"L'odeur d'un arbre sans fleurs" - Richard Flanagan

"Sonja fuyait, non pour échapper à ce qu'elle était, mais pour y revenir".

C'est l'histoire d'un retour, en quête de réponses à des questions qui n'ont jamais été posées, d'une réparation dont la conscience n'a pas encore formulé le besoin. 

(...)

Tasmanie, années 50. Pour assouvir la fièvre des barrages dont est alors atteint l’Australie, les autorités y font venir pour leur construction des immigrés européens -majoritairement slaves- qui ont laissé derrière eux des pays dévastés par la guerre, rêvant de stabilité, de prospérité, de temps plus faciles et plus paisibles, espoir qui s'amenuisera peu à peu. Dans une tentative illusoire pour adoucir le souvenir de leurs morts, des humiliations, des violences, ils s’efforcent de s'intégrer dans cette contrée inhospitalière où toute chose semble provisoire hormis la forêt tropicale et les montagnes sauvages qui les entourent de tous côtés. Une contrée qui va les façonner, mais aussi les user.  

Bojan Buloh fait partie de ces hommes qui se déplacent de chantier en chantier, peuplant des installations temporaires et délabrées dont les bâtiments s'enfoncent dans des sols marécageux et arborent des airs de catastrophe industrielle, logés dans de misérables cellules dont le lit en fer constitue le seul mobilier, pour limiter les vols. Ayant renoncé à tout espoir de se purger l’esprit de leurs démons, ils malmènent leurs corps à coups d’alcool et de labeur.  

Un soir de l’hiver 1954, sa compagne Maria quitte leur baraquement du campement de Butlers Gorge, une valise en carton à la main, pour ne jamais revenir. Elle laisse derrière elle Sonja, leur petite fille de 3 ans. 

Après des séjours dans des familles auxquelles Bojan la confie, où elle dérange par son mutisme et son étrange discrétion, Sonja retourne vivre avec son père. Pendant de longues années, elle devra affronter la dualité de cet homme, tantôt alcoolique qui s'enfonce dans son malheur au point de maltraiter sa fille, tantôt père aimant et doué de ses mains. Un homme aussi bien capable de dire des choses monstrueuses que de pleurer en voyant une tomate étinceler sous une averse ensoleillée. Cette relation a entériné entre le père et la fille une irrémédiable incommunicabilité accentuée chez Bojan par le manque de maîtrise d'une langue anglaise qu'il n'a jamais réussi à s'approprier, encore moins à aimer. Sonja quant à elle s’est verrouillée aux autres, enfermée dans une carapace d’insensibilité et de refus de l'intime, empêchée d’accéder à quelque légèreté, empêchée de vivre par la terreur de la souffrance qu'est susceptible d'engendrer l'affection. 

À la fin des années 80, elle vit à Sydney, et n'a plus de contact avec Bojan depuis bien longtemps. Pourquoi revient-elle alors sur les lieux de son enfance, vers un père qu’elle estime avoir perdu et n’espère par ailleurs pas vraiment retrouver ?  

L'intrigue se déroule en une succession d’épisodes alternant entre passé et présent, la révélation très progressive des stigmates et des secrets d’hier apportant un poignant éclairage sur les détresses d'aujourd'hui. 

Comment survivre en exil ? Comment espérer se réinventer quand l’amère désillusion du présent entrave toute possibilité de résilience vis-à-vis des tragédies passées ? Comment surmonter le poids de l'isolement et du mépris dans lequel vous enferme votre statut d'étrangers corvéable à merci ? Comment et pourquoi renouer avec un parent maltraitant ? 

Au-delà des questions qu'il pose avec subtilité, "L’odeur d’un arbre sans fleurs" est surtout un roman sur la complexité des êtres et des rapports qui les lient, sur la manière dont les événements et les traumatismes influent sur le cours des existences. C'est un roman qui s'apprivoise doucement, dont l'ossature d’une l'intrigue à priori brouillonne se dessine peu à peu. L'écriture, sensible et précise, accorde une grande place au sensoriel, laissant les bruits, les odeurs et les visions d’un environnement d’une intimidante puissance s'insinuer naturellement dans les pensées et les sensations des personnages. C'est aussi un récit bouleversant, qui vous prend graduellement aux tripes, et dont le souvenir, une fois le livre refermé, ne vous lâche plus. 


Une idée piochée chez Aifelle (sous un autre titre, mais c'est bien le même livre !), et une lecture que j'ai eu le plaisir de faire en commun avec Flo, dont l’avis est ICI.

L’avis de Luocine, qui l'a lu récemment.  

Commentaires

  1. C'est un livre puissant. Je me souviens que j'avais été captée tout de suite par la première scène ou la petite fille voit sa mère s'en aller sans se retourner ..

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    1. Il m'a personnellement fallu un peu de temps pour vraiment rentrer dedans. Mais je trouve que cela fait aussi partie de la force de l'écriture de Flanagan, que de nous emporter doucement.

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  2. Un bon gros roman, alors? Je connais juste le nom de l'auteur...

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    1. Quoi ?! J'ai réussi à lire un livre d'un auteur que tu n'as jamais lu ? merci Aifelle!

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  3. Diablement tentant ! Je note aussi qu'il faut se laisser apprivoiser, alors je vais me le garder pour une période où mes neurones seront prêts à se laisser capter ... En ce moment, ils sont très volatils !

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    1. Oui, je trouve que sa force de conviction n'est pas immédiate, c'est un roman dont on appréhende très progressivement l'intensité et le sens. En revanche, son empreinte en est d'autant plus forte et durable.

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  4. Je viens enfin de rédiger et publier mon billet. Ce qui me marque en te lisant, c'est que nous avons bien lu le même livre (parfois, la simple présentation témoigne de divergences donc je souligne cet accord ;) ) mais l'avons perçu de façons très différentes. Je crois que je n'étais pas prête pour une telle absence d'espoir et puis j'avais des attentes, et envers l'auteur que j'avais déjà lu, et envers le livre sur la LAL depuis tellement longtemps qu'il portait alors un autre titre en VF. De fait, autant je ne suis pas très portée sur les lectures communes, autant je suis très contente de l'avoir lu avec toi car cela permet vraiment de comparer nos ressentis et enrichit mon regard.

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    1. Je suis moi aussi ravie d'avoir fait cette lecture avec toi, d'autant plus que dans mon cas, elle a été fructueuse. Je m'en vais de ce pas lire ton avis!

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  5. Et encore un auteur qu'il faut que je découvre...

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    1. Et c'est l'occasion de lire australien, ce qui n'est pas si fréquent en ce qui me concerne …

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  6. Il me plairait, je pense. Et puis, j'ai une relation affective particulière avec l'Australie. Je note donc, merci!

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    1. Je le pense aussi. Je lis peu de littérature australienne, à tort dans doute, et l'aspect culturel et historique m'a beaucoup intéressée..

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  7. Ah, je n'ai toujours pas lu cet auteur. Ton billet me le rappelle, pourtant, j'avais noté le roman " La route étroite vers le Nord ". ( tu t'en sors malgré l'immobilisation ? Tu ne trouves pas le temps trop long ? )

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    1. Je lirai d'autres titres de cet auteur, c'est sûr. j'ai noté chez Flo "Le livre de Gould".
      Et ça va, je m'en sors à peu près pour les tâches quotidiennes, et ne suis heureusement pas immobilisée, je peux donc aller marcher (même si je réalise à quel point le fait d'avoir deux bras valides est important même pour marcher !). Du coup, entre les séances de kiné, la lecture, le blog, les tâches ménagères (qui me permettent mine de rien de mobiliser ma main), les journées passent finalement assez vite.

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  8. Entre l'avis de Flo et le tien, j'ai bien envie de me faire ma propre idée.
    Comme Fabienne, moi aussi, il me plairait, je pense.

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    1. Mais oui, essaie, je serai curieuse d'avoir ton avis (et je crois aussi qu'il te plaira) !

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  9. de bons ingrédients, la sauce doit prendre ! Et un roman que Keisha n'a pas lu, effectivement, ça se fête :) ;)

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    1. Oui, il nécessite juste un peu de patience, mais il a de belles qualités, aussi bien sur le fond que sur la forme..

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  10. Je l’ai lu avec un autre tire et j’ai bien aimé cette lecture.

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    1. J'ai d'ailleurs mis un lien vers ton billet, nos avis se rejoignent assez en effet.. mais quelle drôle d'idée que ce changement de titre !

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