avoir eu l'occasion d'écouter une lecture de ce titre, ça devait vraiment valoir le coup !

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  7. Comme Krol, je l'ai commencé et pas vu l'intérêt, ni aimé le style... Et pourtant, mon début de lecture avait fait suite à une conférence avec l'auteure, plutôt intéressante.

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    1. J'avoue qu'en ce qui me concerne, l'écriture m'a tout de suite emportée et réjouie ! L'achat de ce titre a aussi fait suite à une conférence de l'auteure, bien que le sujet en était un autre de ses romans (Tout homme est une nuit) que j'aimerais bien lire aussi...

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  8. Ça fait un moment que je tourne autour de cette auteure sans savoir par quel titre commencer. J'avais pensé à ce roman, ça me semble être une bon choix, à te lire.

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    1. J'ai découvert l'auteure moi aussi, avec ce titre.. et comme tu peux le voir, c'est sans regrets !!

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  9. J'ai lu un autre titre de l'auteur (sais plus lequel) mais bah, pas d'urgence

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    1. Non, c'est sûr, c'est d'ailleurs un titre de 2014 que nous avons aussi un peu traîné à lire, Marilyne et moi...

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  10. je pense que je vais rejoindre Krol et Kathel dans leurs avis, j'ai essayé le style et ça passe pas ! mais tant mieux si tu as aimé !!!

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    1. Si tu n'as pas accroché à l'écriture, c'est sûr que ce n'était pas la peine d'insister. Pour moi, c'est justement le style qui fait l'une des forces, et l'originalité, de ce roman..

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    1. Moi aussi, il m'a emportée sans peine aussi bien dans ce petit village espagnol des années trente qu'aux côtés de Lydie et Montse échangeant sur ce passé mouvementé !

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  12. S'il faut comprendre l'espagnol pour apprécier la saveur de ce livre, je risque de passer à côté. Dommage, tu en parles bien.

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    1. C'est indéniablement un plus... même s'il ne faut pas être bilingue pour comprendre le sens de la plupart des expressions espagnoles qu'emploie Montse..

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    2. Ce n'est même pas que je ne suis pas bilingue, je suis une ancienne germaniste. Autant dire que je ne parle pas un mot d'espagnol.

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    3. Cela risque en effet de rendre la lecture frustrante, je l'admets...

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    1. Ah, je vois finalement qu'il a été apprécié, dans l'ensemble !

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  14. La fougue de Montse avait emporté mon adhésion ! De même que la langue du personnage, il faut peut-être connaître un peu l'espagnol, effectivement, je ne m'en suis pas rendue compte ... Ce que j'avais particulièrement apprécié aussi était le concentré historique que permet l'auteur en restituant la vie au village, les antagonismes entre les deux camps sont ainsi tracés sans longs discours.

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    1. J'ai relu ton billet après ma lecture, et nos avis se rejoignent complètement, mais il me semble en effet qu'un lecteur ne comprenant pas du tout l'espagnol est susceptible de perdre une partie de ce qui fait le sel de ce roman... J'écoutais l'autre jour un entretien avec Philippe Jaenada en podcast sur France Culture (je me demande d'ailleurs si ce n'est pas toi qui m'en a parlé ?!), qui évoque justement ce titre. Il défend Lydie Salvayre contre ceux qui lui ont reproché cet emploi de l'espagnol sans l'assortir d'une traduction... Pour lui, ne pas tout comprendre d'un texte importe peu, ce qui compte, c'est l'exactitude de la restitution..

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