"Un crime" – Georges Bernanos

"Les hommes se détruisent par des moyens qui leur ressemblent, médiocres comme eux. Ils s’usent sournoisement. Et les crimes d’usure, monsieur, ça ne regarde pas les juges !"

"Un crime" résulte d’une commande qu’exécuta Georges Bernanos pour des raisons alimentaires… Est-ce pour cela qu’il choisit un genre qui lui était inhabituel, celui du roman policier ? Notons qu’il prit soin tout de même d’y introduire, comme une marque de fabrique (ou comme un clin d’œil, bien que l’homme ne fût pas réputé très folichon ?), un curé… 

Un curé qui arrive en pleine nuit à Mégère, bourgade alpine à demi-morte, isolée au cœur d’une contrée sombre et dure, pour y remplacer son prédécesseur récemment décédé. Un curé pas comme les autres, ainsi que le pressent aussitôt la bonne, Céleste, d’emblée séduite par la bonté et la tendresse qui émane du jeune prêtre, qui tranchent avec les manières rudes et grossières des gens du village et de celui à qui il succède.

Dans la nuit, réveillé par des coups de feu, le curé donne l’alerte. Deux cadavres sont découverts : l'un est celui de l'occupante du château de Mégère, veuve octogénaire d’un militaire, qui gît assommée dans sa chambre, et l'autre celui d’un inconnu, retrouvé dehors, pieds nus, la gorge encombrée de terre et de cailloux.

Comme tout crime, l’événement crée autour de lui un tourbillon qui attire invinciblement vers son centre innocents ou coupables, dont l’auteur orchestre le ballet, fait de faux-semblants, d’ambiguïtés et de mensonges.

Autour de l’insaisissable et étrange curé de Mégère, orbitent un petit clergeon adolescent, timide comme une fille et tombé en vénération pour le délicat homme d’église ; un juge tenace, lui aussi impressionné par le nouveau prêtre, pris d’une sérieuse grippe qui finit par altérer son raisonnement ; un simple d’esprit dont le témoignage pourtant troublant n’est guère pris au sérieux… et d’autres quidams qui parachèvent le tableau où le quotidien du village se mêle à la soudaine effervescence que crée l’affaire.

Remercions les circonstances qui ont poussé Georges Bernanos à composer ce bref récit, très réussi, à la fois austère et dynamique, dont la complexité se niche dans les ellipses et la dimension troublante des relations qui lient les personnages.

Et saluons l’habileté avec laquelle il amène une conclusion surprenante, que l’on n’a pas vu venir, qui invite à relire aussitôt l’ouvrage, enrichi d’un nouvel éclairage… 


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Commentaires

  1. Je ne savais pas qu'il avait écrit un polar ; voilà qui attise ma curiosité.

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    1. Oui, c'est un titre un peu à part dans le reste de son oeuvre, sans doute moins "profond" aussi, mais très réussi quand même (et du coup bien plus abordable que certains de ses autres titres).

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  2. Ah oui cela m'étonne, jamais lu l'auteur, remarque

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    1. Tu peux commencer par celui-là, bien qu'il n'est pas représentatif de son oeuvre en général... j'ai jeté l'éponge après avoir une une cinquantaine de pages du "Journal d'un curé de campagne", mais j'ai adoré "Monsieur Ouine" (dont l'écriture m'a un peu rappelé Faulkner, par la manière dont Bernanos nous immerge dans l'esprit des personnages) et beaucoup aimé "Nouvelle histoire de Mouchette".

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  3. Ah oui je l’ai lu, très bizarre et incompréhensible en effet !

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    1. Bizarre, oui, et la fin peut paraître un peu confuse, mais incompréhensible ? ...

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  4. Dernièrement j'ai lu plusieurs Bernanos et comme j'aime beaucoup sa plume, j'ai envie de poursuivre avec lui. Aussi, je note ce titre. Et puis, je viens enfin de me procurer Le grand mal, de Forton (Goran : http://deslivresetdesfilms.com).

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    1. Je ne suis pas étonnée que cet auteur te plaise... si tu n'as pas lu Monsieur Ouine, je te le recommande fortement. Et j'espère que tu écriras un avis sur Le grand mal (et qu'il te plaira)...

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  5. Ah, merci pour cette chronique qui répond à ma curiosité. Je n'ai jamais lu Bernanos, j'ai croisé ce titre, me disant que je n'allais pas commencer par celui-ci. C'est notre LC Pas Pleurer qui m'a décidé à découvrir Bernanos. C'est " Le journal d'un curé de compagne " qui m'attend. ( j'ai bien pensé à toi, j'ai rangé mes étagères avec la volonté de revenir à la non-fiction cette année - voeu de l'année passée déjà. J'ai regardé ta Pal, nous n'avons pas de titre en commun, mais motivons-nous ! )

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    1. Ah, comme je l'ai écrit ci-dessus, "Le journal..." a eu raison de moi, je l'ai abandonné après 50 pages... trop de psychologie et de théologie pour moi... et je n'ai pas tout compris !!
      Mais j'aimerais bien lire "Les cimetières sous la lune", si une LC te dit, plutôt à partir du 2e trimestre...
      Et pour la non-fiction, figure-toi qu'en faisant mon bilan, j'ai oublié que j'en avais tout de même lu un en 2020, avec toi, en plus (le Mona Chollet, ce n'est pas très bon signe de l'avoir oublié...). Mais bon, même 1, c'est pas terrible.... là, j'en ai déjà lu 2 : Le quai de Ouistreham de Florence Aubenas, et Lettres de ma mémoire d'Hanna Krasnapiorka (pour l'activité autour de l'Holocauste), j'ai donc déjà fait mieux que l'an dernier...

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    2. Je vais tenter ce Journal de Bernanos, je te dirai si je passe les 50 pages. En revanche, je ne vais pas tenter Les cimetières sous la lune, je ne me sens pas encore le coeur à le lire.
      Ah oui, le fameux Mona Chollet, il ne me laisse pas non plus un souvenir impérissable. Pour le rendez-vous autour de l'Holocauste, j'hésite encore entre roman et non-fiction ( je ne suis jamais en avance... ). Je lirai bien Manguel pour ton mois sud-américain. Dans mon fantasme, un non-fiction par mois, ce serait bien.

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    3. J'ai hâte d'avoir ton avis sur ce Bernanos qui m'a semblé insurmontable (sans vouloir te décourager, il a plu, à l'inverse, à de nombreux lecteurs...). Manguel, oui, une bonne idée pour cumuler auteur latino et non-fiction.

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  6. un roman que j'ai lu il y a 3 ou 4 ans et que j'avais beaucoup aimé, j'ai aimé le ton, l'intrigue, l'écriture
    Bernanos je n'aime pas beaucoup l'homme et ses imprécations antisémites mais quel écrivain !

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    1. Oui, il faut distinguer l'homme de l'oeuvre... car en effet, quel talent !

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  7. J'ai dépassé la 50e page, mais malheureusement mes souvenirs de ma lecture du Journal d'un curé de campagne se sont beaucoup estompés (je crois qu'il y a une crise de conscience, et plus tard un cas de tuberculose... c'est à peu près tout). J'ai lu Clochemerle à peu près à la même époque et les deux se mélangent dans mon esprit alors qu'ils ne devraient vraiment pas! En tout cas, je note celui-ci (plus bas dans la liste où figure déjà Les âmes grises en première position).

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    1. Tu verras, il n'a rien à voir avec "Le journal...", il est efficace, et plus dans l'ellipse que les longues digressions ...

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  8. Il fait partie des auteurs que je dois lire. Pourquoi pas ce roman policier que je ne connaissais...

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    1. C'est une bonne idée pour commencer, car il se lit facilement. Il y a aussi Nouvelle histoire de Mouchette, qui est assez court, et plutôt "fluide" d'après mes souvenirs.

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  9. J'ai abandonné Le journal d'un curé de campagne, et j'ai eu bien du mal avec Sous le soleil de Satan, j'avoue que rien que le nom de l'auteur a tendance à me faire fuir aujourd'hui. Ceci dit, ici, tu m'intrigues quelque peu...

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    1. Comme tu peux le voir avec les commentaires ci-dessus, nous nous rejoignons sur "Le journal..." et je n'ai jamais tenté Sous le soleil de Satan, craignant le même genre d'expérience. Mais celui-ci est vraiment différent, comme les deux autres titres que j'ai lus (Nouvelle histoire de Mouchette, très très bien, et Monsieur Ouine, que j'ai adoré, mais qui demande un petit effort de la part du lecteur, du moins au début, pour comprendre l'intrigue : Bernanos y utilise le même procédé qu'un Faulkner, en nous immergeant directement dans l'esprit de ses personnages).

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    2. Tout à fait d'accord avec toi, "Monsieur Ouine" est très bien mais demande un effort surtout au début. C'est ce que j'avais noté (voir sur mon blog)....

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  10. Bernanos manquerait-il à ma culture? Je crains que ça sente trop l'encens. Je fais erreur?

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    1. Bernanos sent l'encens dans certains de ses titres, mais pas dans celui-ci (ni dans les deux autres titres cités ci-dessus) : bien qu'un curé fasse partie des personnages principaux, il n'y a pas ici de longues considérations théologiques ou spirituelles. Tu peux te lancer sans crainte, et en plus il est court...

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  11. Je crois bien que je n'ai jamais lu cet auteur, et je vois qu'on est quelques-unes dans ce cas, c'est rassurant.:) En tout cas, l'intrigue me plaît bien. Je tenterai peut-être pour combler une petite lacune littéraire. Mais Faulkner avant, chaque chose en son temps.:)

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    1. Oui, comme l'écrit Le Bouquineur ci-dessous, Bernanos fait partie de ces auteurs un peu tombés dans l'oubli... A tort...
      Chouette programme en tous cas, Faulkner est un de mes auteurs fétiche !

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  12. Je ne savais pas que Bernanos avait écrit un roman policier... Alors là, ça mérite le détour ! Merci et bonne journée.

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    1. Mais oui, c'est une bonne occasion de (re)découvrir cet auteur avec un texte abordable, et très habile... Bonne journée à toi aussi (j'ai reçu hier l'exemplaire d'Avec la vieille dame commandé en fin d'année...).

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    2. Merci d'avoir commandé Avec la vieille dame ! Je suis très touchée. Cela me fera plaisir de savoir ce que tu en auras pensé.
      Bonne journée.

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  13. Un très bon écrivain vers lequel il faudra (faudrait) que je revienne..... En tout cas j'aime beaucoup ces billets qui font revivre des auteurs un peu oubliés.

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    1. C'est vrai qu'il est un peu délaissé (peut-être en raison de ses prises de position discutables sur certains sujets... ?) et c'est bien dommage. Je crois avoir encore un autre titre (La joie) à découvrir sur mes étagères..

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  14. Excellente idée de chroniquer Bernanos. J'avais commencé Le curé de campagne, mais pas terminé à l'époque. Je ne savais pas qu'il avait écrit aussi des policiers. En tout cas, une belle invitation à découvrir l'auteur. A bientôt. Patrice (Et si on bouquinait)

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    1. Je crois qu'il n'en a écrit qu'un... en tous cas, ce titre est bien plus facile à aborder que "Le journal..." (voir que je ne suis pas la seule à l'avoir abandonné me rassure un peu...).

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  15. Ah ! J'adore quand un livre nous surprend et nous envie de tout relire depuis le début... A découvrir, donc :)

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    1. Oui, une occasion de découvrir Bernanos sans se perdre dans d'absconses digressions théologiques... et la fin est réellement surprenante !

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  16. Je n'ai pas lu ce "policier " de Bernanos. A priori cela ne paraît pas être son genre ! Celui que je veux toujours lire mais il me faudrait une LC (oui je sais, j'ai fait faux bond à la dernière !) c'est Les grands cimetières sous la lune ...

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    1. J'aimerais lire "Les cimetières..." aussi, notamment depuis que j'ai lu "Pas pleurer" de Lydie Salvayre. Du coup, pourquoi pas dans le cadre d'une LC (et moi aussi je t'ai fait faux bond avec Proust, en quelque sorte !) mais plutôt vers juin par exemple ?

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  17. Oui, tout à fait d'accord ! mais d'ici là, il faudra me faire une piqûre de rappel ! Moi aussi j'ai envie de le lire depuis Pas Pleurer !

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    1. Pas de souci, je note donc une piqûre de rappel vers début mai !

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