Autour du handicap

"Lady Chevy" - John Woods

"Le sens de la vie, c’est l’enfant d’une femme stérile".

Au cœur du roman de John Woods, la figure d’une héroïne singulière et complexe. À travers elle, il évoque les contradictions et certaines valeurs d'une Amérique dont l'image en ressort bien ternie, une Amérique malade de son sentiment de supériorité et de son incontestable idolâtrie pour un Dieu "croissance" inique et dévastateur. Une Amérique qui, persuadée d’une menace pesant sur sa grandeur, se crispe sur la conviction de sa suprématie morale et raciale.

Comme vous l’aurez compris, c’est d’une frange de l’Amérique blanche dont il est ici question, plus précisément de la petite communauté de Barnesville -cinq mille habitants-, localité la plus en altitude de l’Ohio, nichée dans les collines des Appalaches. C’est un lieu perdu, oublié, à deux heures de route de tout, un endroit où pour beaucoup, comptent l’homogénéité ethnique et les valeurs héritées d’ancêtres communs, allemands ou irlandais. La délocalisation de ses aciéries a jeté dans ses rues des légions de laissés-pour-compte qui vivotent de petits boulots, traînent et picolent. Dans les allées de son marché, se croisent hippies végan anti-déforestation et fermiers racistes pro-armes. Ce sont sur ces derniers que se focalise John Woods.

Amy Wirkner a dix-huit ans. Son surpoids lui a toujours valu les moqueries et les humiliations ; elle doit d’ailleurs son surnom -Lady Chevy- à un "derrière aussi large qu’une Chevrolet". Mais Amy est aussi une jeune fille d’une intelligence supérieure, une solitaire qui s’est suffisamment endurcie pour ne plus éprouver de ressentiment envers son apparence physique et le rejet dont elle fait l’objet. Car elle n’est pas une victime. Armée d’un solide sens de la dérision, elle est aussi capable de mettre son poing dans la figure à quiconque pousse le bouchon un peu trop loin.

Son principal objectif est pour l’heure d’obtenir une bourse pour l’université grâce à ses excellents résultats scolaires. Car Amy est d’un milieu dont les enfants n’accèdent pas aux études supérieures. Ses parents vivotent de la vente de fruits, de légumes et de bonbons au marché, complétée des maigres revenus qu’ils tirent du terrain qu’ils ont cédé à l’entreprise de fracturation hydraulique qui extrait le gaz de schiste de la région. Sa mère, fille de l’ex-Grand Dragon du comté (chef du Ku Klux Klan local), dort avec un couteau de chasse sous son oreiller et un AK-47 à côté de son lit, et se livre à des escapades nocturnes dont elle revient ivre, parfois couverte de morsures et de suçons. Son père est un éternel désolé, gentil mais complètement effacé. Son petit frère, probablement à cause de la population provoquée par l’exploitation du gaz, est né malformé.

Une charmante famille, en somme, où le désenchantement le dispute au sens aigu du clan et au fier sentiment d’appartenance à une lignée marquée par la transmission de valeurs racistes. La rencontre avec l’oncle Thomas, ancien militaire et fervent néo-nazi, parachève cet édifiant tableau… Ceci dit, ces beaux principes ne sont -malheureusement- pas l’apanage des Wirkner. Le lecteur suit, en alternance avec celui d’Amy, le quotidien d’un autre charmant personnage. Brett Hastings est un flic atypique. Non seulement parce que ses études de philosophie ont fait de lui un adjoint de shérif érudit, mais aussi parce qu’il n’hésite pas à faire justice lui-même, en vertu de principes là aussi plus que discutables, basés sur la préservation de la pureté de la race.

La jeune femme, qui malgré les travers des siens, en a toujours reçu de l’affection, est quant à elle déchirée entre ses propres expériences et un acquiescement tacite aux valeurs professées au sein de la cellule familiale, comme elle est partagée entre amour et dégoût pour sa mère dépravée et son père qui laisse faire. Aussi, elle compte les jours qui la séparent du moment où elle quittera Barnesville. Mais ses projets pourraient bien être contrecarrés… 

"Lady Chevy" est un roman sombre et surtout très troublant, voire gênant, car il nous fait côtoyer des personnages aux valeurs abjectes pour lesquels on se surprend à éprouver une certaine forme d’attachement, et flirte avec les manifestations du mal en s’abstenant de tout jugement.

A lire, donc !


Les avis de Keisha et du Bouquineur

Commentaires

  1. Keisha aussi était ressortie assez secouée de cette lecture. Je suis partagée entre l'envie de le lire, il reflète sûrement une partie de l'Amérique, et le manque d'envie de me frotter à cette humanité violente et trop sûre d'elle.

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    1. "il reflète sûrement une partie de l'Amérique" : oui, et c'est en ce sens qu'il est vraiment intéressant. Le personnage d'Amy est par ailleurs très bine campé, et assez inhabituel. Sincèrement, je recommande !

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  2. Celui-ci je l'ai noté, il me tente bien et à te lire ça m'intrigue davantage.

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    1. Tu as raison, c'est à lire, l'auteur aborde son intrigue d'un point de vue auquel on n'est pas habitué, et il le fait très habilement.

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  3. Je suis assez tentée, même si le sujet est compliqué. Parfois ça vaut la peine de se mettre pour un moment dans la tête de gens qu'on ne comprend pas, pour mieux les comprendre, justement.

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    1. Tu as raison, c'est entre autres l'intérêt de ce titre. Et si le sujet est compliqué, l'intrigue -sur laquelle je ne me suis pas étalée pour ne pas gâcher la lecture, mais il y a - et l'écriture très fluide, font que la lecture est en elle-même aisée.

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  4. Ah oui, il y a du lourd, comme personnages... Quand ils exposent leurs opinions, on vacille un peu, surtout que ça doit se trouver dans le coin, des spécimens pareils.

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    1. Oui, notamment l'oncle et le policier, mais même la mère, qui met peut-être d'autant plus mal à l'aise que son discours paraît moins caricatural...

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    1. Nous sommes d'accord, et je te remercie pour le conseil, c'est chez toi que j'ai noté ce titre en premier..

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  6. Je voulais me lancer dans les auteurs américains, mais ce n'est toujours pas fait :-(... Je note, je me demande si je ne l'ai pas vu dans les romans de la rentrée (non ?)

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    1. Vaste programme, j'adore la littérature américaine (Banks, Roth, Richard Powers, dont les 2 titres que j'ai lus m'ont éblouie, etc, etc..). Quant à celui-là, je ne sais pas s'il faisait partie de la rentrée littéraire mais il est relativement récent. C'est rare que j'achète un roman dès sa sortie, mais celui-ci me faisait tellement envie que j'ai craqué ! Et je n'ai pas été déçue..

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    1. C'est très bien, c'est juste qu'il provoque un certain malaise, mais les meilleurs livres ne sont-ils pas justement ceux qui nous bousculent ?..

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  8. Je suis d'accord avec toi "les meilleurs livres ne sont-ils pas toujours ceux qui bousculent", ceux dont il te reste quelque chose. Mais j'aime bien, malgré tout, avoir un certain attachement envers les personnages. Dans ce livre, peut-être peut-on l'être pour Amy ? Va-t-elle évoluer ?

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    1. Oui, on s'attache à Amy, car elle est complexe, et très sensible malgré ses airs de dure à cuire. Est-ce qu'elle évolue ? Difficile à dire, d'une part parce que l'intrigue se déroule sur un temps relativement court (quelques mois) et d'autre part parce qu'elle sait ce qu'elle veut, et ne se détourne pas, tout du long, de son objectif.

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  9. Ouh ça a l'air de bien secouer et d'être noir profond. Rien que ta citation en début de billet...^^ Je vois qu'on évoque Donald Ray Pollock sur le bandeau. Je commencerai peut-être plutôt par lui. Ça fait un moment que je veux le lire.

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    1. C'est sûr, c'est très noir.. mais c'est très bien ! Quant à Donald Ray Pollock, ça l'est tout autant, sinon plus, disons que le ton est différent, aucun attachement aux personnages chez Pollock. La lecture de "Le Diable, tout le temps" avait été accompagnée en ce qui me concerne d'une envie permanente de me laver (c'est pour te donner une idée du glauque dans lequel il nous plonge...).

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