"Sur l’île" - Elizabeth O’Connor

"Je lève ses mains jusqu’à ma bouche et je souffle dessus. Elles ont la même odeur que Mam dans mon souvenir. Je détestais cette odeur. Je voudrais la sucer pour la faire partir et la recracher dans la mer."

C’est une île au large du Pays de Galle, de quinze kilomètres carrés, bordée d’une mer grise, où l’on vit au rythme de la pêche, et des saisons qu’accompagnent les allées et venues des oiseaux. Elle compte douze familles, auxquelles s’ajoutent le pasteur et le gardien de phare. Aucun de ses habitants ne sait nager. Le nombre de ses maisons vides, envahies par les martinets, les chauves-souris et les guêpes, a dorénavant dépassé celui des maisons occupées. 

C’est une île coupée du monde durant une bonne partie de l’année, où les nouvelles parviennent avec un temps de retard. D’ailleurs Manod, née un 20 janvier -en 1920- l’est officiellement le 30, son père n’ayant pas pu se rendre plus tôt au bureau de l’Etat civil. Elle a maintenant dix-huit ans. Sa mère est morte depuis longtemps. Elle vit avec son père Tad, pêcheur de homards, et sa petite sœur Llinos, une enfant pas comme les autres qui collectionne les petits os d’animaux et ne s’exprime qu’en gaélique. Très bonne élève, Manod maitrise à l’inverse parfaitement l’anglais, et aimerait partir sur le continent pour y devenir institutrice.

Un matin de septembre, une baleine s’échoue sur la plage. Mauvais présage, selon les habitants. L’événement est suivi quelques jours plus tard de l’arrivée sur l’île de deux universitaires anglais. Dans la cadre d’un projet de recherche, Joan et Edward viennent étudier le mode de vie local, et recueillir des témoignages sur son folklore -contes, chansons… Surpris par la vivacité intellectuelle de Manod et sa connaissance de l’anglais, ils l’engagent comme interprète. Au contact des deux chercheurs, elle se prend à rêver d’université, réalise que le mariage n’est pas le seul destin possible pour une femme. Mais le décalage entre les deux mondes se réinstalle peu à peu, de manière aussi subtile que cruelle. 

La vision romantique d’Edward et Joan, apôtres du retour à la terre et d’une ruralité besogneuse mais épanouie, se heurte à une réalité qu’ils nient, celle de conditions de vie difficiles et rudimentaires, sans perspectives enviables. Et leur regard ne peut éviter toute condescendance envers des locaux souvent rustres, vêtus à la mode d’il y a vingt ans, ou la façon vieillotte dont Manod s’exprime en anglais. Si ce constat la chagrine, elle en est plus déçue qu’humiliée. Son intelligence ne se limite pas à son instruction, elle sait garder haute la tête qu’elle a sur les épaules, et elle ne sacrifiera pas son estime de soi et des siens à ses rêves de départ…

Elizabeth O’Connor nous introduit dans cet univers avec une délicatesse et une sobriété qui, loin d’édulcorer son récit, expriment avec d’autant plus de force son atmosphère à la fois sauvage et mélancolique.



Commentaires

  1. Faut-il, pour apprécier cette vie rude, en avoir vécu une autre... ?

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    1. Bonne question... il y a au moins une des iliennes qui aime son île et ne la quitterait pour rien au monde, c'est la jeune sœur de l'héroïne, qui a un rapport quasi viscéral à son environnement. Quant aux deux chercheurs, on voit bien que leur prétendu amour de cette vie rude, soumise aux éléments, est davantage idéologique et sentimental qu'organique et concret..

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  2. le côté dépaysement - culture m'intéresse!

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    1. Dans ce cas, ce titre devrait te plaire, à condition d'aimer le dépaysement sans romantisme...

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  3. Athalie30.11.25

    Tu soulignes ce que j'ai vraiment préféré dans ce roman , le décalage cruel entre les deux mondes, on a envie de les baffer les deux anglais arrogants ... Et ce romantique pour un retour à la terre qu'ils quittent, bien sûr. Une manipulation cruelle bien contée.

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    1. Ils sont en effet détestables.. la scène de photographie du pêcheur qui ne sait pas nager, et à qui ils demandent de s'enfoncer dans l'eau... est à elle seule emblématique du décalage, et de leur insupportable égocentrisme. Ils ne s'intéressent en réalité pas une seule seconde à ces gens dont ils prétendent vouloir sauvegarder la culture.

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    2. C'est aussi à cette scène que je pensais !

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  4. nathalie30.11.25

    Je crois que tu t'es donnée pour mission de publier des billets sur les livres que j'ai notés dans la presse, histoire d'être bien certaine que je ne les oublie pas et que je les achète... je te remercie (ou pas). J'ai bien sûr très envie de le lire.

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    1. Si, si, remercie moi, je suis sûre qu'il te plaira, en en plus il est très court !

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  5. un bien joli billet qui donne envie de découvrir ce roman.

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    1. Il mérite d'être lu, c'est un texte sans aucune sensiblerie, qui pose avec intelligence les enjeux des liens qui unissent les personnages.

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  6. Le côté île isolée m'intéresse mais c'est surtout suivre cette protagoniste intelligente et avec la tête sur les épaules qui me tente le plus ainsi que le décalage avec les deux anglais, qui semblent dans cette lignée de l'idéalisation romantique d'un mode de vie qui les épuiserait en un rien de temps.

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    1. Comme de coutume, tu résumes parfaitement avec ton commentaire les points forts de ce titre et la problématique qu'il pose ! J'ai été séduite par la manière dont l'auteure amène, en décrivant ses différents personnages, le décalage entre vécu et théorie.

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  7. Comme je disais chez Athalie, ça me tentait bien, mais l'intrigue me paraissait un peu trop calme à mon goût. A voir tout de même, il est possible que j'y trouve mon compte. Merci pour cette contribution.

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    1. On ne peut pas dire que l'action y soit trépidante, mais il est tout de même passionnant...

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  8. Ce que tu en dis m'attire beaucoup, ça ne va pas dans la direction 'romantique' que je craignais. ^_^

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  9. Tu as fait une belle découverte pour le Book trip...et tu me donnes envie de connaître cette autrice que je n'ai jamais lu.

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    1. Je la découvre avec ce titre, grâce à Athalie, et j'ignore si elle en écrit d'autres, mais ton commentaire m'incite à aller creuser...

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  10. J'ai beaucoup aimé le traitement très subtil des personnages et de leurs interactions. C'est finement mené.

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    1. C'est exactement ça, il y a beaucoup de finesse dans ce récit, qui parvient néanmoins à nous toucher avec force..

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  11. Je l'avais noté chez Athalie, je n'ai plus qu'à le surligner. Le thème me paraît toujours aussi pertinent et je serais curieuse de savoir comment Manod s'en sort au final.

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  12. PHILIPPE1.12.25

    Une fois de plus, une auteure et un livre qui me sont inconnus.

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    1. Les blogs sont une source infinie de découvertes...

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  13. Un sujet très intéressant. Même quand nous nous en éloignons, ou nous y opposons, nous sommes le produit de nos origines.

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    1. Et c'est d'autant plus vrai dans ce genre d'environnement coupé du monde, où on côtoie toujours la même poignée de concitoyens..

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  14. Un point m'intrigue beaucoup : comment Manod a-t-elle accédé à ce niveau d'anglais, même vieillot, sur son île... Raison de plus pour lire ce roman qui a beaucoup d'atouts (je n'aime pas les voyages en bateaux, mais j'adore les îles -hélas, il faut souvent passer par les premiers pour accéder aux secondes, sauf en littérature heureusement 😁).

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    1. Il te faut dans ce cas des îles accessibles à pied à marée basse, ou des îles littéraires en effet... N'hésite pas à rejoindre celle-ci, dépaysement et rencontres atypiques garantis !

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  15. finalement, je ne suis pas tentée, tant mieux car tu me donnes tellement envies avec tes lectures !

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    1. Dommage, ce titre est vraiment très bon (et très court !)...

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