Autour du handicap

"Indice des feux" - Antoine Desjardins

"Je le sais ce qui s’en vient. Ou plutôt ce qui s’en va, c’est-à-dire pas mal tout."

Je suis d’abord tombée en amour pour l’objet, son format compact qui ravit la prise en main, et cette belle couverture, à la fois chaude et sobre.

Et le contenu ne m’a pas déçue…

Sept textes, sept étapes de vie, de l‘enfance à la vieillesse, et à chaque fois une tonalité et un style différents. Evocations de drames ou anecdotes, les nouvelles d’Antoine Desjardins sont toutefois traversées par une constante, celle de la douloureuse prise de conscience de la destruction environnementale.

La nouvelle qui ouvre le recueil ("A boire debout") est une claque en pleine tête. On est cueilli par la logorrhée mentale d’un adolescent qu’une incurable maladie condamne à finir sa vie dans le service de soins palliatifs d’un hôpital. Son for intérieur nous est livré à nu, dans un langage argotique qui bien qu’exprimant une désespérante lucidité et une souffrance quasi permanente, se colore d’exclamations injurieuses et d’expressions imagées qui donnent au texte une incontestable énergie.
La conscience aigüe de la mort qui approche, le poids asphyxiant du dévouement parental, l’épuisement à donner le change face à une mère qui fait elle aussi bonne figure mais dont il ressent l’effondrement, la trouille, le renoncement… tout est exprimé avec une sincérité qui prend aux tripes.
Et, se frayant un passage à travers le marasme intime, les signes d’une catastrophe plus globale dont la radio lui apporte les nouvelles, celles de pluies diluviennes qui n’en finissent pas -on n’avait jamais vu ça au Canada- et de la fonte de la banquise, et qui peu à peu virent à l’obsession…

Divers phénomènes significatifs de l’extinction du monde naturel s’introduisent de la même manière dans d’autres textes : d’abord simples éléments de contexte de dimension plus ou moins anecdotique, ils deviennent, par leur récurrence et leurs résonnances sur les personnages, le cœur du sujet. Tout l’art d’Antoine Desjardins réside dans sa capacité à nous en imprégner sans didactisme ni catastrophisme. Il nous met face à des faits (les évènements qu’il évoque sont réellement survenus) non de manière directe ou "cataloguée", mais en les insérant naturellement dans le panorama intime, individuel, de ses héros et de ses histoires. Il rend ainsi évident ce que nous avons tendance à oublier : l’imbrication entre l’homme et l’environnement -matérielle mais aussi émotionnelle-, et à quel point la destruction de ce dernier impacte nos vies et détermine notre futur. 

Nous suivons ainsi un jeune couple sur le point de devenir parents, dont la relation, en raison du traumatisme que provoque chez la future maman la découverte d’un cadavre de baleine sur les rivages canadiens, se délite ; un homme qui après une nuit d’ivresse se retrouve en pleine ville face à un coyote en quête de nourriture (l’étalement urbain ayant colonisé ses territoires de chasse) ; des enfants qui voient disparaitre au profit d’un projet immobilier le bois dans lequel ils menaient le temps de leurs jeux une "existence insoumise et exaltante, toute de risque et de transgression". 

Malaise, bouleversement, effroi, c’est par le prisme de la réaction des individus face aux drames environnementaux qu’Antoine Desjardins introduit le constat de leur ampleur et de ce qui semble être une désespérante inéluctabilité… mais il ne s’arrête pas là, posant -toujours intelligemment- la question de l’action à mener pour enrayer la catastrophe.

Il y a les gestes touchants mais tristement dérisoires, comme celui de ce vieil homme qui tente jusqu’à la déraison de sauver un orme qu’il ne sait pas condamné, l’arbre devenant le symbole de l’environnement malade dont héritent les jeunes générations. Il y a les combats que mènent, dans l’ombre, muselés par l’impératif d’une loi du marché incompatible avec l’action écologique, des individus comme cette tante, "amante de la nature en version dure à cuire", qui s’échine à comprendre pourquoi, du jour au lendemain, tous les oiseaux qui peuplaient ses terres ont disparu.

Et il y a, enfin, les proactifs, ceux qui ont compris la nécessité urgente, impérieuse, d’embrasser de nouvelles valeurs et de s’y conformer. C’est le cas de Louis, héros d’une des nouvelles les plus touchantes du recueil. Dernier-né d’une fratrie de quatre, Louis démontre une intelligence hors-norme, qui s’accompagne d’une personnalité charismatique. Or, après de brillantes études, il choisit de tourner le dos à la réussite professionnelle et financière dont ses parents rêvaient pour lui, pour voyager à travers le monde, s’adonner à la réflexion philosophique, et vivre au contact direct de la nature, dédaignant tout confort et rejetant toute possession matérielle. Son destin nous est conté par son frère, dont il a toujours été très proche. Ce narrateur, vampirisé par une activité professionnelle très prenante, que la course permanente du quotidien a fini par déconnecter de lui-même, passe d’une totale incompréhension, voire même d’une certaine rancœur, face au gâchis qu’il estime être la vie de son cadet, à une remise en question de ses propres choix de vie.

A lire.

J'insère ici cette vidéo que l'on vient de m'envoyer, parce qu'elle entre parfaitement en résonnance avec la nouvelle que j'évoque en fin de billet. Quand réalité et fiction se répondent... :

Commentaires

  1. Je suis en pleine lecture, je reviendrai lire ton billet plus tard. (la première nouvelle est un vrai coup de poing à l'estomac ...) Et je me suis réjouie de la vidéo vue hier, la jeunesse nous donne de l'espoir.

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    1. J'attends ton avis avec impatience ! Les nouvelles qui suivent la première sont moins "percutantes", mais tout aussi touchantes, je trouve, chacune à sa manière. Un gros coup de cœur !

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  2. Formidables nouvelles, je garde précieusement ce livre qui m'a, comme toi, ravie autant par son contenu que par son aspect !

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    1. Il a eu un prix d'ailleurs, je crois, et c'est vraiment mérité..

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  3. Ah ça devrait me plaire! Ce livre est dans une de mes biblis (OK, emprunté) mais j'ai noté

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    1. Oui, il faut que tu le lises, c'est sûr qu'il te plaira !

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  4. Ce livre a l'air de t'avoir beaucoup plu. Je le note dans un coin de ma tête. Concernant la vidéo, elle a beaucoup circulé récemment.

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    1. Oh oui, c'est un coup de cœur : la thématique, la manière de la traiter, l'écriture, j'ai tout aimé !
      Et c'est une bonne chose que cette vidéo circule, j'ose croire que le spectacle de ces résistances, cumulé à d'autres, participent à la prise de conscience...

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  5. Je l'ai noté déjà depuis un moment... Quant à la video, je l'ai vue et revue... et appréciée bien sûr !

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    1. Il te plaira, c'est sûr, j'ai aimé l'intelligence et la force de ces textes !

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  6. un livre qui me tente mais je suis tellement submergée par mes retards de lectures que je ne sais plus par quoi commencer !

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    1. Justement, tu n'es plus à un près !! Vraiment, celui-là est à retenir..

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