"Bas de casse" - Katja Lange-Müller

Drôle d'impression...

J’ai été séduite par l’originalité de ce court roman, ses personnages atypiques, son contexte inhabituel, et même par le caractère décousu de son intrigue dont le fil conducteur semble peu à peu s’effilocher.

Elle débute dans la RDA des années 70, plus précisément dans la petite imprimerie moribonde d’Udo Posbich, où la narratrice travaillait alors. Elle avait renoué avec le métier de typote qu’elle exerçait, ainsi qu’elle l’avoue elle-même, sans grande compétence, attendant le jour où elle serait une fois de plus virée, n’étant "… bonne qu’à s’affaisser toutes les cinq minutes sur le tabouret, à fumer des cigarettes et bouger (ses) orteils douloureux". Ses collègues l’avait surnommée Puppi, en référence à une célèbre éléphante pompette et manchote… Elle dresse d’elle-même un portrait sans concession, imagé et précis, qui donne d’emblée une idée du ton acéré, à la fois empreint de mélancolie et de dérision, qui va nous porter tout au long du récit.

"Sous un amas de cheveux gras noir de jais, j’ai deux oreilles remarquablement grandes qui, étant donné ma peau claire et bien irriguée, brillent quand elles sont rouges (…) d’une lueur bleuâtre, ou plutôt violette, et que j’arrive à remuer grâce à une sorte de gymnastique du cuir chevelu, ainsi que des petits yeux bruns tout ronds, très éloignés l’un de l’autre, dans un visage plat, arrondi, à l’expression enfantine, voire un peu niaise, d’où émerge tristement un long nez charnu".

L’équipe dont elle était entourée était exclusivement masculine, composée de Fritz, le "King of the Linotype", comme il se désignait lui-même, un quadragénaire sec et marqué par l’acné mais blond comme un ange, détestant les voitures et faire des projets ; de Willi, un vieux maigre et crasseux dont la carnation, tirant vers le gris, évoquait le saturnisme, typographe expérimenté qui bien souvent terminait son travail ; de Manfred enfin, imprimeur étrange et mutique, du moins avec ses semblables, car persuadé que les machines lui parlaient, il entretenait avec les presses d’interminables dialogues.

Elle évoque des épisodes de leur quotidien, scènes au départ ordinaires qui se colorent, par la singularité des personnages, d’une dimension cocasse ou saugrenue. Une banale histoire de flirt se transforme ainsi en une incroyable anecdote à propos de gémellité parasitaire, la contrariante réapparition d’une ancienne amie de la narratrice est l’occasion d’une digression évoquant les déboires que valurent par le passé à Manfred ses problèmes psychologiques…

Puis, un jour, Udo Posbich disparaît. L’imprimerie est alors fermée, la police y pose des scellés… leur patron se serait-il enfui à l’ouest ? Toujours est-il que nous voilà embarqué dans une autre histoire…. 

Vous vous demanderez comment vous en êtes arrivés là, à cette conclusion sans lien avec ce qui la précède, sans toutefois vous sentir complètement perdu, la voix de la narratrice vous servant de repère dans cette déambulation en coq-à-l’âne où elle vous emmène, égrenant des épisodes disparates dont le point commun consiste à parer les personnages -y compris les plus insignifiants- d’une aura particulière et inattendue en dévoilant, comme en passant,  leurs improbables secrets. 


Une idée piochée chez Patrice & Eva, qui me permet de participer pour la seconde fois à l'édition 2021 des Feuilles Allemandes qu'ils organisent en compagnie de Fabienne.

Commentaires

  1. Bravo à toi de participer à ces feuilles allemandes, j'avoue que je vais vers un flop

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    1. Tu as encore le temps de lire un titre : celui-ci est très court (mais sans doute compliqué à trouver en bibliothèque, j'ai moi-même dû le commander...) !

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  2. Ah, je l'avais noté également celui-ci, curieuse, et tu attises cette curiosité !

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    1. Je serais quant à moi curieuse d'avoir ton avis, car c'est un texte atypique.

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  3. Merci pour ta participation, Ingrid. Et en plus avec un livre que je connais très bien ! Pour être honnête, une fois le livre fini j'ai eu un petit moment d'hésitation. Est-ce que le livre m'avait plu ? Mais après je me suis mise à noter les extraits et j'étais à nouveau emballée par certaines expressions, descriptions des personnages, situations...

    "Je partis en trottinant vers les toilettes, aussi vite que le permettait mon tempérament mélancolique."

    Oui, j'ai beaucoup aimé !

    Eva

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    1. Je vois tout à fait ce que tu veux dire, c'est une lecture qui laisse un peu perplexe, on arrive à la fin sans trop comprendre comment on en est arrivé là, avec la vague impression que certains pans de l'intrigue sont inachevés, et pourtant, on en garde une empreinte marquante, singulière. L'écriture y fait beaucoup, c'est sûr ! Je reviendrai vers cette auteure, je suis curieuse de creuser un peu.. tu en as lu d'autres, de ton côté ?

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  4. Pas certain d'y trouver mon compte. A voir...

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    1. Je ne sais pas s'il te plairait, je serais tentée de dire "oui", mais il est assez particulier, et peut sans doute laisser un goût d'inaboutissement... A voir, comme tu dis (il est très court) !

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  5. je ne sais pas trop si je vais aimer ce roman le début de ton billet me plaisait bien mai sla fin est bizarre non?

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    1. Tout y est un peu bizarre, en grande partie parce que la narratrice l'est elle-même ... du coup, on impute le fait que la structure de l'intrigue soit un peu chaotique à sa manière de raconter l'histoire, donc ça passe.. plus qu'une intrigue linéaire, c'est comme si on avait affaire à une succession d'épisodes que relie le fait que les personnages mis en scène ont à un moment formé l'équipe de l'imprimerie.

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  6. Je n'avais jamais repéré cette auteure, mais ça semble assez spécial tout de même.

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    1. C'est spécial, mais très abordable, et l'écriture est vraiment remarquable !

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  7. Je suis nettement moins tentée par ce titre, je l'avoue...

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    1. Il est original, et très bien écrit, mais c'est vrai qu'il est aussi un peu déstabilisant. A toi de voir...

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  8. Merci beaucoup pour ce deuxième billet, Ingrid. Je m'étais empressée de noter ta première lecture mais vais passer mon tour pour celle-ci (ma pal te remercie). Bon week-end.

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    1. Pas de quoi, j'imagine que tu ne manques pas d'autres titres germanophones dans ta pile ! Bon week-end à toi.

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  9. Ah alors moi dès tes premières lignes, je vois qu'il y a tout ce qui est susceptible de totalement me séduire aussi : originalité de l'intrigue, personnages atypiques, contexte inhabituel. C'est pour moi ça !^^ En plus je vois plus loin dimension cocasse ou saugrenue. je vais regarder ça de plus près ! :)

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  10. A noter pour les feuilles allemandes, je n'ai pas trop d'idées

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    1. J'ai fait comme toi en notant ce titre l'an dernier, je me rends compte que je m'oriente très rarement vers la littérature germanophone, je ne sais pas trop pourquoi. Ceci dit, j'ai l'impression qu'elle n'est pas très présente sur les blogs en général, non ?

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  11. je ne sais pas, je doute en te lisant .. je dois encore lire mon roman allemand, mais là j'ai commencé un roman dont je sais déjà que rédiger le billet va être dantesque LOL
    Bon dimanche !!!

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    1. Je ne suis pas sûre qu'il te plaise, à vrai dire...

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  12. Un titre que je vais noter, même si pour le moment, j'ai surtout prévu de sauter sur le challenge pour enfin lire certains titres de ma PAL en langue allemande, qui ne contient que des classiques.

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    1. Bravo pour la lecture en VO, j'en suis bien incapable, vu mes grosses lacunes en allemand ! Je lirai tes billets avec intérêt, je suis toujours en quête d'idées pour cette activité de novembre, mes étagères comptant très peu de titres germanophones.

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  13. Le commentaire de Patrice et ta réponse ont fini de me convaincre. Je le note !

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    1. Je crois qu'il peut te plaire, il est original, et surtout très bien écrit !

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