LIRE (SUR) LES MINORITES ETHNIQUES

"La fatigue du matériau" - Marek Šindelka

"Ici, rien ne vivait. La vie s'était arrêtée même dans les individus. Elle s'était corrompue de l'intérieur, puis éteinte. L'apathie avait tout infiltré."

Deux jeunes frères ont fui un pays en proie au chaos, où ils n’avaient plus personne, où ne restaient que ceux qui n’avaient nulle part où aller. Ils ont grandi dans la guerre, et pris précocement conscience du lien terrible, fanatique, avec lequel la vie s’accroche au corps.

Ils ont donc migré vers l’Europe et, on ne sait dans quelles circonstances, ont à un moment été séparés. Ils tentent de se retrouver. Sans indice sur leur localisation respective, ils n’ont d’autre recours que de se diriger toujours plus vers le nord.

L’aîné, Amir, est mis en relation avec des passeurs qui le font voyager dans un moteur de voiture, recroquevillé des heures durant dans une insoutenable position, tentant de se focaliser sur la conscience de son corps, le goût du gazole envahissant ses muqueuses. La suite de son périple lui fera rencontrer, parmi une foule d’autres migrants, la folie, la misère, l’humiliation.

Le plus jeune reste anonyme. Enfui d’un camp de détention où on le désignait par un numéro préalablement marqué au feutre sur sa peau, il marche, avec ses seules jambes comme moyen de transport. 

Son parcours nous est détaillé avec minutie, étape par étape, périple infini et périlleux dans un monde inconnu et hostile, dont même les sons lui sont étrangers. Son corps devient son véhicule pour la survie, "sa conscience n’est plus que ce qui trimballe sa misérable enveloppe charnelle pour la mettre hors de danger". C’est donc à travers le prisme de ses sensations physiques, d’inconfort, de souffrance, et l’énumération de ses gestes et mouvements -de la peur, de la survie…- que nous appréhendons son calvaire, marqué par le froid mortel que diffuse un paysage montagnard et enneigé. L’isolement des étendues qu’il traverse est parfois interrompu par la marque d’une présence humaine qui paradoxalement en exhausse l’étrangeté et la froideur : clôtures et fils de fer en quantité inimaginable, ruines de constructions abandonnées, usine abritant de gigantesques mécanismes robotisés, où règnent tôle et béton. Il émane de ces lieux déshumanisés une ambiance quasi surnaturelle et post apocalyptique, le garçon découvrant là un univers inédit, démesuré et effrayant.

On comprend rapidement que le matériau du titre, c’est ce corps, celui du migrant, qui soumis à la loi des passeurs et aux contraintes d’un environnement naturel contre lequel il doit lutter, est malmené, transformé, affaibli. Un corps précieux, parce qu’il permet la fuite, le déplacement, mais aussi vulnérable.

En focalisant son texte sur la dimension physique de l’épreuve de la migration, l’auteur crée la possibilité d’une véritable immersion aux côtés de ses personnages. Le cauchemar que constitue leur parcours en devient palpable et fait de la lecture de "La fatigue du matériau" une expérience quasi physiologique..

Très fort.

Une idée piochée chez Patrice & Eva, et une nouvelle participation au Mois de l'Europe de l'Est.

Commentaires

  1. Dis donc tu as enchaîné les lectures légères, toi ! Bon je ne sais pas si j'oserai, là je suis un peu assommée par certaines de mes lectures récentes et puis c'est très proche d'une actualité insupportable. Même si littérairement ça a l'air très fort.

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    1. Et ce n'est pas fini... la suite est tout aussi sombre !!
      Mais oui, d'un point de vue littéraire j'y trouve mon compte..

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  2. Je me souviens de ce livre dont le titre m'avait interpellé ( me demandant à quoi il faisait référence ). C'est la journée littérature tchèque, nous sommes trois, nous n'aurions pas fait mieux en nous coordonnant :)

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    1. Oui, c'est ce que j'ai vu, le hasard fait bien les choses !

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  3. un livre sans doute trop fort pour ma sensibilité du moment très perturbée par la guerre en Ukraine

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    1. Oui, le contexte ne donne pas forcément envie de se plonger dans des sujets trop sombres.. je l'ai lu il y a plusieurs semaines, et suis partie depuis vers d'autres horizons !

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  4. Une lecture complètement dans mon créneau, merci. Ce mois de l'est est plein de richesses.

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    1. Ce titre a été lu lors de la dernière édition, par Patrice, et m'avait interpellé, par sa thématique d'abord, et la manière très originale de la traiter.

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  5. Comme Nathalie et Luocine, je frôle la panne de lecture en ce moment, pour cause d'actualité plombante, alors, je ne note pas...

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    1. Je comprends, pas de panne en ce qui me concerne, mais des lectures un peu plus "légères"..

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  6. Ça a l'air très fort mais très éprouvant aussi. Sans doute pas pour tout de suite mais je ne dis pas non.

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    1. Disons que son originalité narrative vaut le détour (je connais les arguments pour te convaincre...).

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  7. Moi, je suis très très tentée par ce titre, qui me serait passé sous le nez sans ton billet.
    L'actualité (impossible de m'en détourner - j'écoute France 24 en boucle depuis plus d'une semaine; je reste sans voix) me rentre dedans et déteint sur mes lectures. Je n'arrive pas à lire des romans plus légers.

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    1. Une actualité atterrante oui.. certaines des lectures que j'ai faites pour le mois de l'Est (notamment celle à venir) entrent en résonnance avec cette actualité de manière particulière..

      Quant à ce titre, il est très bon oui, je te le recommande !

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    2. J'ai très hâte de lire tes prochains billets...

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  8. J'oubliais de demander: ça se passe comment avec Célia?

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    1. Il y a des hauts et des bas... j'ai encore été tentée hier soir de jeter l'éponge (lorsque j'arrive sur les passages plus "obscurs", qui évoquent un univers mythique) et puis je me suis remotivée : j'en suis tout de même à la moitié, et les passages plus "terre à terre" me plaisent bien.. une lecture un peu schizophrène en quelque sorte !

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    2. J'ai eu le même «problème» 😅 Au final, j'ai apprécié «l'expérience». En revanche, je ne suis pas pressée de lire Le chant du corbeau, qui m'attend.

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    3. Cela me rassure... Et je suis curieuse de l'avis d'Electra (je ne pense qu'elle ait commencé sa lecture, j'ai un peu d'avance...).

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  9. Je laisse moi aussi les lectures trop plombantes de côté, l'actualité nous fournit assez d'horreurs quotidiennes .. plus tard, peut-être.

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  10. Forcément très heureux de voir ce livre chroniqué sur ton blog, et qui plus est apprécié. Oui, c'est un roman très fort, j'ai été également très envouté par ce livre, qui mérite d'être découvert.

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    1. Une belle découverte, oui, et je suis ravie de remettre à l'honneur cet auteur tchèque contemporain.

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  11. Oh dis donc, il a l'air puissamment fort ce roman ! Il me tente bien. Moi, cette actualité plus que plombante, sidérante, atterrante, terrifiante, ne me donne envie de lire que des textes sombres... Va comprendre !

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    1. Ton commentaire m'a fait sourire, parce qu'en y réfléchissant, les titres que je qualifie de "plus légers" sont des polars plutôt noirs.. en fait quand je dis "plus légers", j'entend des lectures qui ne demandent pas une concentration intense, et dont la décorrélation avec l'actualité permet de penser à autre chose..

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  12. je l'avais noté mais je ne suis pas sûre de le lire cette année, vue l'actualité...
    j'ai fait un choix polonais (polars et autres) pour rendre hommage à ce pays (dont les dirigeants me faisaient hurler il y a quelque semaines à peine) pour leur accueil des réfugiés :-)

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    1. Tu pourras toujours le lire lors d'une prochaine édition du Mois de l'Europe de l'Est.
      C'est aussi une bonne idée de participer avec un polar, mais je n'en avais pas de côté...

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  13. J'ai beau l'avoir lu il y a un peu plus d'un an, j'en garde un souvenir très précis, à la fois concernant l'histoire et concernant "l'expérience quasi physiologique" (je reprends tes mots) que j'ai eue en le lisant. Je suis tout à fait d'accord avec tes mots de conclusion: "très fort". Je rajouterais "très véridique" (malheureusement).

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    1. Je ne me souviens pas que tu l'avais lu.. je vais aller voir ça.

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