LIRE (SUR) LES MINORITES ETHNIQUES

"Les heures furieuses – Sur les traces du manuscrit perdu de Harper Lee" - Casey Cep

"Elle avait toujours aimé les mystères, et celui-ci, aussi sombre fût-il, combattait ses propres ténèbres."

Difficile de résumer ce récit tant il est riche. Car s’il y est bien question d’Harper Lee et d’un manuscrit perdu, ces sujets sont aussi le prétexte à de multiples contextualisations et bifurcations, toutes aussi passionnantes les unes que les autres.

Années 70. L’Alabama est alors une région de métayers, qui vivent pour la plupart dans la pauvreté. C’est là que se situe le comté de Coosa, un coin paisible où les "rares infractions à déplorer sont la bigamie, la bâtardise, la mendicité, la violation du sabbat et l’emploi d’un langage vulgaire devant la gent féminine". Une tranquillité que vient troubler une affaire de meurtres aussi sombres qu’étranges. Au cœur de cette affaire, le révérend Willie Maxwell, bel homme charismatique au parler désuet et aux tenues vestimentaires élégantes. L’homme est également polyvalent : renommé pour la popularité de ses prêches, il travaille dans une scierie et une carrière de pierre, sans doute pour tenter de combler ses dettes ; le révérend vit au-dessus de ses moyens, et doit des milliers de dollars à la banque. La mort de son épouse Mary Lou dans d’étranges et violentes circonstances, est la première d’une série de décès suspects touchant ses proches, parmi lesquels ceux de sa deuxième femme ou de son frère aîné, Willie Maxwell ayant souscrit parfois jusqu’à dix-sept assurances vie sur la tête de chacune des victimes, et touchant une petite fortune grâce aux indemnités conséquentes… 

Mais entre l’absence de preuves tangibles, la rétractation de certains témoins, et la virtuosité de son avocat, le révérend reste impuni, donnant l’impression que la loi ne pourra jamais l’atteindre. Dans cet est de l’Alabama réputé hanté par son violent passé, des rumeurs de vaudou circulent bientôt ; Willie Maxwell ne charme plus, il terrorise… jusqu’à son propre assassinat, perpétré lors des obsèques de sa possible cinquième victime, la fille adoptive de sa troisième femme. C’est Robert Burns, le cousin de la défunte, persuadé de la culpabilité de son beau-père, qui abat ce dernier. Son procès débute en septembre 1977. Il fait une chaleur terrible pour la saison, le procès se transforme d’emblée en une bataille pour prouver ou infirmer la folie, un véritable "carnaval" selon le juge, qui doit multiplier les rappels à l’ordre à l’encontre des spectateurs et de représentants de la presse bruyants, et des avocats qui alignent objection sur objection. 

Tom Radney, celui de l’accusation, y évolue comme un poisson dans l’eau. Malin, généreux et infatigable, il fut aussi l’avocat de la victime des années durant, se forgeant la réputation d’être capable de gagner n’importe quelle affaire, faute de gagner l’affection de ses concitoyens. C’est lui qui, suite à une rencontre avec Harper Lee, lui envoie les premiers éléments sur la vie et la mort du révérend. L’écrivaine y voit le germe d’un grand roman de true crime. A cette époque, mal à l’aise avec la célébrité, elle tente de vivre comme si elle n’avait jamais publié un des romans les plus populaires de l’Histoire des Etats-Unis. Quatre ans après la parution de "Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur", elle s’est embarquée dans un silence qui durera un demi-siècle…

Le récit de Casey Cep livre un beau portrait de cette Nelle Harper Lee dont la personnalité n’est pas sans évoquer celle de son héroïne Scout. Menant une vie spartiate malgré sa fortune, femme peu coquette, fumant cigarette sur cigarette et jurant comme un homme, elle a depuis l’enfance toujours eu du mal à s’intégrer socialement. Scolairement en avance, écrivant depuis qu’elle a su former les mots, elle noua une solide amitié avec un petit garçon étrange, lui aussi différent, et qui comme elle avait la passion de raconter ses histoires. Truman Streckfus Persons prendra en devenant écrivain le nom de Capote. "Les heures furieuses" reviennent notamment sur la réalisation du projet qui deviendra "De sang-froid", auquel contribua grandement Harper Lee, assistant son ami dans son enquête, compensant les difficultés de ce dernier à nouer contact avec les témoins par sa chaleur et son écoute attentive et bienveillante. Les notes volumineuses qu’elle prit à cette occasion révèlent un "sens aigu de l’observation, de grandes connaissances juridiques et un talent de chroniqueuse tragi-comique de l’Histoire américaine".

Mais malgré son acuité intellectuelle et son besoin compulsif d’écrire, elle ne parvient à venir à bout de son propre récit de true crime sur l'affaire Maxwell-Burns. On devine à la souffrance que représente pour elle l’écriture, qui lui est pourtant indispensable, la quête d’une perfection qui la torture et contrecarre la finalisation de son manuscrit. Coincée entre l’enquête et l’écriture, elle peine à trouver une méthode, et l’angle d’approche le plus juste. Plombée d’un mal de vivre qui va sans doute au-delà de ses difficultés à concrétiser ses ambitions littéraires, elle boit, l’alcool la transformant en une personne imprévisible et grossière…

J’espère que ce billet quelque peu chaotique ne vous aura pas perdu, mais vous aura donné un aperçu de la diversité de ce titre, qui est à l’inverse parfaitement maîtrisé, l’auteure mêlant l’anecdotique à un contexte historique mouvementé -ségrégation et lutte pour les droits civiques-, implantant son récit dans la géographie et la dimension socio-économique des lieux, donnant chair à ses "personnages" par des digressions parfois cocasses mais toujours pertinentes.

Une enquête passionnante, menée avec autant de minutie, de curiosité et de bienveillance que l'aurait fait Harper Lee, imagine-t-on.

A lire.


Commentaires

  1. Ah mais non, mais ça m'intéresse moi ! Influencée sans doute par ma lecture actuelle de Faulkner, les meurtres du Sud des USA. Et puis le rôle de Lee est tellement important pour la littérature américaine.
    nathalie

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    1. N'hésite pas, c'est passionnant au même titre qu'une fiction. L'histoire de ce révérend (noir, je me rends compte que je n'ai pas précisé ce point dans mon billet, mais il a finalement assez peu d'importance) est déjà en elle-même digne d'un roman (on n'y croirait d'ailleurs pas, si elle était née de l'imagination d'un écrivain...). Et on s'attache non seulement à Harper Lee (alors que le récit reste vraiment factuel) mais aussi à Tom Radney, à Robert Burns.. c'est vraiment bien !

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    2. Je pensais en lisant les deux paragraphes de ton billet qu'il s'agissait d'un roman de fiction, mais je vois en arrivant au troisième que ce n'est pas le cas. J'aime bien en savoir plus sur la vie des écrivains et le contexte dans lequel ils/elles travaillent, et si en plus il s'agit de Harper Lee... Bref, c'est noté, merci pour cette découverte.

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    3. Avec plaisir. C'est bien une non fiction (décidemment ce billet manque cruellement de clarté !!) mais elle aussi passionnante qu'un roman..

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  2. Si si je suis un peu perdue mais très intéressée aussi.

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    1. Comme je le précise, le récit est bien moins confus que mon billet (à ma décharge, il est difficile de rendre compte de la richesse et de la variété de ce texte :), tu peux donc te lancer sans crainte !

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  3. Je l'avais noté à sa sortie sans trop savoir de quoi il retournait... là, j'en sais un peu plus, et j'ai vu qu'il était sorti en poche ! ;-)

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    1. Oui, j'ai vu ça, c'est une bonne nouvelle pour ce texte qui mérite vraiment le détour. Bravo à Casey Cep, jeune auteure fort prometteuse !

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  4. Hum, il me semble l'avoir commencé, et m'être perdue..;

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    1. Je l'ai pourtant trouvé bien construit, malgré la diversité des sujets abordés..

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  5. J'ai du mal à faire le lien entre le début et la fin de ton billet, mais je veux bien croire qu'à la lecture, ça passe facilement. Je dois être une des rares à ne pas avoir lu "ne tirez pas sur l'oiseau moqueur". Je le note, surtout qu'il est en poche.

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    1. Oui, je me suis bien rendu compte en le relisant que ça manque un peu de cohérence ! J'ai rajouté une petite précision qui j'espère le rendra plus clair. Le lien entre le début et la fin, c'est que, inspirée par l'expérience de Capote avec De sang-froid, elle a pour projet d'écrire elle aussi un récit sur un fait divers, celui de l'assassinat de Maxwell par Burns : le manuscrit perdu est celui de cette tentative, qu'lle ne parvient pas à mener à bout.

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  6. Harper Lee est tellement énigmatique et fascinante ! Je note le titre de ce livre dans un coin de ma mémoire.

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    1. Ce récit lui rend bien hommage, même si elle garde une grande partie de son énigme (Casey Cep a l'intelligence de ne pas extrapoler). Et il est par ailleurs passionnant par tout un tas d'autres aspects. Une belle découverte, oui.

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  7. Je sens qu'il est pour moi celui-là ! Et retrouver un peu Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur est un argument imparable !

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    1. Il devrait te plaire, le travail qu'a effectué l'auteure est à la fois sérieux, fouillé, et garde sa ligne factuelle tout du long. On y apprend tout un tas de choses, notamment sur la genèse de "Ne tirez pas.."..

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  8. Je ne l'ai pas du tout vu sur les réseaux... ca me tente bien (j'ai déjà lu ne tirez pas sur l'oiseau moqueur) :-)

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    1. Il devrait d'autant plus te plaire que tu as lu "L'oiseau moqueur", même s'il brasse aussi tout un tas de thèmes sans rapport avec le roman d'Harper Lee. Et il est sorti en poche..

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