"Royal" - Jean-Philippe Baril Guérard

"T’es en train de hurler. De frapper ton volant. Les larmes te brouillent le visage. Tu veux te redresser mais t’es pas capable. T’es accroché à ton volant comme à une bouée de sauvetage. Plus aucun tonus. Tu te sens comme si tes intestins allaient te sortir par la gueule. Ça te fait comme une brûlure, du nombril à la gorge. Ta gueule reste ouverte, crispée, et ça secoue de spasmes tous les muscles de ton visage."

Dès les premières lignes, le ton et le décor sont plantés.

Assis dans l’amphithéâtre où il entame ses études de droit à l’Université de Montréal, le héros écoute le discours du recteur vantant la nature élitiste et l’excellence de l’assemblée, constituée de deux centaines de jeunes de moins de vingt-cinq ans… Peu dupe, il y oppose in petto un cynisme amusé, conscient qu’au même moment, d’autres recteurs tiennent dans d’autres amphithéâtres le même discours à une jeunesse tout aussi brillante… 

Il faut dire que la concurrence est rude, et que c’est à une véritable compétition que se préparent ces futurs professionnels du droit, une compétition nécessitant l’endurance d’un marathonien et la résistance d’un sprinter. C’est même une "Battle Royale", aux règles drastiquement codifiées, des habitudes vestimentaires à l’attitude qu’il convient tacitement d’adopter pour impressionner ses "concurrents", ainsi qu’on le découvre en suivant l’itinéraire de notre étudiant. Il s’agit d’observer l’autre pour juger de sa dangerosité tout en dissimulant le fait qu’on le considère comme un rival, d’avoir l’air plus concentré que lui tout en affectant une nonchalance destinée à prouver qu’on n’est pas dépassé même lorsqu’on est à bout de nerfs. Bref, l’apparence d’étudier est finalement aussi importante que d’étudier, et demande presque autant d'énergie…

Et puis il y a le stage de six mois en milieu professionnel, facteur déterminant de la réussite, indispensable pour passer son barreau avec succès. Sauf qu’il y a bien plus de places au barreau que de stages, et que tous les stages ne se valent pas… il faut donc aussi se livrer à la course au stage, consistant à faire en sorte que l’on sera celui que repérera l’un des prestigieux cabinets que tout le monde convoite. Il convient de "semer des graines", en se créant des contacts, en faisant du bénévolat, bref se montrer, et sous son meilleur jour, même s’il est factice. Réorienter sa vie, ses centres d’intérêt, sa posture, en vue d’être l’élu, tout en ayant les meilleures notes possibles. Être rat de bibliothèque et écumer les cocktails, œuvrer dans le social et continuer le sport (car l’apparence, c’est très important), sans jamais laisser soupçonner que l’on est débordé, quitte à se faire aider par quelque médicamentation plus ou moins légale.

Ce parcours est décrit au fil d’une narration portée par un "tu" qui s’adresse au personnage principal, en un martèlement subtil mais permanent qui en exprime la dimension frénétique, et crée la distance dans laquelle peut s’insérer le regard sarcastique que porte le héros sur lui-même aussi bien que sur les autres. 

Issu d’un milieu aisé, il est pourtant de ceux qui, excellant dans tout, considèrent la réussite comme un acquis. Il assume l’absence de vocation présidant à ses ambitions, déterminées par l’argent, pour lequel il est prêt, comme tous ses pairs, à "toutes les putasseries". Endurant, il a aussi une certaine prestance. Il se donne à fond, alternant journées d’études, constitution d’un réseau relationnel et nuits débridées au cours desquelles il s’adonne à tous les excès, y compris sexuels. 

Sauf que… à la fin de la première session, ses résultats ne sont pas à la hauteur de son objectif. Le monde s’écroule. Il sombre dans une sorte de nihilisme existentiel, analysant sa dépression comme le reste, avec rigueur et acuité… Mais ce passage à vide, qui nous rendrait presque sympathique cet arrogant jeune homme, ne dure pas… le conditionnement culturel et social l’emportent, il rattrape la course… 

"Royal" est un roman à la forme originale, sur un sujet pour lequel j’ai a priori peu d’appétence. Mais au-delà du microcosme universitaire que décrit Jean-Philippe Baril Guérard, il faut y voir la critique virulente d’une société où tout est question de pouvoir et d’intérêt, d’un monde d’accointances et de corporations tacites, où règne l’iniquité, ainsi que le souligne, sans pour autant s’en offusquer, le beau, blanc et riche personnage principal. Et puis j’ai été facilement emportée par la dynamique que crée cette narration à la deuxième personne, ainsi que par le ton cynique, le langage parfois cru, la violence qui sourd de certains passages, comme en contrepoint à l'image policée qu'il convient de renvoyer au sein de cet univers hypocrite aux mœurs finalement bien brutales... 


Une idée piochée chez Karine, qui me permet par ailleurs de participer pour la deuxième fois au Mois Québécois, dans la catégorie 2. L’amérique pleure – Les cowboys fringants (Un roman engagé).

Le programme ICI / Billets récapitulatifs chez YueYin et chez Karine.


Commentaires

  1. Un roman certainement très intéressant, mais pas forcément réjouissant ..

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    1. Non, c'est vrai, ce n'est pas réjouissant, mais cela reste très plaisant à lire, l'écriture crée une dynamique et une intensité très prenantes.

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  2. Tu avais déjà préparé des livres à lire, alors?

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    1. Oui et non... Je ne me suis pas spécifiquement organisée pour le mois du Québec, mais j'ai tellement de titres en attente sur mes étagères, que je suis susceptible d'y trouver de quoi participer à peu près à n'importe quoi (hormis certains genres comme la romance ou la littérature jeunesse)... il faut bien que ma compulsion ait quelques avantages !
      Et puis ma librairie pratique le "clic & collect", j'y vais cet après-midi par exemple pour y retirer des titres latino-américains en prévision du mois de février ! (et c'est une occasion de balade au-delà du kilomètre réglementaire, ça ne se refuse pas !)

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  3. À la fin, en dehors de quelques contre exemples qui confirment la règle, c’est toujours le népotisme qui gagne... (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Oui, et c'est d'ailleurs une des morales de cette histoire !

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  4. Merci pour cette découverte. Ton article donne envie de se lancer.

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    1. J'espère qu'il permettra à ce roman original de se faire connaitre un peu.

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  5. brrrrrr je vois tellement le genre :-) un livre intéressant en tout cas :-)

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    1. Oui, c'est glaçant, mais c'est aussi vif et drôle (l'humour est noir, bien sûr !)... Une chouette découverte, en tous cas.

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  6. Ouais, faut avoir une librairie qui le pratique, à moins de 40 km. Heureusement entre les deux confinements j'ai acheté plein de bouquins!

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  7. Sur ton blg, je je ne vois que des romans que je ne connais pas ! Ca me rappelle que je connais mal la littérature du quebec. Mais que faire ? pas assez de temps...

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    1. Je la connais très mal aussi, mais ce mois québécois est justement l'occasion, non pas de réparer cette lacune (je réalise que cette littérature est très vaste..) mais de la combler un tout petit peu..

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  8. Le microcosme universitaire, le droit ... je ne sais pas si j'ai vraiment envie de pénétrer dans ce monde là. Plus l'écriture qui me file des crispations, parfois.... Mais comme tu es positive, je le garde dans un coin de ma mémoire. ( Hier, mon homme est revenue de ma librairie préférée avec une nouvelle pile que j'avais commandée, incorrigible ! Et je ne cherche même pas à me corriger. )

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    1. C'est un monde qui ne m'attire pas du tout non plus, mais le billet de Karine m'avait vraiment fait envie, et je suis heureuse de l'avoir lu, j'aime ces écritures nerveuses, crues, un peu frénétiques..

      Et tu as bien raison de faire travailler ta librairie, il faut être solidaire (!), je suis moi-même allée récupérer une commande la semaine dernière chez mon libraire à Bordeaux (une sortie autorisée en ville, à 6 kms de chez soi, ça ne se refuse pas par les temps qui courent...), et ce ne sera sans doute pas la dernière !

      Qu'est-ce tu as acheté, comme titres ?

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