"Crime" - Meyer Levin

"Il est souvent plus difficile (…) de faire admettre la vérité que de faire accepter le mensonge".

En s’appuyant sur un tragique fait divers dont il fut partie prenante, Meyer Levin nous livre un texte passionnant et protéiforme, à la fois récit, polar, et roman initiatique. 

Bien qu’en ayant rebaptisé les protagonistes (lui-même adoptant pour l’occasion le prénom Sid), il retrace avec une précision quasi journalistique les différents épisodes d'une sombre affaire qui au début des années 20 suscita effervescence médiatique et réactions populaires disproportionnées. Et pour cause : au moment des faits, Meyer Levin/Sid, étudiant à l’université de Chicago, est stagiaire au Chicago Daily News. Le hasard fait qu’il est le premier à identifier le cadavre d’un jeune garçon comme étant celui de Paulie Kessler, kidnappé quelques jours auparavant en échange d’une rançon que n’a pas eu le temps de verser sa richissime famille. Mais dans ce drame la victime, rapidement reléguée dans les limbes de l’insignifiance et de l’oubli, importe peu.

"Le meurtre du petit Kessler fut le premier à nous montrer que le hasard peut aussi choisir ses victimes."

Car ce qui intéresse Meyer Levin, mais aussi l’ensemble des acteurs ou spectateurs de ce drame, ce sont les coupables. Et quelle stupeur lorsque, passés les premiers soupçons s’orientant forcément vers un "inverti" -l’homosexualité étant alors synonyme de perversion et de pédophilie-, il s’avère que le crime a été commis par deux fils de bonne famille, étudiants brillants et accessoirement camarades de Sid. 

En intercalant entre les étapes de l’enquête celles de leur dément projet, de sa conception à son exécution, le récit se focalise sur la personnalité complexe de ces jeunes hommes qu’a priori rien ne prédestinait à devenir des criminels.

Issus d’un milieu aisé et cultivé, Judd Steiner et Artie Strauss ont par ailleurs toujours montré des aptitudes intellectuelles au-dessus de la moyenne. Le premier fut un enfant timide, que sa petite taille et sa précocité ont souvent exclu, plus intéressé par les oiseaux que par le base-ball. A la fois surdoué mais pouvant faire preuve d'immaturité face aux problèmes les plus simples, il est considéré par ses pairs comme un génie sinistre et solitaire. Artie est à l’inverse un étudiant aussi populaire que fascinant, chéri des étudiantes, qui affiche en toutes circonstances aisance, chic et insouciance. Très proches, les deux garçons entretiennent une relation trouble, oscillant entre une complicité née d’une vision commune et d’inspiration nietzschéenne du monde, et des rapports dominé-dominant, Artie se sentant supérieur à Judd, sur lequel il exerce une emprise à la fois morale et physique.

Dans un second temps consacré au procès -qui attire les foules, mais aussi pléthore de juristes, de journalistes, de célébrités et autres personnages officiels-, les différentes parties tentent de cerner les motivations du crime, d’établir la culpabilité de ses auteurs, de comprendre quel rouage s'est détraqué dans le mécanisme qui fait l'homme. Le lecteur aura déjà, au contact des coupables, été affranchi quant à leur mobile, alimenté par un esthétisme macabre et leur conviction d’être des surhommes, insoumis à la morale et aux conventions : commettre le crime parfait. Cette partie judiciaire est tout aussi passionnante que l’enquête, l’occasion d’observer les débuts des débats sur la notion de responsabilité pénale, d’assister à un formidable plaidoyer contre la peine de mort, et de s’interroger sur la relativité de la déontologie journalistique.


Une idée piochée chez Marie-Claude, que je remercie pour la découverte de ce titre captivant.

Commentaires

  1. Bizarre, j'ai l'impression d'avoir déjà entendu parler de ce livre, ou alors c'est l'illustration de couverture qui me trompe (oui, Hopper). bref, c'est le genre de livres qui m'intéresse.

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    1. Je suis d'ailleurs étonnée que tu ne l'aies pas lu !

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  2. Etrange histoire (dont je n'ai jamais entendu parler). Une lecture qui doit être plutôt addictive avec un sujet pareil.

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    1. J'ai découvert moi aussi cette histoire avec cette lecture, et elle fait froid dans le dos... un texte passionnant, oui.

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  3. je ne te lis pas car je l'ai dans ma PAL depuis le billet du Caribou.. on aurait pu faire une lecture commune !
    je compte le lire mais pas avant 2022 et quand ?

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    1. Ah, je ne savais pas qu'il était dans ta pile... je lirai en tous cas ton futur billet avec intérêt.

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  4. J'aime beaucoup ce genre de livres (affaires/faits divers/enquêtes/procès non-fictifs) ! Je prévois d'ailleurs de lire Un roman mexicain de Jorge Volpi dans le cadre d'un à trois mois à thématique mexicaine que je me tâte à lancer l'année prochaine. Je ne connaissais pas celui-là en tout cas, je m'empresse de le noter !

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    1. Un mois mexicain, bonne idée, c'est une littérature un peu méconnue, et il y a pourtant de quoi faire.. je pense de mon côté renouveler le mois latino en février.

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  5. Intrigant, ce roman, j'aime aussi ce genre d'enquête quand c'est bien fait...

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    1. C'est bien fait, entre approche journalistique, enquête, et implication de l'auteur. Et la dimension psychologique des personnages est finement traitée.

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  6. Je l'ai aussi dans ma PAL depuis le billet de Marie-Claude...

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    1. Forte de son influence, Le Caribou devrait se faire commissionner !

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  7. J'avais bien aimé ce roman (http://www.incoldblog.fr/_post/2013/07/09/Meyer-levin-crime-phebus.html), même si j'avais été un peu gêné par la traduction vieillotte (mais peut-être as-tu lu la nouvelle traduction).
    Si je ne m'abuse, j'ai appris depuis que le roman est basé sur le même fait divers qui a servi à l'auteur de la pièce "La corde" dont Hitchcock a tiré son film.

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    1. J'ajoute un lien vers ton billet. C'est bien la nouvelle traduction que j'ai lue, et je n'ai rien trouvé à y redire, la simplicité du style le rend intemporel. Et je note, pour la pièce de théâtre !

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    2. Le lien vers le billet, c'est gentil mais ce n'est pas nécessaire : il ne m'appartient plus. Un hacker en a pris les commandes il y a plusieurs années de ça pour y glisser de la pub dans les billets.

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  8. Impossible de ne pas noter ! Je sens que c'est pour moi ....

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  9. Ah, quel billet complet et bien tourné. Tu me donnerais l'envie de me garrocher dessus si ce n'était déjà fait.

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    1. Te "garrocher" ?! J(aime beaucoup tes commentaires toujours très instructifs, et qui enrichissent mon vocabulaire (quoique je soupçonne ne ce vocable ne va pas être évident à placer à la prochaine réunion de boulot .. !)

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    2. C'est pour ton usage exclusif, miss, avec traduction en bonus! Se garrocher = se précipiter!

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    3. Oui, j'avais deviné grâce au sens global de la phrase !

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  10. Bonjour Ingannmic, j'ai lu ce livre il y des années, à la fin des années 90. Très bien en effet. C'est bien qu'il ait été réédité Bonne journée.

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    1. Bonjour Dasola,

      Un chouette découverte, oui ! Bonne soirée.

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  11. Comme Dasola, je l'ai découvert à la fin des années 90 et il m'avait beaucoup marqué à l'époque. Je me suis toujours promis de le relire !

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    1. C'est qu'il a vraiment dû t'emballer, alors ! Mais c'est vrai que c'est un roman passionnant et intelligent...

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  12. je suis si content de voir un article sur ce roman que j'avais beaucoup aimé et chroniqué à l'époque de ma lecture https://fromtheavenue.blogspot.com/2013/06/crime-de-meyer-levin.html. Je te conseille aussi l'adaptation cinématographique qui rend en partie justice au roman. surtout le procès.

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