"Le petit joueur d’échecs" - Yôko Ogawa

"Les échecs sont un miroir qui donne une idée de ce qu'est l'homme". 

C'est un petit garçon pas tout à fait comme les autres. Il est né avec les lèvres soudées et semble en avoir gardé une préférence pour le mutisme. Pour réparer cette anomalie, on a greffé de la peau de mollet sur ses lèvres qui s’orneront ainsi, à partir de l’adolescence, de longs poils incongrus.

C'est aussi un enfant solitaire, dont les amis sont imaginaires, et inspirés du souvenir d'êtres qu'il n'a pas connus. Il y a Indira, l'éléphante exposée jusqu’à sa mort sur la terrasse du centre commercial que fréquente régulièrement le garçon, et où il peut contempler à loisir le panneau commémorant sa présence. Et il y a Miira, fillette dont la légende prétend qu’elle est malencontreusement restée coincée entre deux murs, à qui il parle longuement la nuit. Il est significatif qu’hormis ces deux êtres fictifs -et le chat évoqué plus bas-, aucun des protagonistes du roman, à l’image de celui qu’on ne connaîtra jamais que comme "le petit joueur d’échecs", n’est désigné par son nom…

Orphelin, le héros est élevé avec son petit frère par des grands-parents aimants et tranquilles.

Une rencontre va bouleverser sa vie et révéler son extraordinaire talent. Celui qu’il va bientôt considérer comme "le maître" est condamné par son incroyable obésité à vivre enfermé dans un autobus aménagé en logement, dont il ne peut plus sortir. Il y passe son temps à se gaver des pâtisseries qu’il confectionne et à jouer aux échecs sous le regard placide de son chat Pion. Il initie le garçon au jeu, et surtout lui enseigne la philosophie, et l’esthétique pourrait-on dire, à laquelle il l’associe.

Plus qu’un jeu, il considère en effet les échecs comme un poème, une mélodie que l’on interprète à deux, et qui révèle le caractère de celui qui déplace les pièces, ses émotions, ses désirs, sa mémoire, son éducation, sa morale… Le coup le plus fort n'est par conséquent pas toujours le meilleur : sur l'échiquier, ce qui est bien fait a plus de valeur que ce qui permet de gagner. Le garçon se révèle très doué, et comme en osmose avec cette philosophie, qui répond à son intériorité patiente et profuse. Il apporte par ailleurs sa singularité à la pratique, en jouant caché sous l'échiquier, devinant les mouvements des pièces de son adversaire au son autant qu’à l’intuition, se concertant parfois avec ses amies imaginaires pour déterminer ses propres coups. 

À la mort du maître, terrifié par les conséquences de son obésité, le petit garçon cesse de grandir. Il gardera toute sa vie sa taille de pré-adolescent, les poils poussant sur ses lèvres constituant l’unique concession de son corps au passage du temps. 

"Grandir est un drame"

Les circonstances lui permettront de concilier son amour des échecs et son besoin de discrétion indispensable à la préservation de la bulle protectrice qui lui permet d’habiter le monde à sa façon. Le petit joueur déploiera ses talents dissimulé dans un automate de bois dont il actionnera en secret le mécanisme, devinant dans les coups de ses adversaires leurs états d’âme et leurs intentions, atteignant paradoxalement dans l’anonymat une célébrité presque équivalente à celle d’un prédécesseur auquel on le compare : Alekhine, dont le jeu s’élevait au niveau de la plus belle des poésies.

Il mène une existence à l’image de sa singularité, à la fois modeste et extraordinaire, souvent solitaire mais pas vraiment seul, car accompagné du souvenir prégnant et intensément vivant de ses chers disparus, et suscitant chez les rares personnes qu’il côtoie un intérêt toujours bienveillant et jamais intrusif. On devine chez le petit joueur d’échecs une très grande sensibilité, qui reste intérieure, dont l’expression est empêchée par une sorte d’inadéquation entre la particularité du héros et l’attente de "normalité" du monde qui l’entoure. Les échecs représentent sa seule manière de communiquer, d’exprimer ce qu’il est dans toute sa complexité.

Et c’est une belle histoire que nous livre là Yôko Ogawa, sorte de fable à la fois merveilleuse et mélancolique où se mêlent naturellement étrangeté et poésie, en équilibre sur la frontière séparant le réel de l’imaginaire. J’en ai aimé l’atmosphère, les lieux improbables et les personnages hors normes qui les habitent, à travers lesquels l’auteure rend un bel hommage à la richesse de la différence.

J’exprimerai juste un bémol, lié à la nature même du personnage principal, dont l’impénétrabilité laisse toujours le lecteur un peu à distance, mais cela fait finalement aussi partie du jeu…

Qu’en pensez-vous ?*


*Cette lecture fait suite à l’initiative de Patrice et Eva, qui ont ainsi rendre voulu hommage à Goran, dont la disparition, au mois de mai, nous a tous profondément attristés. Je suis sûre que nous serons nombreux à avoir répondu à leur appel. Je lui ai emprunté en fin de billet la question par laquelle il concluait systématiquement les siens…

Les billets sur "Le petit joueur d'échecs" de :

Commentaires

  1. Malheureusement je n'ai pas lu de Ogawa pour cette occasion, car avec cette auteur, je veux une lecture qui m'attire, et elle est souvent assez spéciale. Cependant j'en ai lu quelques uns!

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    1. Spéciale oui, j'en conviens suite à la lecture de ce titre, une découverte, en ce qui me concerne, de cette auteure. Mais c'est justement son originalité que j'ai appréciée..

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  2. Un souvenir en lecture, c'est un bel hommage. Je n'ai encore pas approché cette auteure, son univers me laisse à distance. En vous lisant, je ne peux m'empêcher de me demander ce qu'en aurait pensé Goran. Ses billets manquent.

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    1. Je comprends ta remarque sur le fait que cette auteure te "laisse à distance", car je te rejoins sur ce point (d'où mon petit bémol en fin de billet), mais j'ai trouvé son univers très intéressant, et singulier.

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    2. Et je crois que Goran aurait aimé ce titre, pour sa poésie et sa sensibilité.

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  3. J'ai lu Yoko Ogawa dans le passé, mais je suis devenue de plus en plus hermétique à ses histoires; j'avoue que je n'ai même par réussi à lire ton résumé - c'est trop bizarre comme histoire pour mon esprit rationnel.
    C'est un peu dommage du coup que je ne participe pas à l'hommage à Goran, mais il reste dans mes pensées.

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    1. Je suis contente d’avoir participé à cette lecture commune, je vais mettre des liens quand la journée sera terminée.

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    2. Pour être bizarre, oui ça l'est ! J'ai souvent pensé à Murakami lors de ma lecture, mais il y a chez Ogawa, du moins dans ce titre, une note très mélancolique qu'on ne retrouve pas forcément chez son compatriote.

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  4. Je suis à la traîne pour la rédaction de mon billet et j'ai réussi l'exploit de me tromper de titre, mais ton ressenti rejoint assez le mien avec cette autrice. C'est beau, c'est bien fait, mais que c'est dur de percer la surface !

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    1. C'est bien résumé ! Et c'est chouette que tu aies lu un autre titre, cela permet de donner davantage d'idées de lectures pour découvrir l'auteure.

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  5. Je ne crois pas que ce soit une lecture pour moi, trop étrange. Et j'ai abandonné "la formule préférée du professeur". En tout cas c'est un bel hommage à votre ami Goran.

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    1. Il faut en effet accepter d'adhérer à son univers bizarre... je comprends que cela ne convienne pas à tous les lecteurs. Moi j'aime bien parfois, les histoires étranges.

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  6. Le "Qu'en pensez-vous ?" de la fin me fait un petit pincement au coeur. J'aurais bien aimé apprécier cette lecture mais elle ne m'a guère convaincue.

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    1. Tu as d'autant plus de mérite à l'avoir menée à son terme...

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  7. Je ne pense que du bien de Yoko Ogawa dont j'aime l'univers si particulier dans lequel l'enfance et les enfants sont si présents. A chaque fois, il y a un enfant à part, dans son monde, face à celui des grands et, d'une certaine façon, il a peur. Oui, j'aime beaucoup cet auteur.

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    1. Son univers était pour moi une découverte, mais il m'a bien plu aussi. La relirai-je pour autant ? A voir...

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    2. Si je peux me permettre, je vous conseille Tendres plaintes.

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    3. Bien sûr que vous pouvez vous le permettre, tout conseil est bon à prendre..

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  8. Je ne suis pas sûre de me diriger vers ce titre. J'ai peur de trouver le prétexte un peu trop artificiel pour entrer pleinement dans l'histoire. C'est vrai ce que tu dis, on reste souvent un peu extérieur à son univers, il y a beaucoup de retenue et un peu de froideur, qui n'est pas sans charme.

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    1. Oui, cela fait partie de sa singularité, comme si elle nous laissait voir l'intérieur d'une bulle dans laquelle on ne peut pas pénétrer...

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  9. Je partage ton opinion sur cet univers particulier empreint de poésie, d'imagination. Les liens tissés entre les personnages sont beaux voire marquants. J'ai été contente de lire ce récit en l'hommage de Goran qui avait une passion pour la littérature japonaise. Et j'ai souri en lisant ton clin d'oeil avec ta dernière phrase! Au plaisir!

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    1. Je suis heureuse moi aussi de cette double occasion de découvrir une auteure, et de l'avoir fait en hommage à Goran, qui nous manque beaucoup...

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  10. Tout ce que toi et les autres en disent - et aussi l'image de couverture - me rend curieuse de l'atmosphère de ce roman. Qu'est-ce que Goran aurait écrit à son propos? C'est triste de penser que nous ne le saurons jamais, et que nous ne saurons pas non plus quels autres lectures il avait en réserve.

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    1. Je pense que Goran aurait apprécié cette lecture, mais je peux me tromper... dans les derniers échanges que nous avons eus, il m'avait indiqué ne plus lire, quasiment, ou très lentement, et que les dernières chroniques qu'il avaient publiées étaient celles de titres lus plusieurs mois auparavant.

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  11. J'ai adoré ce livre, peut-être aussi car je l'ai lu pour Goran et en ayant en mémoire les échanges que nous avons eus à partir de nos blog. Une autrice que je découvre et que je compte bien revoir...

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    1. Comme toi, je découvre l'auteure grâce à cette LC... je ne suis as étonnée du choix de Goran, c'est un titre qui lui aurait beaucoup plu, je crois..

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  12. Je voulais participer à cet hommage à Goran avec un autre titre parce que celui-ci je l'avais déjà lu et aimé, mais je n'ai pas eu le temps... ni de lire et donc encore moins de chroniquer. Merci pour ton billet, Ingannmic ! Ogawa est une auteure que j'aime beaucoup !

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    1. Tu es toujours occupée alors ! Est-ce que cela avance ton emménagement et tes travaux ? C'est toujours excitant, bien que fatigant, de concevoir son nouveau "chez soi"..

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  13. Merci à toi pour cette participation, oui, c'est vrai que nos billets se ressemblent (j'ai préféré le tien car il est plus fluide, il faut que je m'habitue à nouveau à rédiger des chroniques :-)). En tout cas, un très bel hommage à Goran jusqu'à la dernière phrase. Patrice

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    1. Mais ton billet est très bien, son manque de fluidité ne m'a vraiment pas sauté aux yeux !! .. et j'ai hâte de vous lire à nouveau plus régulièrement, Eva et toi.

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  14. J'avais lu la formule préférée du professeur dont je garde un bon souvenir, mais étrangement, je ne suis pas pressée de revenir à cette auteure, même si elle est japonaise (comprendre, je reviendrai sûrement à elle mais sans urgence).

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    1. Je suis un peu comme toi à l'issue de cette lecture : j'ai apprécié, mais si je relis l'auteure, ce ne sera pas tout de suite. Je retiens en tous cette "formule préférée..." qui est me semble-t-il l'un des ses titres les plus connus..

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  15. Comme tu le sais, la lecture fut très mitigée pour moi mais je ne la regrette pas car elle m'aura permis d'avoir un tout petit aperçu de ce qui plaisait tant à Goran dans cette littérature.

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    1. Cette expérience a visiblement permis à beaucoup d'entre nous de sortir de leurs lectures habituelles, ce qui est toujours une bonne chose, et de l'avoir fait avec la volonté de se rapprocher du souvenir de Goran, en a fait un moment très émouvant, je trouve.

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  16. Bonsoir Ingannmic, comme tu l'as lu, je suis restée assez en dehors de ce roman. J'ai été surtout perturbée par le manque de repère dans le temps et l'espace. Et que cette histoire est triste! Bonne soirée.

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