Autour du handicap

"Zoomania" - Abby Geni

"Les humains l’ont complètement oublié. C’est tellement facile de vivre aujourd’hui que notre existence n’a plus aucun sens. Alors on part à la recherche d’autre chose, on en veut toujours plus. Argent. Grande maison. Hobby. Religion."

Mercy, Oklahoma.

Le passage d’une tornade a ravagé non seulement la maison, mais aussi la vie des McCloud. Déjà orphelins de mère, les quatre enfants de la famille y perdent leur père. Darlene, l’aînée, doit alors faire une croix sur ses projets d’études pour s’occuper de la fratrie, qui s’installe dans un parc de caravanes. Pour joindre les deux bouts, ce que leur permet difficilement son boulot de serveuse, Darlene médiatise leur malheur, faisant des McLoud "la famille la plus triste de Mercy", image qui leur collera à la peau des années durant.

Pour Cora, la plus jeune, la tornade a marqué le début de sa vie consciente -elle a alors six ans- : tout ce qui précède est vide, le seul souvenir qu’elle garde de son père est celui de l’homme leur intimant de vite se mettre à l’abri. Ainsi, pour elle, ils ont toujours été pauvres, Darlene a toujours été cette jeune fille dure à laquelle il vaut mieux ne pas s’opposer, et Jane la benjamine a toujours été réduite à une vague présence. Et puis il y a Tucker, à peine plus jeune que Darlene, le frère beau, heureux et courageux pour lequel Cora a toujours éprouvé une affinité profonde. Sauf que Tucker s’est enfui quelques mois après la tornade et n’a plus donné signe de vie. 

Un beau jour, il réapparait. Cora a neuf ans. Il vient la chercher, à l’insu des autres. Elle n’a aucun mal à le suivre.

C’est le début d’une longue cavale. Tucker coupe les cheveux de Cora qui devient Corey, frère maigre et vigilant de son aîné tout aussi étique, avec lequel elle forme un duo de vagabonds hors-la-loi. Car Tucker a des projets. Ou plutôt une mission, adossée à une obsession, celle de la dévastation que l’homme inflige au milieu naturel et aux animaux. Le petit garçon qui à cinq ans adoptait le végétarisme et sauvait les insectes des flaques d’eau ou les oisillons tombés du nid, est devenu un écoterroriste, un radical. Il alimente Cora de ses théories sur la fin de l’anthropocène -ère du règne de l’homme-, la nourrit d’héroïques récits inventés mais qu’il dit vrais, mettant en scène des personnages qui leur ressemblent, et qui sauvent des animaux de la maltraitance.

Cette lecture m’a troublée. J’étais partagée entre le pragmatisme de Darlene qui s’attache à la survie des siens selon des codes et des méthodes que la société a ancrés en nous, et la folie de Tucker, investi dans une vision plus globale et moins anthropocentrée du monde qui l'éloigne de ses semblables, refusant le postulat d’une domination humaine tacitement admise sur l’ensemble du vivant, rejetant le récit qui gouverne nos existences : celui d'une croissance sans limites comme seul critère de progrès civilisationnel. Est-il fou, d’ailleurs ? J’avoue que ses arguments m’ont atteinte, convaincue, même, et sans peine. On lui reproche la violence de ses actes, mais ce que l’homme inflige à la nature et aux êtres vivants avec lesquels il est censé la partager n’est-il pas bien plus violent, irresponsable, et d’un égocentrisme assassin ?

Un roman bouleversant, désespérant aussi, où les traumatismes intimes font échos à des dévastations collectives dont l’absence de réelle prise de conscience suscite une insoutenable détresse.

Un autre titre pour découvrir Abby Geni : Farallon Islands.

Commentaires

  1. J'ai aimé ce roman, tout comme "Farallon Islands". J'ai souvent eu le coeur serré pour Cora, dépassée par ce qui se passe, sans véritables points de repères. L'autrice sait camper des histoires et des personnages forts.

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    1. Ton commentaire me fait réaliser que lorsque je dis avoir été "partagée" entre Darlene et Tucker, j'ai inconsciemment exprimé, je crois, le déchirement que doit ressentir Cora... une autrice à suivre en tous cas car comme toi, j'ai aimé ses deux premiers titres, même si je revendique une petite préférence pour Farallon Islands, motivée entre autres par son atmosphère...

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  2. Auteur déjà repérée, faut que je m'y colle, quand même!

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    1. Elle devrait te plaire, je te conseille en priorité Farallon islands.

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  3. J'avais beaucoup aimé l'atmosphère singulière de Farallon Island. Le sujet de celui ci me tentait moins ... J'avais plus ou moins à l'esprit que c'était une dystopie, visiblement, non. J'ai du mal avec les romans à thèse, même quand j'adhère à la thèse ...

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    1. Non, non ce n'est pas uns dystopie, et on y retrouve la finesse d'analyse déjà démontrée par l'auteure dans Farallon Islands. Là aussi il est question de perte, et c'est traité sans en faire des tonnes. Idem pour la thèse, on n'est ni dans le didactisme, ni dans le prosélytisme, juste dans la description des chemins différents que prennent les héros, sans jugement, mais sans angélisme non plus. Bref, elle décrit les êtres, avec leurs failles, leurs aspirations. On est finalement en empathie avec tous, malgré leurs divergences...

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  4. Ah mais oui, je l'avais noté ce livre !

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  5. Les deux romans d'Abby Geni sont excellents, de mon point de vue, mais celui-ci pose plus de questions, c'est vrai... et pas du tout des questions "bateau" ou inintéressantes.

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    1. Nous sommes d'accord ! Comme je l'écris ci-dessus, j'ai préféré -même si j'ai beaucoup aimé celui-là aussi- Farallon islands, pour son ambiance et son originalité.

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  6. Le début de ton billet m'a un peu rappelé Bois Sauvage, de Jesmyn Ward (simplement parce qu'il y a une famille très modeste et un peu disloquée, et un ouragan). Ce que tu dis du reste du livre me fait penser que c'est curieux de voir tant de livres s'interroger sur la responsabilité de l'homme envers la nature aujourd'hui, et venir d'un pays où une si grande partie de la population semble se ficher complètement (pour des raisons très diverse) de son impact sur cette même nature.

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    1. C'est peut-être justement là où les consciences sont les moins éveillées à un sujet, que ceux qui y sont sensibles ont le plus besoin de faire entendre leur voix...

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  7. Je l'ai beaucoup vu mis en avant en librairie ce livre l'année dernière mais j'avais noté le précédent de l'auteur, que bien sûr, je n'ai toujours pas lu ! J'espère que cette année sera la bonne.:)

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    1. Le précédent est excellent (et celui-là est très bon) !

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