"L’orangeraie" - Larry Tremblay

"J'ai une voix calme, mieux encore j'ai une voix paisible. Je te parle avec de la paix dans ma bouche. Je te parle avec de la paix dans mes mots, dans mes phrases. Je te parle avec une voix qui a sept ans, neuf ans, vingt ans, mille ans. L'entends-tu ?"

Je continue mes découvertes québécoises, bien que cette lecture nous emmène loin du Canada. Où précisément ? Je ne saurai vous dire, Larry Tremblay entretenant volontairement le flou quant au lieu de son intrigue. Plusieurs indices -prénoms des personnages, descriptions des lieux, évocation du contexte- désignent d’emblée un pays du Moyen-Orient, et cela suffit ; pas besoin d’en savoir davantage.

Aziz et Amed sont frères jumeaux, et vivent avec leurs parents Zahed et Tamara au sein de l’odorant paradis peuplé de myriades d’oiseaux que constitue l’orangeraie héritée des grands-parents paternels. Un paradis terni par la mort récente des dits grands-parents dans l’effondrement de leur maison. La guerre bientôt s’y introduit sous les traits de Soulayed, qui exhorte Zahed à la vengeance, brandit la menace de l’ennemi qui depuis l’autre versant de la montagne brigue ses terres, rêve de tuer sa femme et de réduire ses enfants en esclavage. Le père des jumeaux se laisse facilement convaincre de la nécessité du combat, accepte de faire de l’un ses fils un martyr. Aziz ou Amed : lequel de ses garçons tout juste adolescents décidera-t-il d’envoyer, bardé d’une ceinture d’explosifs, en terrain ennemi ?  Les enfants eux-mêmes se laissent facilement embrigader, leur jeunesse et la fierté d’avoir été choisis pour défendre les intérêts du clan les rendent crédules, et les incitent à taire la peur que révèle des cauchemars qui se font plus fréquents à l’approche de l’échéance. Tamara, bien qu’il ne lui effleure même pas l’esprit de contredire ouvertement son époux, est, en tant que mère, pour la vie. Lucide, elle observe le dessèchement prématuré de ces hommes que seule la haine fait tenir debout, et l’idée du sacrifice de l’un de ses enfants la déchire. 

C’est une fable macabre, intemporelle, une tragédie aux accents bibliques qui déplore l’absurdité et la barbarie de la guerre, et démontre que l’ignorance et le repli constituent un terreau fertile où planter les graines du fanatisme et de la haine de l’autre.

C’est aussi, dans sa seconde partie, l’expression de l’insurmontable douleur dont s’accompagne la prise de conscience de l’inanité de cette haine et de la violence inique à laquelle ont conduit mensonges et manipulation.

Amour et cruauté, horreur et poésie s'entremêlent dans ce texte -il faut bien le dire- désespérant, même si la conclusion laisse entrevoir la possibilité d’une certaine forme de rédemption…



Et c'est une nouvelle participation au Mois Québécois, organisé par Yueyin et Karine.

Commentaires

  1. J'ai rencontré l'auteur, mais bizarrement je n'ai jamais été attirée par ses romans même si celui-ci est célèbre et encensé. Il faut que je publie la semaine prochaine une autrice canadienne anglophone découverte récemment.
    On se refera une lecture commune en début 2022 ?

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    1. Je ne connaissais pas cet auteur, dont j'ai noté le nom chez La Bouche à oreilles. Je ne regrette pas la découverte, j'ai beaucoup aimé son écriture, à la fois sensible et concrète.
      Pour la LC, avec plaisir bien sûr ! Je crois que nous avons Frankestein en commun dans nos piles, ça te dit ?

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  2. Trop désespérant pour moi .. je passe.

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  3. Je me demande si je ne le confonds pas avec u n autre Tremblay, ah oui j'ai vérifié, Michel. Qui m'attire plus.

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    1. Il semble que c'est un nom très répandu au Québec. Je n'ai lu qu'un titre de Michel Tremblay ("Un ange cornu avec des ailes de tôle"), que j'ai beaucoup aimé. Avec ce Larry, on est dans un style très différent, tu l'auras compris.

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  4. Je savais qu'il s'agissait d'une histoire plutôt triste autour de deux frères, mais je ne me souvenais plus que c'était aussi tragique. Si c'est aussi bien écrit que "Tableau final de l'amour", ça devrait aider à faire passer toute l'horreur de la situation.

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    1. C'est très bien écrit, on navigue entre tragédie aux accents antiques, poésie, et réalisme cru, avec une dernière partie assez surprenante mais très bien amenée. Je te le recommande !

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  5. Livre lu en 2015 et qui m'avait laissée sans voix... https://krolfranca.wordpress.com/2015/04/19/lorangeraie-de-larry-tremblay/

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  6. Je tourne autour de ce roman depuis des années, mais j'en ai peur... un jour je le lirai...

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  7. Un grand livre et un auteur que j'apprécie beaucoup, comme auteur et comme être humain.

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    1. C'était une découverte en ce qui me concerne, mais je reviendrai sans doute vers cet auteur.

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  8. Ah, je suis ravie que tu l'aies lu. Même si l'histoire ne se passe pas au Québec, c'est un excellent roman québécois. C'était mon premier Larry Tremblay. Je n'ai jamais oublié Amed et Aziz. Malheureusement, pour moi, aucun Tremblay n'est, depuis, arrivé à la cheville de L'orangeraie. Sans mauvais jeu de mots, c'était une bombe, ce roman!

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    1. Oui, une lecture marquante, en effet. Dommage que le reste de l'œuvre le soit moins...

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  9. Je me souviens que cette lecture m'avait laissée mitigée. Le cheminement de la famille m'avait paru trop abstrait, d'ailleurs tu emploies plusieurs fois "facile" ou "facilement" dans ta note, et c'est cette facilité qui m'avait dérangée, elle m'avait paru comme un moyen de construire la fable tragique en évitant de creuser l'absurdité.

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    1. Ah mais je suis complètement d'accord avec toi, sauf que cela ne m'a pas gênée, car je l'ai vu comme un parti pris narratif de l'auteur : on est dans la fable oui, avec ses raccourcis, ses schémas en effet caricaturaux, et je trouve que c'est en partie cette facilité qui alimente la dimension absurde des mécaniques à l'oeuvre.

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