"L’hospitalité au démon" - Constantin Alexandrakis
"Pourquoi est-ce que, face au retour de l’enfance dans ma vie, j’ai le sentiment d’être coincé, la tronche sur le sol d’une forêt, et de pourrir du visage comme un foutu fromage sauvage ?"
Lui-même n’a pas connu son père, et doit composer avec les ersatz de figures paternelles déviantes qu’ont constitué les compagnons de sa mère, un homme "magnifique et violent", puis un photographe dont il subi de "menues atteintes sexuelles, discontinues, quelque part entre 9 et 14 ans".
Son cauchemar est donc aussi celui d’une paternité criminelle qu’il pourrait lui-même, en tant qu’homme, endosser. Porté par ce qu’il définit comme la Dark Tentative de Bon Père de Famille (DtBPF), il entreprend une torturante entreprise de recension, pour en l’approchant, tenter de comprendre ce phénomène dont la seule ampleur constitue déjà une monstruosité.
Il rappelle au passage qu’en France, 3,9 millions de femmes et 1,5 millions d’hommes sont confrontés à violences sexuelles avant âge de 18 ans, qu’un enfant victime d’un viol ou agression sexuelle toutes les 3 secondes.
De sa volonté de "cartographier le Grand continent des violences sexuelles", de "dessiner une carte du Diable", émerge un étrange univers, mêlant récit du quotidien dans le décor de carton-pâte d’un Danemark imaginaire à la fois cocasse et effrayant, et références permanentes et bien concrètes à des affaires médiatisées d’abus sexuels impliquant des célébrités, à l’histoire et la sociologie de ces abus, à certains combats féministes, aux puantes doctrines dites libertaires ou d’ancestrales mythologies prônant la pédophilie … Il cherche et tâtonne, élabore des listes, invente une topographie, recherche dans les témoignages des similitudes avec son expérience, tente d’ordonner le chaos, se débat avec le traumatisme qu’il a subi et la hantise, non pas tant de la reproduction, mais de ce qu’il sait et de ce qu’il sent, y compris en lui, de la propension de l’homme à la violence, à la prédation. Considérant sa masculinité comme une menace, il a besoin de se questionner lui-même en tant qu’agresseur potentiel, mais aussi de manière plus générale d'envisager le problème de la pulsion et de sa prise en charge par la société, de constater l’absence de solutions satisfaisantes pour protéger et réparer les victimes.
Le travail auquel se livre le narrateur est enténébrant mais nécessaire. L’écriture, comme prise par une sorte de frénésie désordonnée, dit le tourbillon mental dans lequel tour à tour il se débat et se dissout. Le texte est transfiguré par une typographie inédite et singulière, qui participe de l’entreprise d’ordonnancement du labyrinthe que constitue ce magma d’émotions, de déchirantes interrogations et cette tentative de référencement des manifestations du Mal.
Empoigné par une démarche qui le confronte à un chaos intime dont il ne décrypte pas tous les codes, le lecteur en sort néanmoins aussi ébranlé qu’impressionné, avec le sentiment de n’avoir jamais rien lu de tel.
Un écrivain qui empoigne ce fléau de manière brute, ça mérite attention. Ma bibliothèque l'a. Je ne l'emprunterai pas tout de suite, je sature ces temps-ci sous les révélations, mais je le garde en mémoire.
RépondreSupprimerJe comprends, j'ai aussi lu récemment des titres sur les violences faites aux femmes et je commence à avoir besoin d'un peu d'air... mais c'est un titre à retenir, oui, ne serait-ce que parce que le point de vue est inédit, me semble-t-il, et pour l'originalité stylistique.
SupprimerJe trouve la démarche intéressante (l'homme s'interrogeant lui-même sur sa propension à la violence) mais je me demande si ce personnage (et donc ce livre) n'est pas trop torturé pour moi.
RépondreSupprimerNous sommes d'accord, lire sur ce sujet le point de vue d'un homme, qui plus est à la fois victime et agresseur potentiel, c'est assez rare pour être souligné. Et c'est torturé, oui...
SupprimerDieu que ça a l'air dur et incroyable en même temps !
RépondreSupprimerC'est exactement ça, la forme, très originale, vient en appui du propos, qui est très douloureux...
SupprimerLe sujet est terrible, avec ses craintes paternelles multipliées par les agressions qu'il a subies, et le résultat semble assez impressionnant ! A noter !
RépondreSupprimerOui, c'est impressionnant, même s'il manque des codes au lecteur pour comprendre le sens de toutes les originalités formelles que l'auteur met en œuvre. Je me suis notamment interrogée sur ce à quoi se réfèrent certaines transformations typographiques. Mais cela ne gêne pas la compréhension générale, et surtout cela n'amoindrit pas la force du texte (au contraire, peut-être...).
SupprimerAu début tu écris que c'est drôle mais plus j'avance dans la lecture de ton billet et moins je sens l'humour...
RépondreSupprimerC'est un peu ça.. le récit démarre sur les chapeaux de roue, et fait sourire par la dimension épique et caricaturale avec laquelle le narrateur restitue son expérience de la paternité... et puis on se rend compte que ce n'est sans doute caricatural que vu de l'extérieur, et que le cauchemar qu'il dépeint est sans doute pour lui bien réel. Alors on rit moins, et puis lorsqu'il développe sur le thème de la violence pédophile, on ne rit plus du tout.. et pourtant, on retrouve tout du long une pratique de la langue et du ton qui donne à certains passages un humour assez étrange, comme une tentative ratée de mettre à distance..
SupprimerC'est un texte dont il est assez difficile de parler à vrai dire, tant il est singulier...
J'espère que toutes ces révélations finiront par faire reculer ces horreurs que certains font vivre aux enfants !
RépondreSupprimerJ'ai un doute sur le pouvoir de la littérature en la matière... malheureusement.
SupprimerL'auteur semble se poser les bonnes questions et ne pas oublier la forme au passage. C'est certainement à lire!
RépondreSupprimerOh oui, c'est à lire, pour le thème, et pour l'atypisme de la manière dont il est traité.
SupprimerJe ne connais pas cet auteur, tu dis que c'est drôle mais j'ai l'impression que non finalement, cela doit être plutôt dérangeant et dur à lire. Je comprends que le lecteur en sorte ébranlé...Incroyable que la paternité au lieu de le rendre heureux le pousse à s'interroger sur sa propre violence, étant donné ce que lui-même a subi. C'est intelligent cette démarche mais terrible, comment peut-on être heureux alors quand on a soi-même été maltraité et qu'on vit avec cette peur de reproduire ce que l'on connait...ça a l'air terrible et déstabilisant mais je vais le noter car tu as titillé ma curiosité et je ne vois pas trop comment sera l'écriture du coup...Merci pour ta chronique.
RépondreSupprimerJe ne voudrais pas être à l'origine d'un cruel malentendu.. Non, on ne peut pas dire que ce roman est drôle, mais certains passages le sont, l'auteur force le trait de certaines situations et des émotions qu'elles suscitent, et il en résulte un humour grinçant..
SupprimerTes interrogations sont l'écho de celles du narrateur, incapable d'atteindre la sérénité, pris dans la contradiction vertigineuse de son statut de victime et de sa masculinité possiblement dangereuse.
A lire !
"Il a besoin de se questionner lui-même en tant qu’agresseur potentiel" Un questionnement courageux et que beaucoup dans la vraie vie devraient avoir. La démarche du narrateur est inattendue et intéressante surtout quand l'on considère toutes ces violences faites aux enfants. Merci pour cette marquante découverte.
RépondreSupprimerIl faut souligner que j'ai découvert ce titre en regardant La grande librairie, dont je note rarement les propositions. Ce sont les invités présents sur le plateau avec Constantin Alexandrakis (dont Vanessa Springora et Lola Lafon, de mémoire) qui m'ont convaincue en exprimant à quel point ils avaient été impressionnés par ce titre. C'est bien qu'un tel livre soit mis en avant dans une émission diffusée aux horaires "grand public", je trouve.
SupprimerLe sentiment de n’avoir jamais rien lu de tel, rien que ça !
RépondreSupprimerOui, et cela concerne aussi bien le fond que la forme. Sans doute ce titre n'est-il pas exempt de défauts, mais il est néanmoins impressionnant...
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