Autour du handicap

"La théorie des signatures" - Joseph Soletier

"L’aspiration à la sainteté tue l’animal humain".

J’aurais pu trouver ce roman oppressant, angoissant. Et il l’est, sans nul doute. Mais il m’a surtout égarée dans sa complexité stylistique, amoindrissant du même coup la force de son propos.

Il met en scène un quatuor familial banal, un père, une mère et leurs deux enfants, englués dans une relation qui n’a en revanche rien d’ordinaire.

Louise Delabre passe la majeure partie du temps dans sa chambre, où elle dépérit et prie sans relâche, atteinte d’une interminable langueur, d’une maladie sans nom que son époux impute à des maléfices, et à la probable expiation de ses mauvaises pensées. Perdue dans des visions tendues vers l’atteinte d’un état éthéré, elle fait preuve envers ses enfants d’un dévouement tout aussi impalpable, puisqu’il prend racine dans l’image qu’elle projette sur eux, une idée de l’enfance s’inspirant de l’illusoire pureté des vertus enfantines et de la beauté des communiants.

Aux antipodes de cette nature fragile, le père veut s’ancrer dans le monde sensible que rejette sa femme, adepte de l’esprit fort dans un corps robuste, méprisant la modernité et les bons sentiments qui favorisent la faiblesse. Lui aussi est à sa façon un mystique, un fanatique de ses propres visions où s’entremêlent rigidité morale te religieuse et culte de la nature. Mais c’est un mystique autoritaire, imposant ses préceptes hygiénistes et spirituels à coups de règles en bois, faisant inlassablement recopier dans un même cahier leçons de catéchisme et leçons de choses, mêlant herbier et rosaire, bréviaire et bestiaire…  

Imbibés de phraséologie religieuse et d’éloquence sacrée, forcés à se curer la conscience autant que les ongles, mais aussi contraints à de longues escapades en plein-air où le cadet Théodore s’épanouit (à l’inverse d’Aloys l’aîné qui révèle au grand désespoir de son père des langueurs et des fragilités de "fin-de-race") les enfants du couple Delabre cheminent tant bien que mal dans cette enfance aux relents délétères qui leur promet d’insistants et durables traumatismes. Et il y a de quoi être d’autant plus déstabilisé lorsque celui qui vous imprègne de sa dogmatique morale vous emmène chez sa maîtresse pour vous y laisser devant des dessins animés pendant que les adultes s’ébattent dans la chambre…

Heureusement, son poste de commercial au sein d’un grand groupe amène le père à de fréquentes absences, pendant lesquelles les fils Delabre soufflent un peu, adoptent un semblant de vie normale, vont à l’école et se promènent au parc avec leur cousin Romain avant de retrouver l’espèce de pouponnière géante pour chérubins qu’évoque l’appartement familial envahi de bimbeloterie en verre ou en cuivre.

Comme exprimé en préambule à ce billet, je suis restée en dehors de ce titre, dont j’ai trouvé la complexité déstabilisante et souvent frustrante, car consciente de passer à côté d’un texte intense et brillant. Et les très beaux passages décrivant le milieu naturel dans une langue qui chante l’organique de manière très émouvante, pour m’avoir par moments emportée, n’ont malheureusement pas suffi à me raccrocher à l’ensemble.


Je le regrette d’autant plus que j’étais persuadée de succomber à ce titre noté chez Athalie, qui en a fait un coup de cœur.

Petit Bac 2022, catégorie ART.

Commentaires

  1. Deux avis différents, alors, c'e qui donne envie d'y aller voir. ^_^

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    1. Bonne idée, je m'en voudrai de dissuader les éventuels lecteurs de ce titre riche de qualités... mais qui n'était peut-être pas à ma portée..

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  2. pas mon truc ! je passe .. quand le style l'emporte sur l'histoire, c'est ce que je déteste le plus !

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    1. C'est surtout mon incompréhension qui l'a emportée sur le plaisir de la lecture.. disons qu'une grande partie de ce texte m'est restée hermétique, mais ce ne sera sans doute pas le cas de tous les lecteurs..

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  3. Si tu es restée hermétique à ce texte, il y a peu de chances qu'il soit plus clair pour moi. J'ai plutôt le cerveau au ralenti .. et j'ai assez à lire sans me lancer dans une entreprise hasardeuse ;-)

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    1. Peut-être aurais-tu moins de difficultés que moi à le comprendre, même sans faire trop d'efforts... mais bon, j'imagine que tu as déjà de quoi lire pour ne pas prendre de risque inutile !

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  4. "forcés à se curer la conscience autant que les ongles" : j'adore ! Sinon, le thème ne m'emballe pas vraiment en dépit de ces deux intéressantes recensions (je suis allée voir celle d'Athalie évidement).

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    1. Moi c'est le contraire, j'aimais bien le thème : l'emprise et les traumatismes qui en résultent... mais l'écriture m'a perdue..

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  5. Ah, mince ! Mais je comprends bien ce que tu dis sur la complexité de l'ensemble et sur le style, tellement travaillé et brillant que l'on peine parfois à l'oublier. Mais tu auras au moins apprécié les pages sur la nature ... Pour ma part, la thématique de l'emprise et la peinture d'une pratique religieuse totalement décalée du réel m'avait particulièrement touchée.

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    1. Je suis passée à côté, et je le regrette.. je viens de réaliser que j'avais oublié de mettre le lien vers ton billet. je répare mon oubli..

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