"Troisièmes noces" - Tom Lanoye

"Je ne connais pas de symbole plus consternant de notre époque. Des centaines de milliers de gens qui restent à la maison, les rideaux baissés, accrochés à leur boîte à images, crevant de trouille du monde extérieur. L'homme capsulaire dans ce qu'il a de plus solitaire."

Inutile de résumer le déroulement du roman de Tom Lanoye, tout l’intérêt de "Troisièmes noces" -sa chair, en somme- résidant dans les digressions, la voix, le ton de son narrateur. Il faut dire que Marteen Seebregs est un sacré bavard. Ce quinquagénaire homosexuel et acteur has-been (sa carrière n’a d’ailleurs jamais vraiment décollé), en deuil de son compagnon Gaëtan mort à l’hôpital après une longue agonie, est lui-même atteint d’une grave maladie nécessitant un traitement coûteux (qu’il additionne de son propre cocktail d’antidouleurs). Habitué de surcroit à un certain train de vie, il accepte malgré ses réticences, contre rémunération, d’épouser la petite amie africaine d’une de ses connaissances, afin de régulariser sa situation. C’est ainsi qu’il accueille la sculpturale Tamara dans sa vieille maison classée, qu’il a retapée avec son ami défunt, dont elle est encore pleine de la présence.

Autour de cette cohabitation que compliquent les contrôles des services de l’immigration et la distance que leurs différences introduit dans les relations entre les deux colocataires, Marteen s’épanche, en rajoute, scénarise les situations en y portant un regard cinématographique. Le moindre événement devient un épisode de son quotidien, joué à l’attention d’un auditoire invisible qu’il interpelle parfois. Il en décortique chaque détail de son œil acéré, sensible à la lumière, aux attitudes qu’il interprète de manière cocasse ou caricaturale, car il est pétri de préjugés dont il ne mesure pas l’inanité. Se focalisant sur d’improbables broutilles, il en tire prétexte à évoquer ses souvenirs.

Le ton est empreint de cynisme et de dérision. Marteen refuse toute compromission envers un conformisme auquel il s’est pourtant soumis, fustigeant notamment la dictature du paraître, porté par l’indifférence morale de celui qui n’a plus rien à prouver et se contrefout du regard des autres. A l’aune de ses jugements, souvent à l’emporte-pièce, rien n’est attendrissant, tout semble perverti par le cynisme dont recèle son humour poseur. 

Mais le lecteur ne s’y trompe pas : sous les attitudes fanfaronnes et le discours blasé de celui qui est revenu de tout, affleure la détresse d’un homme seul, malade, qui sait sa fin proche, et mesure la vacuité d’une existence qui ne lui a finalement guère apporté de bonheur. Les réminiscences qui alimentent son récit évoque des rapports lourds de rancune et de mépris pour un père -maintenant grabataire- qui lui a fait porter la responsabilité de la mort de sa mère, survenu lors de son accouchement, ou le délitement de sa relation avec Gaëtan lequel il vécut une liaison orageuse.

Il n’empêche, l’ensemble est savoureux. Le texte, musicalement équilibré, ce qui lui confère une réelle élégance, est en même temps percutant, coloré d’un langage qui se devient parfois très cru (certaines scènes sont d’un érotisme torride). La narration, en mêlant au tragique l’humour et la dérision, permet l’émergence progressive et toute en subtilité de l’affection que Marteen se met à éprouver pour Tamara, qui le fait renouer avec une part d’humanité qu’il avait enfouie loin de ses pensées et de son regard.


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Commentaires

  1. Oh! Encore une pépite dont je vais me délecter?! Je suis plus que tentée...

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    1. Le ton devrait te plaire, c'est à la fois drôle, cynique, empreint de mauvaise foi et d'une profonde tristesse...

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  2. pas du tout mon truc mais tu as l'air d'apprécier et tu suis cet auteur depuis fort longtemps :-)

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    1. Paradoxalement, les 2 premiers titres que j'ai lus m'ont laissé une impression mitigée, mais j'y avais quand même trouvé un petit quelque chose qui me donnait envie de creuser .. et j'ai adoré "La langue de ma mère". En revanche, je pense en effet que ce n'est pas pour toi !

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  3. Je ne le connais pas encore ce titre, il me semble qu'il n'avait pas reçu une très bonne critique en Belgique à sa sortie, mais ton avis fait pencher la balance en sa faveur ;-) Je me l'offrirai l'année prochaine ;-)

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    1. Ah tiens, tu te souviens de ce qui lui a été reproché ? Je l'ai personnellement trouvé réussi, le ton est original, le héros est complexe (au dépens, peut-être, des personnages secondaires, un peu en retrait c'est vrai)...

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  4. C'est un des auteurs belges que je voulais découvrir depuis un moment mais je n'ai jamais su par quel livre commencer. Je sens que celui-ci pourrait bien faire l'affaire !

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    1. Sinon, je te conseille "La langue de ma mère" que j'ai encore préféré à celui-là (il fait juste passer le début, qui est un peu poussif).

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  5. Bon, là je viens de faire le tour de qqs blogs et j'ai déjà noté trop de livres... que je ne lirai pas forcément d'ailleurs... alors celui-ci, je ne le note pas... mais tu sais donner envie de le découvrir.

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  6. Je n'ai rien lu de cet auteur ; le thème de ce livre est tentant et ça pourrait être l'occasion de faire enfin sa connaissance.

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    1. Oui, et sinon La langue de ma mère est très bon aussi (même meilleur à mon avis).

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  7. De lui je n'ai lu que Les boites en carton, et j'avais vraiment aimé! https://enlisantenvoyageant.blogspot.com/2016/04/les-boites-en-carton.html
    J'espère trouver un jour un autre titre.

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    1. J'avais déjà l'intention de le lire, et ton avis me conforte dans ce projet, merci pour le lien !

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  8. J'ai adoré Tombé du ciel (très très drôle) mais là je sens que c'est trop bavard pour moi. Peut-être à tort ?

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    1. Le héros est bavard mais il n'y a pas de longueurs (du moins je n'ai pas trouvé), on est porté par le ton à la fois cinglant et blasé, drôle et triste à la fois. Si tu as aimé Tombé du ciel (que pour le coup j'ai trouvé un peu court !), il devrait te plaire.

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