MOIS LATINO 2024 - LE RECAP

"Amour, Colère & Folie" - Marie Vieux-Chauvet

"J’ai découvert dans l’horreur de la solitude que la société ne mérite pas qu’on lui sacrifie un étron."

J’ai été un peu désarçonnée : je pensais lire un roman, or "Amour, Colère & Folie" en compte en réalité trois. Bien qu’indépendants les uns des autres, ces textes forment une sorte de triptyque, par leur thématique et leur contexte communs.

"Amour" est le plus long. C’est aussi celui que j’ai préféré.

Nous sommes dans une petite ville de la province Haïtienne, miséreuse mais encore belle, engluée dans des habitudes ancestrales. Tout le monde s’y épie ; les hommes y sont peu nombreux : l’ambition suprême des parents est d’envoyer leurs fils à Port-au-Prince ou à l’étranger pour en faire des savants.

Dans la maison héritée de leurs défunts parents où elle vit avec ses sœurs Annette et Félicia, Claire Clarmont, l’aînée, fait le guet. C’est son journal que découvre le lecteur, celui d’une vieille fille de trente-neuf ans qui n’a jamais connu l’amour. Comme elle n’a ni mari ni enfant, elle tient les rênes de la maison et le contrôle de la caisse, à la fois domestique et maîtresse. Tous la pensent inexistante, mais elle observe...

Elle pour qui le temps d’aimer est périmé -"Je suis un désert qui n’offre nul abri"-, pour qui il est trop tard pour commencer à vivre, est pourtant aiguillonnée de désir, notamment pour Jean-Luze, le mari français de Félicia, qui oppose sa blancheur et sa blondeur à la peau foncée que Claire, élevée dans la haine de ce sang noir coulant dans ses veines, a hérité d’une lointaine aïeule. Annette, la plus jeune, au contraire lui ressemble. C’est par son intermédiaire, par procuration en quelque sorte, que Claire se venge de sa solitude et de sa différence : la benjamine, belle et effrontée, s’emploie à séduire leur beau-frère en le pourchassant de ses assiduités dans les moindres recoins de la demeure. Un manège auquel Félicia, qui supporte difficilement les aléas de sa première grossesse, est aveugle.

C’est d’une plume brûlante que Claire évoque à la fois ses tourments et le secret ballet qu’abrite la maison. Elle rend prégnante non seulement la torpeur d’un climat qui leur donne à tous "des airs de chien hargneux, harcelés (…) par la peur, l’été, le soleil, la disette et tout ce qui s’ensuit", mais aussi le bouillonnement d’une intériorité en pleine révolte. Une révolte dont la première cible est l’éducation rigide et maltraitante qu’elle a reçue, et l’infériorité à laquelle on l’a renvoyée au prétexte de sa couleur de peau. Elle s’est ainsi détachée des tabous puritains et du dégout du sexe véhiculés par cette éducation, et n’éprouve plus d’une manière générale que mépris et clairvoyance pour la mesquine communauté de nantis -"usuriers, exploiteurs, sadiques, corrompus"- à laquelle les Clarmont appartiennent, qui honnit le péché, mais dont la conduite est loin d’être exemplaire, n’appliquant pas les principes de miséricorde et de compassion prêchés par une Eglise qu’ils fréquentent pourtant chaque dimanche.

Cette révolte, intense mais contenue, se fait l’écho de celle que fait sourdre la politique de répression à l’œuvre jusque dans la bourgade, représentée par Calédu, "nègre féroce (…) choisi tout exprès pour mater cette petite ville réputée pour son arrogance et ses préjugés". L’homme, représentant de la police, y fait régner depuis huit ans terreur et iniquité, notamment à l’encontre de ces aristocrates qui enfin ont perdu leur morgue et courbent l’échine.

Mais le grondement de colère ne dépasse généralement pas les demeures depuis les fenêtres desquelles les habitants, bloqués par la peur -par la couardise, dirait Jean-Luze qui observe la situation avec le recul que lui confère son statut d’étranger- observent le tabassage des poètes, et les assassinats arbitraires. 

L’atmosphère oppressante, le sentiment de déréliction et de perversion qui baigne l’ensemble, font "d’Amour" un texte aussi poisseux qu’intense.

Les deux textes suivants reprennent ce contexte d’une répression à laquelle on se soumet.

"Colère" se déroule dans un quartier de Port-au-Prince, où vit une famille que la ténacité et l’honnêteté d’un aïeul paysan ont fait s’élever au niveau de la petite bourgeoisie noire et mulâtre de la capitale. La prospérité alors acquise n’est quant à elle qu’un vague souvenir : moins ambitieux que son géniteur, le grand-père du clan vit du commerce des fruits du jardin. Le foyer compte, hormis cet homme au mauvais caractère, son insignifiant de fils, l’épouse de ce dernier, qu’il éreinte d’un ostensible mépris qu’elle doit à la réputation de son défunt père alcoolique, et leurs trois enfants. Les deux aînés, un garçon et une fille, sont de grands adolescents ; le plus jeune est handicapé, et c’est lui qui concentre toute l’attention affectueuse du grand-père.

Un matin, des hommes en noir s’octroient une partie de leur terrain en y plantant des pieux. Les membres de la famille deviennent soudainement des pestiférés : les enfants sont rejetés par leurs camarades, les voisins les ignorent, jusqu’à ce que Rose, la fille, se sacrifie…

Là aussi, l’ambiance est pesante, plombée par la peur, et la solitude croissante dans laquelle s’enfoncent, bien que vivant sous le même toit, les membres de la famille pris dans l’engrenage de la sujétion à la terreur. "Colère" est une fable cruelle, marquée d’une inéluctabilité qui lui confère par moments des accents de tragédie antique. Des flashs de tableaux de Goya me sont aussi venus à l’esprit, à l’évocation des hordes de mendiants à l’apparence digne d’une Cour des miracles qui occupent les rues, où ils se font, là aussi dans l’indifférence la plus totale, régulièrement assassiner… 

"Folie", enfin, a pour narrateur un poète, mulâtre issu de l’union d’un grand propriétaire terrien et d’une "restez-avec-monsieur", jeune adolescente vendue à l’homme par ses parents fermiers comme esclave-domestique en échange d’un coin de terre à cultiver. Reclus dans une maison abandonnée, lui aussi observe, depuis un trou dans le mur, les manifestations, dans la rue, de la violence arbitraire du pouvoir. Le martellement des bottes est incessant. Parfois des coups de feu se font entendre. Bientôt rejoint par deux compères, il leur décrit ces Diables qu’il voit partout, et le cadavre d’une de leurs connaissances étalé à quelques mètres de la porte. 

La frontière entre réalité et fantasmagorie est trouble, on ne sait ce qui relève d’une interprétation faussée par la démence qui, alimentée par la faim et la peur, peu à peu le ronge. En une langue écorchée, lyrique et brutale, il exprime l’ultime étape de son désespoir, la culpabilité d’avoir accepté l’oppression sans révolte et d’avoir rampé devant les puissants et les riches, le tiraillement entre deux cultures de ceux qui comme lui sont de la race des sang-mêlé ; il aime Mozart et la littérature française mais pense en créole…

En trois textes très forts, respectivement empreints d’une tonalité singulière, Marie Vieux-Chauvet dépeint le délitement d’une bourgeoisie mulâtre écrasée par une politique de répression et de terreur qui deviennent entre les mains d’exécutants avides de vengeance le prétexte aux pires exactions. Elle sonde aussi, ce faisant, toute la complexité d’un âme haïtienne forgée par l’exploitation, le métissage, et une hiérarchisation mouvante mais constante fondée sur les préjugés de classe et de couleur.

Peu de temps après la publication de cet ouvrage, l'auteure s'est vu contrainte d'en interdire la diffusion sous la menace que le régime Duvalier a fait peser sur elle et ses proches. À la suite de cette interdiction et des risques pour sa vie et celle des siens, elle s'est exilée à New York. Les stocks de l'édition de 1968 ont été détruits par son mari. Le roman a été réédité en 2005 (Wikipédia).



Une deuxième participation au Mois Latino


Petit Bac 2023, catégorie MALADIE

Commentaires

  1. Un grand Mouais, mais on ne sait jamais...

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    1. Qu'est-ce qui te retient ? Le ton ? Parce que c'est très bien...

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  2. Plutôt trois grandes nouvelles alors ? Pas trop envie de me plonger dans tant de violence pour le moment, mais c'est une société que je connais peu et j'aimerais en savoir plus. A suivre ..

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    1. Les trois textes sont a priori considérés comme des romans, mais le 2e et le 3e sont courts comme de "grandes nouvelles" (donc des "novellas", comme on dit maintenant !)... Une auteure très intéressante en tous cas, notamment pour sa plume, intense et singulière.

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  3. J'ai du mal avec la littérature des îles, surtout s'il y a mélange entre réalisme et fantasmagorie... mais bon, je ne dis pas "jamais" !

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    1. C'est surtout dans le 3e texte qu'il y a ce mélange. A tenter quand même, ne serait-ce que pour "Amour".

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  4. je le note dans un coin. Nous sommes en partance pour al Guadeloupe. Haïti n'est pas si loin

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    1. Quelle chance ! Tu y es déjà allée ? Moi non, mais ma fille avait adoré... bon, ces romans ne te mettront pas vraiment dans une ambiance de vacances, mais ils sont à noter, oui !

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  5. Pourquoi pas ? je trouve l'idée de ce livre intéressante :)

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    1. Elle l'est, et puis l'écriture de Marie Vieux-Chauvet vaut le détour...

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  6. je suis assez hermétique à cette littérature . Je m'ennuie au fantastique d'Amérique latine.

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    1. Ah, c'est vrai qu'il y a ce fameux réalisme magique que l'on associe souvent à la littérature sud-américaine, mais elle est diverse, peut-être trouverais-tu ton compte avec certains auteurs qui ne recourent pas à cette dimension fantastique..

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  7. Quel magnifique billet, qui rend si bien justice à ce (ces) roman(s). Comme toi, j'ai préféré Amour. Les deux autres romans m'ont désarçonnée. Quelle belle écriture, elle a. Et ses images... Bref, merci du bon souvenir de lecture.

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    1. Merci à toi, pour cette découverte insolite. J'ai aimé, comme toi, cette écriture prenante et qui rend avec force émotions et atmosphères...

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  8. Moi aussi je dis pourquoi pas ? Je fais provision de titres et d'auteurs pour les trouver en bibliothèque.

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    1. Je recommande franchement pour la voix originale, l'écriture intense... n'hésite pas si tu as l'occasion de l'emprunter.

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  9. La littérature des Caraïbes peut être déroutante, mais j'ai bien accroché avec certains auteurs alors pourquoi pas ?

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    1. Là aussi c'est assez déroutant, mais c'est aussi très fort. N'hésite pas !

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  10. C'est peu de dire que j'ai aimé ces trois romans, avec également une préférence pour "Amour"...
    Je pense qu'elle est vraiment à découvrir. L'ambiance de cauchemar qui se dégage des autres est tout à fait fascinante.

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    1. Oui, elle a une plume singulière, et très marquante. On garde longtemps la sensation que procure la lecture..

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  11. Désolée, j'ai fait un commentaire en anonyme sans m'en rendre compte !

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