"Ce que l’on ne peut confier à sa coiffeuse" - Agata Tomažič

"Dans la vie, il ne faut jamais faire ou subir des choses que l’on ne peut confier à sa coiffeuse".

Le mois de la nouvelle commence pour moi sous d'excellents auspices, ce recueil slovène m'ayant fait passer un moment délicieux !

On y croise, issus de divers milieux sociaux, des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux. Des quidams ordinaires, acteurs d'existences a priori banals auxquelles Agata Tomažič fait prendre d'imprévisibles virages, dont elle tire prétexte pour révéler les perversions et les névroses tapies sous des dehors policés.

Elle y explore, de l’adultère au meurtre, les manifestations discrètes ou excessives du mensonge et de la cruauté, s’intéresse à l’emprise et à la manipulation, évoquant entre autres une mère toxique condamnant son fils à une éternelle solitude ou un amant pathologiquement possessif. 

Elle décline la palette des obsessions qu’éveillent les valeurs d’une société tournée vers la possession et l’entretien d’une image incessamment perfectible selon des critères toujours plus superficiels et plus difficiles à atteindre, le besoin frénétique de contrôle, de l’autre comme de soi-même, de son environnement et de sa vie. Nous découvrons ainsi les extrémités auxquelles en sont réduits certains -mensonge, oubli de soi- pour assurer le train de vie de leur famille, ce à quoi d’autres se soumettent pour assouvir ce qu’ils croient être le rêve d’une vie, et qui parfois se réduit à posséder un manteau en poils de chameau ou en fourrure de renard.

Nous entendons aussi les souffrances qui naissent de ces contraintes de normalité que l’on s’impose, les concessions faites aux dépens de sa propre intégrité ou d’un bonheur dont est devenu incapable d’identifier les contours, la peur du vide et silence que l’on comble à coup de vains bavardages, ou d’une conjugalité forcée.

D’autres font, en conscience ou poussés par un instinct de survie qui les domine, le pas de côté qui les sort de ces engrenages délétères, rompant avec la mécanique mortifère de la routine, avec les protocoles absurdes et uniformes qui régissent nos vies, en s’éloignant d'une porte qu'ils viennent définitivement de fermer, ou de manière plus extraordinaire et radicale, en renouant littéralement avec une vie animale qui se révèle être la seule source possible de réconfort et d’épanouissement.

Avec beaucoup d’habileté, se renouvelant à chaque texte, Agata Tomažič nous livre des contes modernes dans lesquels elle déploie autant de férocité à traquer les travers que dissimulent le vernis des apparences qu’elle exprime sa tendresse (sans toutefois les ménager) pour ceux qui s’y fourvoient. Tantôt réalistes et tantôt traversées d’éléments incongrus voire surnaturels, tristes ou grinçantes, ironiques ou désespérées, les nouvelles de "Ce que l’on ne peut confier à sa coiffeuse" ont comme point commun d’être empreintes d’un humour décalé qui leur confère une tonalité singulière.


Une idée piochée chez Passage à l'Est !

Et n'oubliez pas : c'est le Mois de la Nouvelle chez Electra et Marie-Claude (il y a même des cadeaux à gagner) !

Commentaires

  1. Je ne connais peu les auteurs de l'Europe de l'Est et pourtant il y a du bon chez eux. Je note, sans me faire trop d'illusions, vu ma PAL.

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    1. Oh, un recueil de nouvelles, ça se case facilement... ! Et oui, c'est une littérature très riche dont on n'a jamais fini de faire le tour.

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  2. Ha mais je crois qu'i l est à la bibli!!!

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  3. Je ne suis pas très nouvelles mais là je suis bien tentée. L'occasion aussi de découvrir la littérature slovène ! Et puis ce titre, j'adore ! :)

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    1. Je l'aime aussi ce titre, ainsi que la citation dont il est tiré (présente dans un texte très réussi). A lire, oui.

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  4. Ça m'a l'air tout à fait rafraîchissant. Ça m'intéresse. Mais dis-moi, au final, tu as aimé un peu, beaucoup ou à la folie?

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    1. Disons BEAUCOUP ! C'est difficile je trouve, d'avoir un coup de cœur sans restriction pour un recueil de nouvelles, car il y presque toujours des textes que l'on préfère à d'autres, mais tu peux y aller les yeux fermés avec celui-là, il est très bon, original et distrayant, je suis sûre qu'il te plaira.

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  5. Pas à la bibliothèque, c'est dommage... mais je retiens le titre (il est original, ça aide !)

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    1. Et le titre du recueil est à l'image des textes qu'il contient, originaux (et souvent féroces, voire macabres pour certains, mais avec, à chaque fois, une pointe d'humour).

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  6. je le note pour le Challenge de 2022 je n'ai lu aucun auteur slovène pour l'instant :-)

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    1. C'est en effet l'occasion de faire d'une pierre deux coups !

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  7. Un auteur slovène, des nouvelles, un humour décalé, il a tout pour intéresser les petits curieux ce recueil !

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    1. Mais oui, et c'est l'occasion d'un moment de plaisir !

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  8. super !! merci ! je le note pour moi ! je viens de finir un recueil tchèque, vive l'Europe !

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    1. Oui, j'ai lu ton billet en diagonale, je passerai un peu plus tard pour m'y pencher plus attentivement, je crois que ça pourrait me plaire !

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  9. Je pense souvent à la nouvelle "Le ciel partagé avec les oiseaux", à cause du chant des oiseaux autour de moi ces jours-ci, mais ta jolie chronique me donne carrément envie de relire le livre entier! Merci pour le lien, ça me fait toujours plaisir.

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    1. Oui, je l'ai beaucoup aimé celle-ci, ainsi que la première (avec la grenouille). C'est dans l'ensemble un très bon recueil, homogène : je crois que tous les textes m'ont plu, même si j'en ai préféré certains.

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  10. Tu en parles très bien ! C'est le genre de textes qui me plaît en général. A retenir pour un peu plus tard en revanche, j'ai un énorme pavé en cours et après il faudra se tourner vers l'Angleterre.

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    1. Oui, tu peux le noter pour l'année prochaine, il vaut le détour ! Et comme toi, après les nouvelles, je pars en Angleterre, j'ai une belle pile qui m'attend..

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  11. En amoureuse des voyages et des pays de l'Est, ce recueil ne peut évidemment que m'interpeller. (Et j'adore le titre !)

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    1. Je pense qu'il te plaira, et comme toi, j'aime ce titre (ainsi que la nouvelle dont il est extrait)..

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  12. J'ai fait quelques achats en prévision de ce mois de la nouvelle et tu me fais regretter de ne pas avoir retenu ce titre. Du moins, pour le moment !

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    1. Tu pourras te rattraper l'année prochaine (je fais mes "courses" d'une édition à l'autre, moi aussi). J'attends tes billets avec impatience.

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