"Le goût de la viande" - Gildas Guyot

"Dans une croûte d’uniformes, bardé d’organes et de tripes qui ne m’appartenaient pas, planté dans la boue carnivore d’un dédale de méandres infâmes, j’envisageais l’avenir avec un brin d’aigreur".

La pénétration dans "Le goût de la viande" est de celles qui soit vous font jeter l’éponge après une vingtaine de pages, soit vous happent parce qu’elles suscitent en vous une fascination dont le caractère quelque peu sordide provoque en même temps une certaine culpabilité…

J’ai continué. J’ai plongé dans cet univers glauque portée par une plume au sombre lyrisme, à l'ironie malsaine. Cette osmose entre noirceur du fond (qui a rarement aussi bien porté son nom) et élégance de la forme donne au texte une puissance enveloppante, qui vous imprègne comme à votre corps défendant.

1916. Hyacinthe Kergourlé vient d’avoir vingt ans. Dernier survivant de son bataillon, il se terre sur le front de l’est, dissimulé dans un abri de fortune. Il dépeint la guerre à hauteur de boue, de merde et d’ignominie, ne nous épargnant rien -sons, odeurs- du spectacle de l'immonde chaos, des lâchetés de l’âme et des défections des corps. Son monde n’est plus que la manifestation d’une barbarie s’étalant sur des kilomètres à la ronde, carcasses et chairs mêlées en une anonyme et horrible communion, le vaste, nauséabond et cauchemardesque royaume de la mort.

Lui-même se retrouve acculé, pour survivre, à d’inimaginables et monstrueux expédients qui le transforment, définitivement. Il a frayé avec la part la plus sombre de lui-même. 

Hyacinthe Kergourlé rentre dans sa Bretagne natale manchot, honteux survivant et détenteur de l’indicible secret de son abjection, ravalant sa culpabilité pour faire bonne figure face à des civils pour qui il symbolise la victoire et la bravoure, taisant le sarcastique mépris que provoquent l’écœurant patriotisme de ceux qui n’ont pas connu le front comme la vaine et mesquine reconnaissance de la patrie envers ses soldats.

Il réintègre le monde des vivants, s’y faufile et endosse les apparences de la normalité. Se détournant de l’élevage de cochons familial, il travaille dans la charpente navale. Il se marie, fait un enfant.

Et puis un jour resurgit le monstre qu’a fait naître en lui son expérience de la guerre. Il se soumet, en cachette, à son attirance irrésistible pour la mort, à l’excitation que provoque sa proximité.

C’est Hyacinthe lui-même qui relate, a posteriori, son parcours, couchant par écrit l’indicible, confiant enfin le secret à l’origine à la fois d’un immense dégoût de soi et de l’irrépressible besoin de s’adonner à l’abomination. On ne sait si cet homme, qui suscite autant d’horreur que de pitié, est victime de folie ou coupable de simple cruauté. Sa vision profondément pessimiste de l’humanité nie à cette dernière toute possibilité de rédemption, et si son témoignage fustige l’absurdité et la barbarie de la guerre, il ne semble pas tant la rendre responsable de la transformation de l’homme en un animal cruel, que la croire simplement révélatrice des pires perversions qui l’habite.

Un texte fort et dérangeant.

"Je connaissais trop l’homme pour savoir qu’aux abois, il était un animal dont seules ses proies ou 
ses charognes peuvent témoigner de sa part d’ombre".


Les avis de Krol et de Keisha.

Et cette lecture me permet de compléter la colonne "aliment" de la grille 2021 du Petit Bac d'Enna.

Commentaires

  1. Un goût un peu trop prononcé pour moi, je crains d'avoir deviné l'aliment de la monstruosité ...

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    1. Ce n'est pas aussi horrible que ce que tu imagines, mais ce n'est tout de même guère ra(t)goutant... !!

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  2. Je crois aussi qu'Athalie n'a pas deviné. Ma bibli attend la venue de l'auteur, quand ce sera possible... Une lecture qu'on n'oublie pas, c'est sûr.

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    1. Une rencontre avec l'auteur, quelle chance ! J'aurais aimé l'écouter sur ses motivations pour écrire un tel texte, et sur ce qui l'a inspiré...

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  3. Un livre dérangeant et puissant, c'est sûr et je peux comprendre qu'on l'abandonne très vite. Mais quelle écriture pour un premier roman. J'ai reçu son deuxième et l'ai abandonné, beaucoup moins original... je le reprendrai sûrement un jour.

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    1. Tiens, j'ignorais qu'il en avait sorti un autre. Mais oui, on se rejoint complètement, un texte très fort !

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  4. Réponses
    1. Je peux comprendre, mais rien que pour sa puissance d'évocation, il vaut le détour..

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