Autour du handicap

LES TOILES DU SEMESTRE (10) – 01-06/2022 : les fictions.

Un bilan cinéma dans l’ensemble très positif, avec de chouettes surprises, et des découvertes parfois atypiques…

L’année a commencé avec "Madeleine Collins", que je ne serai sans doute pas allée voir sans le témoignage enthousiaste d’amis. Et j’avoue qu’au départ, j’ai eu du mal à m’installer dans l’intrigue qui me semblait peu crédible -celle d’une femme qui mène une double vie de compagne et mère entre la Suisse et la France- et comme tronquée des éléments indispensables à sa compréhension. Mais c’est bien là justement toute l’habileté du réalisateur, qui lève peu à peu le voile, par des révélations qui chaque fois nous surprennent mais aussi nous angoissent, sur une terrible réalité où s’entremêlent détresse, folie, et incommensurable douleur de la perte. Le jeu de Virginie Effira est impeccable, expressif mais jamais caricatural, et j’ai beaucoup apprécié aussi celui de Quim Gutiérrez, découvert à l’occasion de ce film.

"Nightmare Alley" m’a moins convaincue. Nous y sommes immergés dans l’Amérique des années quarante, aux côtés d’un charismatique et mystérieux escroc qui, initié à l’art du mentalisme, décide de s’en servir pour arnaquer l’élite de la bonne société new-yorkaise. Si j’ai apprécié l’atmosphère du film, rendue singulière par le contraste entre la mise en scène colorée et délicieusement rétro voire kitsch, et la dimension sordide et noire de l’intrigue, l’esthétisme des images, le soin apporté à la mise en scène, ne laissent guère de place à l’émotion, et laissent le goût d’une œuvre quelque peu désincarnée. 

Retrouvailles avec Stéphane Brizé, qui n’en finit pas, pour notre plus grand plaisir, d'explorer les conséquences sur les individus de la dictature des impératifs capitalistes dans le monde du travail. Il fait passer Vincent Lindon de l’autre côté de la barrière : syndicaliste engagé dans "La loi du marché", il est dans "Un autre monde" le directeur d’une usine d’un groupe industriel américain, à qui on demande une énième fois de couper dans ses effectifs pour gonfler la bourse des actionnaires. Une mission quasi-impossible, et en tous cas dévastatrice. Déchiré entre les impératifs de sa mission et son éthique, par ailleurs pris dans un divorce avec sa femme qui a sacrifié sa propre carrière pour subir un mari absent et stressé, il s’épuise…
La recette de Stéphane Brizé est souvent la même, mais elle fonctionne à merveille. Filmé presque comme un documentaire, "Un autre monde" alterne des scènes de négociations d’une tension et d’un réalisme marquants au sein de l’entreprise, à celles qui décrivent l’échec de la vie privée d’un homme condamné à la solitude. Aussi poignant qu’haletant.

On reste dans le monde du travail et ses dérives avec "A plein temps", et la formidable Laure Calamy dans le rôle d’une mère de famille divorcée aux prises avec une course effrénée pour maintenir le fragile équilibre de sa vie. Chef d’équipe dans un palace parisien, Julie a fait le choix de vivre loin de la capitale pour offrir un meilleur environnement à ses enfants. Mais depuis qu’elle est séparée de son mari, chaque jour est une course contre la montre pour déposer et récupérer ses enfants chez leur gardienne, arriver à l’heure au travail… il faut aussi prévoir les anniversaires et autres loisirs, batailler pour finir les mois de mois quand la pension n’arrive pas. Il ne manquait plus qu’une grève des transports, et c’est l’enchaînement : le retard au travail, la nounou qui rend son tablier…


"A plein temps" vous investit complètement : filmé en immersion, au plus près du quotidien de son héroïne, il vous fait angoisser avec elle, et ne vous étonnez pas si à certains moments, bien qu’assis dans une salle obscure, vous vous sentez bizarrement essoufflé, ou avec la boule au ventre !
D’un réalisme qui tend vers l’épure, le film n’en invite pas moins à réfléchir sur le sens de ces vies laborieuses auxquelles on adhère avec l’illusion que progresser dans le monde du travail est une fin en soi… mais à quel prix, et pour au final, obtenir quoi -et j’ai adoré la fin, très intelligemment ambiguë- ?

Dépaysement pour la suite, avec "Bruno Reidal, confession d’un meurtrier" tout d’abord. Un dépaysement temporel puisque le film nous ramène au début du XXème siècle, dans le Cantal, autour d’un sordide fait divers : le meurtre, par un jeune séminariste, d’un garçon de douze ans. Dès son geste accompli, le coupable se livre aux autorités. Pour comprendre ce geste incompréhensible, des médecins lui demandent de coucher, par écrit, l’histoire de sa vie. Le film s’inspire de ce témoignage, retraçant la brève existence du meurtrier, décrivant un milieu rural austère, et la bascule discrète mais inéluctable dans la sauvagerie d’un individu aux prises avec ses pulsions.
La narration âpre, volontairement sèche, livre ce parcours sans jugement ni analyse, laissant le spectateur saisi par l’absence apparente d’explication à cette manifestation du mal. Et l’acteur qui tient le rôle titre est fascinant… 

Dépaysement géographique ensuite avec "L'ombre d'un mensonge", la séance ciné la plus inattendue de ce semestre puisque je me suis retrouvée par erreur dans la salle qui le projetait… partie pour visionner "Le grand mouvement ", obscur film bolivien n’attirant sans doute guère les foules, j’ai été victime d’un réflexe du caissier qui venait de vendre pléthore de tickets pour "L'ombre d'un mensonge". Et comme je m’en suis rendu compte trop tard pour pouvoir assister au début du film que j’avais prévu de voir, je suis restée… et je ne l’ai pas regretté ! Quel beau film ! La sobriété qu’y apporte la rareté des dialogues, associée à la rudesse de la ruralité écossaise et presbytérienne qui lui sert de toile de fond, mettent en valeur le jeu subtil et sensible des acteurs et la force de son histoire simple mais profondément émouvante. Je ne vous en dis pas plus…

Bon, le lendemain, je suis tout de même retournée au cinéma pour y voir enfin "Le grand mouvement", qui en plus de vous emmener dans un pays lointain, vous déstabilise par la nature de sa mise en scène et son scénario un peu foutraque. On y suit un jeune mineur qui arrive à La Paz avec plusieurs de ses camarades après sept jours de marche, pour protester contre leur renvoi des mines de Huanuni. A partir de là, nous assistons à une sorte d’errance dans une ville asphyxiante, qui semble complètement investir Elder, en proie à l’épuisement et à d’effrayantes quintes de toux, de sa toxicité. Il croise dans son périple halluciné une vieille femme qui dit le connaître, et un vagabond sorcier qui se livre aux abords de la ville à d’étranges rites. L’ensemble est décousu mais ce n’est pas gênant, car il n’y a pas vraiment d’intrigue. On se laisse surprendre, parfois un peu perdu, par les incursions soudaines du film dans des genres inattendus (un morceau de comédie musicale, un soupçon de fantastique, des bribes de documentaire..), en même temps que le format 16 mm et les images parfois volontairement brouillées nous plongent dans une ambiance étrange… Déconcertant mais envoûtant.


  • "Madeleine Collins", drame franco-belge d’Antoine Barraud avec Virgine Effira, Bruno Salomon, Quim Gutiérrez ;
  • "Nightmare Alley", thriller américain de Guillermo del Toro et William Lindsay Gresham avec Bradley Cooper, Cate Blanchett, Toni Collette ;
  • "Un autre monde", drame français de Stéphane Brizé et Oliver Gorce avec Vincent Lindon, Sandrine Kiberlain, Anthony Bajon ;
  • "A plein temps", drame français de Eric Gravel avec Laure Calamy, Anne Suarez, Geneviève Mnich ;
  • "Bruno Reidal, confession d'un meurtrier", drame historique français de Vincent Le Port avec Dimitri Doré, Jean-Luc Vincent, Roman Villedieu ;
  • "L’ombre d’un mensonge", drame franco-belge et britannique de Bouli Lanners avec Michelle Fairley, Bouli Lanners, Andrew Still ;
  • "Le grand mouvement", drame bolivien de de Kiro Russo avec Julio César Ticona, Max Bautista Uchasara, Francisca Arce de Aro.

Prochain billet : LES TOILES DU SEMESTRE Non-fictions !

Commentaires

  1. J'ai vu pas mal de films aussi, mais aucun de ceux-là ! Il est vrai que je préfère les films américains / japonais / anglais... aux films français. Je suis curieuse de ce que tu as vu en non-fiction.

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    1. J'aime bien varier les nationalités de mon côté mais c'est vrai que le hasard fait que j'ai surtout vu du français ou du francophone, ce trimestre.. et il me semble que tu as vu beaucoup plus de films que moi ! Pour les non-fictions, je crois que nous avons eu moins "La panthère des neiges" en commun ?

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  2. J'avoue ne pas avoir vraiment repris le chemin des salles régulièrement... Mais je regarde trop de séries en replay..;

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    1. A l'inverse, je ne regarde aucune série... et j'aurais aimé fréquenter encore davantage les salles obscures, mais comme je profite généralement de mes déplacements pour aller au cinéma, et que je me déplace moins qu'avant...

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  3. J'avais beaucoup aimé le film de Gillermo delle Toro car il change un peu de milieu... et c'est beaucoup mieux que la forme de l'eau...

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    1. Je l'ai trouvé très plaisant sur le moment, et puis assez vite, avec le recul, je me suis rendu compte qu'il ne m'avait guère laissé d'empreinte, la mise en scène et le jeu des acteurs donnant une certaine froideur à l'ensemble : c'est "beau" mais finalement assez superficiel..

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    2. Et je n'ai pas vu "La forme de l'eau", qui ne me tente absolument pas..

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  4. Je ne me lasse de ton anecdote pour L'ombre d'un mensonge. Quel beau film. J'ai délaissé le cinéma ces derniers temps ( au profit des rétrospectives de l'Institut Lumière ), pas trop motivée par les programmations.

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    1. Je te rejoins sur les programmations, j'ai plusieurs fois renoncé à l'idée d'aller au cinéma parce que rien ne me tentait..

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  5. Sinon, j'ai vu ton commentaire chez Kathel ( qui m'a montré que j'avais écrit une belle interprétation du titre :)) pour " Dans la gueule de l'ours ". Si cela te tente, nous pourrions prévoir une LC.

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    1. Jolie, ta réécriture du titre ! Oui, j'accepte ta proposition avec plaisir = tu imagines ça pour quand ?

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    2. Quand ça vous arrange, en évitant la dernière semaine de juillet et la première quinzaine d'octobre.

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    3. Fin septembre alors ? Le 27 par exemple ?

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  6. Je m'immisce : Dans la gueule de l'ours, j'espère le lire (quand i l sera libre). je l'avais noté je ne sais plus chez qui d'ailleurs.

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    1. Maintenant qu'il est sorti en poche, il sera peut-être plus facilement disponible ? J'ai proposé le 27 septembre à Marilyne, cela te convient ?

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  7. J'ai vu seulement Un autre monde, et bien aimé : bien réalisé, bien joué, de la belle ouvrage !
    Je verrai sans doute quand il passera sur le petit écran L'ombre d'un mensonge.
    (mais j'avoue que je regarde plus de séries que de films sur grand ou petit écran)

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    1. Je ne parviens pas, personnellement, à accrocher aux séries, et j'aime rester fidèle aux cinémas de quartier, j'y vais toujours avec le même plaisir !

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