"L'oiseau" - Oh Jung-hi

"Vivre, c’est comme jouer à la dinette. Quand on s’est bien amusé après avoir étalé plein de trucs par terre, c’est bientôt le coucher du soleil".

Depuis que leur mère est partie, il y a longtemps déjà, Umi, onze ans, et son plus jeune frère Uil sont trimballés d’un foyer à l’autre. D’abord accueillis par leur grand-mère maternelle, ils ont ensuite été successivement hébergés chez deux de leurs oncles à la mort de celle-ci. Mais un jour leur père, qu’ils ne voyaient qu’à l’occasion de rares retours des chantiers lointains où il travaillait plusieurs mois durant, vient les chercher, ayant gagné suffisamment d’argent lors de sa dernière mission pour s’installer avec eux. Il amène par ailleurs dans leur nouveau foyer une femme, censée faire office de  maman.

 Les deux enfants ont jusqu’alors grandi sans affection, entourés d’adultes qui n’ont cessé de les considérer comme des indésirables, leur reprochant incessamment leur simple présence. Umi et Uil ont par la force des choses appris à être indépendants, chacun à sa manière, l’aînée en faisant preuve d’une maturité précoce et d’une attitude protectrice envers son frère, ce dernier, contemplatif et rêveur, ayant plutôt tendance à se réfugier dans des fantasmagories enfantines.

Et leur nouvelle maison n’est pas vraiment un havre de paix ou un foyer aimant. Les relations entre leur père et sa petite amie sont tendues, ainsi que le devine intuitivement Umi face au rire à répétition et aux reproches amers et sarcastiques de la femme, ou au regard fiévreux et hébété de son père, qui tantôt se montre prodigue et fanfaronne sur sa prochaine richesse, tantôt laisse éclater une violence habituellement latente.

Les enfants trouvent des motifs de distraction auprès des voisins qui les entourent, occupants de la maison divisée en appartements où leur père a élu domicile, parmi lesquels l’aimable fille de la propriétaire, constamment au lit car paralysée, dont l’allure efféminée du mari musicien suscite les commentaires moqueurs des voisins, le couple Mun qui travaille dans une fabrique de biscuits, Chông représentant de commerce, et surtout M. Yi le camionneur et son oiseau en cage qui fascine Uil.

Et puis un jour, les enfants se retrouvent seuls, livrés à eux-mêmes dans un appartement qui devient de plus en plus insalubre, survivant -à peine- grâce à la débrouillardise d’Umi, aguerrie à la cruauté d’un monde où ils n’ont pas vraiment de place.

C’est la voix de cette dernière qui porte le récit, et c’est ce qui donne au roman sa force, en installant une tension dramatique croissante, faisant du lecteur le témoin atterré de la manière dont la fillette, pour surmonter ses peurs d’enfant et assurer un quotidien précaire, s’endurcit, plonge peu à peu dans une brutalité que lui inspirent les adultes qui l’entourent, tapant, insultant ce frère qu’elle se désespère en même temps de voir dépérir à vue d’œil et se laisser entraîner dans des jeux toxiques par des enfants plus grands.

"L’oiseau" est un texte âpre et triste, à la fois beau et tragique, sur la perte trop précoce de l’innocence et de ses rêves d’enfant, mais aussi sur l’amour fraternel et sur ces instants de grâce au cours desquels l’imaginaire enfantin, même fugacement, parvient à percer de sa lueur l’épaisseur des pires ténèbres. 


Une participation au challenge coréen de Cristie :



Et cette lecture me permet par ailleurs d’enrichir une ligne du petit bac d’Enna, dans la catégorie « animal ».

Commentaires

  1. C'est assez désespérant ce résumé ; une histoire sombre, comme sont souvent les romans coréens d'ailleurs.

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    1. L'atmosphère est en effet glauque, et le sujet bien sombre.. mais il vaut le détour.

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  2. J’avais entendu parler de ce livre et ta superbe critique confirme que je dois m’y intéresser de plus près... (Goran : http://deslivresetdesfilms.com/)

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  3. trop sombre ! pourtant j'ai lu et toujours aimé les romans sud-coréens que j'ai eu entre les mains !

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    1. J'ai lu assez peu de littérature sud-coréenne, mais à chaque fois avec plaisir aussi. Tu peux piocher de belles idées de lectures chez Cristie, c'est d'ailleurs elle qui m'a conseillé cet auteur.

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  4. La littérature coréenne... ^_^

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    1. Je la trouve très intéressante, elle nous immerge souvent dans un univers dépaysant même si tous les titres que j'ai lus étaient du genre sombre, comme le souligne Aifelle.

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  5. Une jolie découverte que tu sembles avoir faite là bien que ça n'ait pas l'air très joyeux.

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    1. Pas vraiment, non, c'est même un titre glaçant, mais oui, c'est aussi une belle découverte !

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  6. Je note car je ne connais pas encore beaucoup d'auteurs coréens...

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    1. Moi non plus, loin s'en faut ! J'ai beaucoup aimé, dans un style très différent, les deux romans de Jae-hoon Choi que j'ai lus (notamment Sept yeux de chat, qui est excellent, original).

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  7. Ca y est ! Tu es déjà repartie en Corée ! Moi, je fais une pause après les deux mois intensifs ! j'ai vraiment beaucoup voyagé !

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    1. Je suis passée au Japon, là, avant de gagner la Belgique ! Avec toutes ces restrictions, je ne me lasse pas de voyager par les livres !

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  8. Que de voyages, cette année! Et tout ça au coeur de ton chez toi. C'est plus que réjouissant! L'Asie et moi... Je ne demande qu'à être surprise, mais j'ai toujours manqué d'élan pour ces contrées littéraires.

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    1. A part l'Afrique, l'Asie est aussi la contrée où je m'aventure le moins. Et je ne trouve pas toujours facile d'adhérer aux atmosphères un peu désincarnées que crée la distance que l'on ressent notamment dans la littérature japonaise. Mais j'ai aussi parfois de belles surprises..

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  9. C'est vrai que c'est sombre. La littérature coréenne n'est pas tendre. J'aime la plume de cette auteure, j'avais lu précédemment La pierre tombale, d'une égale beauté. J'ai eu la chance, en 2017 ( déjà ! ), de rencontrer Han Kang, une auteure coréenne contemporaine, un grand moment. J'ai deux titres traduits en français, très différents l'un de l'autre mais pas encore celui le plus connu " la végétarienne ".

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    1. J'avais d'abord noté La pierre tombale, chroniqué par Cristie, mais il est indisponible en librairie, même sur commande.. Et j'ajoute Han Kang à ma liste.

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  10. Je pense que tu es la blogueuse qui lit le plus de livres de tous horizons. Tu es incroyable, tu participes à chaque challenge, ce qui te permet de découvrir des auteurs très variés. J'admire, j'en suis incapable... Je reste très souvent dans ma zone de confort...

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    1. J'aime beaucoup varier les plaisirs en effet, mais je ne suis pas la seule ! Après, que l'on reste dans sa zone de confort ou qu'on en sorte, le principal est d'y trouver son compte, non ? Et tu lis par exemple des romans graphiques, genre qui m'est presque totalement inconnu..

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  11. Un sujet tel que je les aime. C'est pour moi!

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    1. Je suis ravie si cet article permet de faire découvrir ce titre à quelques lecteurs.

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