"Mille petits riens" - Jodi Picoult

"La justice ne pourra être équitablement rendue tant que ceux qui ne sont pas concernés ne s'indignent pas avec ceux qui le sont." (Benjamin Franklin)

Avec ce roman choral, Jodi Picoult aborde le sujet ô combien épineux du racisme de la société américaine. Pourquoi épineux ? C’est justement ce qu’elle s’évertue à démontrer…

Ruth exerce depuis vingt ans comme infirmière à la maternité de l’hôpital de West Haven. Elle est la première voix à se faire entendre, au fil d’un récit empreint d’un pragmatisme qui révèle à la fois son professionnalisme et la passion qu’elle voue à son métier. Veuve d’un militaire mort en Afghanistan, elle mène le reste de sa vie avec tout autant de droiture et de sérieux, portée par les valeurs de travail et d’honnêteté qu’elle a inculquées à son fils Edison, adolescent sans histoire et élève brillant. Une citoyenne modèle en somme, parfaitement intégrée dans la société. Cette notion d’intégration est d’ailleurs pour elle primordiale, mais elle est aussi au cœur du roman. Je n’ai pas -encore- précisé que Ruth est noire. Elle-même a d’ailleurs tout fait pour oublier que cela avait une importance, jusqu’à ce qu’un dramatique événement le lui rappelle de manière cruelle…

La deuxième voix est celle de Turk Bauer, jeune homme blanc, et qui en tant que suprémaciste, le revendique comme un gage de supériorité. Sa glaçante vision du monde s’est forgée dès son adolescence au contact de groupuscules d’extrême-droite, dont un des leaders est devenu son mentor puis son beau-père. Ce charmant personnage, dont le crâne est tatoué d’une croix gammée, et qui quand il a besoin de passer ses nerfs part à la chasse aux homosexuels, est sur le point de devenir père. C’est à la maternité de West Haven, où accouche sa femme Brittany -qui n’a rien à lui envier en matière d’ignominie-, que le couple rencontre Ruth. Une rencontre brève, qui se solde par l’interdiction pour l’infirmière, à la demande des Bauer, d’approcher leur bébé. Or, ce dernier décède brutalement dans d’obscures circonstances. A l’initiative des parents, et avec la bénédiction d’une administration hospitalière bien contente de se décharger de toute responsabilité, Ruth est accusée de meurtre.

C’est là qu’entre en scène la troisième voix, celle de Kennedy, avocate commise d’office, qui a choisi par vocation -et parce que le salaire confortable de son médecin de mari le lui permet- d’exercer dans le secteur public. C’est elle aussi une femme pragmatique et très travailleuse, par ailleurs dotée d’un solide sens de l’humour et d’une vivacité d’esprit qui rendent son récit agréablement piquant. Consciente que sa tâche s’apparente à l’ouvrage d’un Sisyphe, elle sait se contenter de petites victoires obtenues d’arrache-pied… Son implication dans le procès de Ruth -avec laquelle elle noue une relation amicale-, dépasse largement le cadre professionnel, et bouleverse sa propre perception de la question raciale. 

C’est donc autour de cette dernière que tourne "Mille petits riens". Du point de vue de Ruth, cela consiste en la prise de conscience que malgré ses efforts pour faire oublier sa couleur de peau et mettre en avant ses qualités d’individu, le fait d’être l’unique infirmière noire de la maternité, finalement, compte. Qu’elle aura beau être la meilleure dans tout ce qu’elle entreprend, elle finira toujours par se heurter à cette barrière infranchissable qui fait que lorsqu’elle parcourt les rayons d’une supérette, c’est sous l’œil suspicieux du vigile, ou qu’on lui réclame lors de son passage en caisse un justificatif d’identité dont a pu se dispenser la cliente blanche la précédant… et elle se sent soudain épuisée de devoir en permanence faire attention à ne pas être trop noire, à faire profil bas, à ne jamais évoquer ces injustices pour garder sa place parmi les blancs comme si elle leur devait une éternelle reconnaissance de l’avoir acceptée… 

Des pistes de réflexion passionnantes, mais que l’auteure traite de manière parfois manichéenne, en confrontant l’irréprochabilité de Ruth au racisme décérébré de Turk.

Là où j’ai trouvé le propos vraiment intéressant, c’est dans son analyse de ce qu’elle qualifie de "racisme passif", représenté par le personnage plus nuancé de Kennedy, qui affiche un anti-racisme de bon aloi, mais ne s’est jamais réellement interrogée sur sa responsabilité et celle de ses semblables dans la persistance d’une ségrégation inhérente à la société américaine. Elle l’a jusqu’à présent, de manière passive, favorisée, en occultant son statut de citoyenne privilégiée, car évoluant dans un système conçu par et pour des personnes comme elle, nourri de représentations auxquelles elle peut s’identifier. Or, lorsqu’on est privilégié, c’est aux dépens de ceux qui ne le sont pas… le cas de Ruth la renvoie par ailleurs à la limite des mobiles qui l’animent en défendant les plus vulnérables. Même inconsciemment, elle profite du malheur des noirs -la majeure partie de sa "clientèle"- pour se mettre en valeur en jouant les sauveuses. Mais à l’image d’une justice américaine censée être la gardienne légale d’une société post raciale et au sein de laquelle la discrimination est donc taboue, elle colmate et répond au système, mais ne le remet pas en question, acceptant comme fait établi que les noirs n’aient pas le même traitement, les mêmes chances.

Ce qui est dommage, c’est que là aussi, Jodi Picoult illustre son propos de manière souvent didactique, le martelant plutôt que de laisser parler les faits et de faire confiance au lecteur… Ajouté à une fin trop heureuse pour être crédible, cela a amoindri le plaisir de la lecture, pourtant rendue plaisante par la fluidité de l’écriture et une intrigue addictive. 


J'ai eu le plaisir de faire cette lecture en commun avec Lisa : son avis est ICI.

Commentaires

  1. Quand même cela fait pas mal réfléchir. Manichéen oui, mais se lit bien. Pour pousser le bouchon plus loin, quid des hommes noirs, ça doit être pire que pour les femmes? Et en France?

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    1. Mais oui, je suis d'accord, malgré son aspect démonstratif, il se lit sans peine... j'imagine qu'on doit pouvoir trouver des titres traitant du même sujet "version masculine"... Quand à la France, eh bien... sujet épineux aussi, non ?!!

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  2. Cela semble un peu trop fleur bleue à mon goût... Il y a de meilleurs livres sur le sujet (Goran : http://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Je serais capable de te le recommander rien que pour avoir le plaisir de lire ton billet, qui ne manquerait pas d'être aussi enragé que celui sur le Russo !! Mais ce ne serait pas très sympa de ma part... Et je te rejoins, il y a mieux...

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    2. Ahah :-) (Goran : http://deslivresetdesfilms.com)

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    3. Hahaha mais tellement! Je ne me suis pas encore remise de sa comparaison avec Musso 😉

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  3. Voilà, quand on dit qu'une société/institution est structurellement raciste/sexiste/autre, ça ne veut pas dire que tous ses membres sont racistes, mais que le système et l'organisation globale construit une situation de racisme/sexisme. C'est en effet complexe, c'est dommage si le roman est trop didactique.

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    1. Il reste tout de même intéressant, mais comme dit Goran, je pense qu'on peut trouver plus subtil sur le même sujet, notamment du côté de Baldwin, que tu connais déjà bien ..

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  4. C'est un roman qui se lit bien, qui est intéressant, mais comme toi, le côté trop didactique m'avait gênée. Ce serait un très bon roman, s'il était doté d'une manière de présenter les choses personnelle.

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    1. Nous sommes complètement d'accord. Je me demande dans quelle mesure ces "défauts" sont liés au fait que l'auteure est blanche..

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  5. Je suis d'accord avec toi. J'avais trouvé ce roman un peu trop lourd par moments, voire simpliste avec une fin digne des romans feel good mais les pages se tournent avec allégresse.

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    1. Je suis allée lire ton avis, nous nous rejoignons complètement en effet... Dommage, c'est un titre qui a des qualités, et le mérite d'aborder son sujet par un angle de vue assez inhabituel...

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  6. Je pense le lire très prochainement et reviendrai donc te lire en détails plus tard. Je retiens que tu as quelques réticences...

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  7. Tu souffles le chaud et le froid.
    J'avais noté ce titre à sa sortie, et puis le temps a fait son œuvre et je n'y suis pas revenu. En voyant ton billet, je me suis dit : ah oui, c'est vrai, il y avait ce livre-là...
    En commençant la lecture de ton billet, je me suis fustigé de ne pas l'avoir encore lu... et je finis ton billet en me disant que, finalement, il n'y a pas urgence.

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    1. Je me l'étais procuré il y a longtemps, suite à un avis très élogieux, et puis j'ai lu des critiques mitigées à son sujet. J'ai donc fait un peu comme toi, naviguant entre envie et désintérêt. La LC avec Lisa a été l'occasion de trancher une bonne fois pour toutes !! Mais non, il n'y a pas urgence, je dirai même qu'il est dispensable, comme dit Goran, il y a mieux sur le sujet. Même si je ne regrette pas cette lecture, qui a été plaisante car "facile", ça coule tout seul (et de temps en temps, ça repose...).

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  8. Je viens de le finir (sur les conseils de ma grande fille qui est fan de l'auteur)
    Elle m'a soufflée à l'oreille : ce n'est pas son meilleur mais cela se lit bien
    Je confirme ton propos ;-) . La prise en compte du racisme passif par Kennedy est très bien retranscrit

    Bonne journée

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    1. D'après ce qu'en dis ta fille, cette auteure vaut peut-être le coup de creuser un peu alors, malgré mon avis un peu mitigé suite à cette lecture !

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