LIRE (SUR) LES MINORITES ETHNIQUES

"Blizzard" - Marie Vingtras

"Mais il y a des choses qui ne durent pas et le moins que l’on puisse dire, c’est que le bonheur occupe la première place du classement."

Comme les héros de Marie Vingtras, c’est dans la confusion que confère le manque de visibilité que le lecteur progresse d’abord dans "Blizzard". La narration à quatre voix alternantes, en nous immergeant dans l’immédiateté des pensées des personnages, est la raison de cet aspect d’emblée elliptique de l’intrigue. Mais peu importe, puisqu’elle crée aussi une dynamique qui rend le récit prenant, et sa dimension mystérieuse est plus intrigante que décourageante. Donc on avance, porté par le rythme et l’énergie qu’apporte cette pluralité au texte.

Il y a d’abord Bess, qui a commis l’impardonnable erreur de lâcher la main de l’enfant qu’elle avait entraîné dans le blizzard. Alors qu’elle tente de le retrouver, elle revient sur les circonstances de leur venue sur ces terres hostiles où leur présence est un non-sens. 

Benedict, qui constate leur disparition, part à leur recherche, plombé par la culpabilité de n’avoir pas su veiller sur l’enfant. Mais c’est chez lui une habitude : il a passé sa vie à arriver trop tard, une fois que le pire s’est produit. C’est un solitaire, un taiseux qui ne sait pas s’y prendre avec les émotions, que ce soit les siennes ou celles des autres, qui a longtemps vécu dans l’ombre d’un grand frère charismatique et audacieux.

Cole, à sa demande, l’accompagne. Il peste, il faut être fou pour sortir par un temps pareil, surtout pour retrouver une imbécile qui n’a pas plus de cervelle qu’un gamin de cinq ans. Ses vitupérations in petto, empreintes de racisme et de misogynie, exsudent une agressivité haineuse et perverse.

Freeman enfin, complète la polyphonie. C’est un homme aguerri mais fatigué, trop vieux pour que Benedict lui demande son aide. Il est le seul noir de ce coin glacial et reculé du monde qui ne compte ceci dit que cinq autres habitants, car y vivre suppose autant d'endurance que de renoncement. Sa présence aussi y est une aberration : il déteste le froid et l’hiver. Il est ici en une sorte d’exil punitif, contraint d’y tenir une promesse dont il a décidé qu’elle sera la dernière qu’il honorera.

Marie Vingtras installe ainsi un huis-clos en pleine nature qu’alimentent les pensées et les souvenirs de ses personnages. Chacun d’entre eux est seul dans cette immensité neigeuse et possiblement fatale, comme enfermé dans son passé et ses secrets. La complexité des liens qui les unissent s’ébauche peu à peu, nourrie de traumatismes, de culpabilité, parfois d’ignominie et de cruauté.

La mécanique narrative de "Blizzard" est implacable et parfaitement maîtrisée. L’auteure distille les éléments de l’intrigue avec une parcimonie savamment dosée, tenant le lecteur en haleine et admiratif de l’ouvrage qui prend progressivement forme sous ses yeux. Malheureusement, cette admiration a en ce qui me concerne été amoindrie par une accumulation de tragédies qui finit par nuire à la crédibilité de l’ensemble.

Une idée piochée chez Marie-Claude.

Les avis d'Athalie, de La Petite Liste.

Commentaires

  1. Je garde un bon souvenir de cette lecture, même si comme toi j'avais déploré l'accumulation de révélations des dernières pages.

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    1. Tu me rassures un peu, j'avais l'impression d'être la seule à avoir été gênée par cet aspect de l'intrigue...

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  2. Ah je l'ai dévoré celui là, prise dans la mécanique. Et puis les accumulations de tragédies, oui,, quoique je ne me souvienne pas trop, mais dans bien des romans c'est ainsi (et je n'aime guère)

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    1. Je l'ai dévoré aussi, car oui, la mécanique est implacable et addictive, mais le "trop-plein" de tragédie a, disons, douché mon enthousiasme. J'ai ressenti sur ce point un peu la même chose qu'à la lecture de "Betty", pour lequel je n'ai pas encore rédigé mon billet.

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  3. J'ai aimé aussi . Et la crédibilité ne m'a pas perturbée. J'ai trouvé qu'elle était la même que celle de tous les romans policiers. :-)

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    1. Mmm, je ne suis pas d'accord avec toi : tous les romans "policiers" ne jouent pas sur ce genre d'accumulation (deux trois "malheurs" auraient suffi, à mon humble avis:)), et je trouve qu'elle n'apporte rien ici, au contraire... Comme je l'écris ci-dessus en réponse à Keisha, "Betty" de Tiffany McDaniel, m'a fait la même impression, et c'est dommage là aussi, car c'est un titre qui a sinon beaucoup de qualités...

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  4. Je n'ai pas trop accroché à ce roman, je suis restée en dehors déjà pour une impression de déjà-lu et ensuite à cause de cette accumulation de tragédies... Bof.

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    1. Ah toi aussi ? Il a été beaucoup lu, et a beaucoup plu, du coup, je me sentais un peu seule... pas de sentiment de "déjà lu" en ce qui me concerne, toutefois.

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  5. j'ai adoré ce roman et surtout le style de cet auteur

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    1. Le style m'a plu aussi, mais je me dis justement qu'associé à son habile structure narrative, il aurait suffi, pas besoin d'en rajouter en accumulant tous ces drames...

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  6. Je l'ai lu l'an dernier. J'avais noté en effet que c'était un roman à la fois très bref (192 pages) et très dense.

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    1. Oui, c'est très resserré comme texte, et c'est peut-être aussi ce qui a généré ce sentiment de "trop-plein"...

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  7. Beaucoup d'avis positifs, ça me tente bien...

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    1. Oui, tente (je serais curieuse d'avoir ton avis), il est très court et se lit facilement, l'auteure nous prend habilement dans sa toile, j'ai juste trouvé dommage qu'elle y accroche trop de "cadavres"..

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  8. Effectivement, c'est un peu trop de drames pour un si petit coin du monde ... Même si je me laissée prendre à la course folle ... Le point de tension passé (la scène dans la dernière maison), j'avoue que, finalement, la fin m'a glissée dessus, je ne m'en souviens même plus ...

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    1. Euh... je crois que j'ai oublié la toute fin aussi ! Ceci dit, je retiens le nom de l'auteure, son écriture m'a bien plu, et je suis plutôt prête à retenter l'expérience...

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  9. Je ne connaissais pas, merci pour la découverte !

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