"Devenir Zéro" - Anthony McCarten
"Les paranoïaques sont persuadés d'être en permanence sous surveillance, convaincus qu'on les observe, mais la farce géniale de notre époque, c'est qu'en effet, ils sont observés ! Nous le sommes tous."
La bibliothécaire, c’est Kaitlyn Day. Cette trentenaire vit à Boston, et a la particularité d’avoir été sélectionnée avec 9 autres candidats pour participer à la mission "Objectif Zéro", qu’orchestre Initiative Fusion, résultat d’un partenariat entre WorldShare, un groupe spécialisé dans la cybersécurité, et le gouvernement des Etats-Unis, entre autres représenté par la CIA.
Le but du jeu ?
A partir du 1er mai, midi, les dix heureux élus ont deux heures pour disparaître, et rester introuvables jusqu’à la fin du mois.
L’enjeu ?
Il s’agit pour les éventuels gagnants d’empocher la modique somme de trois millions de dollars. Pour les organisateurs, et plus précisément pour Cy Baxter et son inséparable compagne et associée Erika Koogan, initiateurs du projet, faire échouer tous les candidats leur fera signer un juteux contrat avec la CIA, qui en échange aura un accès illimité à la base de données personnelles de WorldShare.
L’alternance entre le point de vue des deux "factions" rythme le roman.
D’un côté les équipes de Fusion, armées d’un attirail technologique considérable et pouvoirs juridiques étendus, avec à leur disposition les ressources pour la première fois combinées des services secrets américains et des communautés de hackers et de médias sociaux. A leur tête, donc, le patron de WorldShare, Cy Baxter. Cet entrepreneur visionnaire et doué doit sa fortune à l’exploitation d’un réseau de technologies de surveillance -caméras, alarmes et outils de liaison avec la police, satellites de communication- qu’il enrobe d’une dimension éthique fondée sur la sécurité des honnêtes citoyens et la nécessité conséquente de "compliquer la vie des méchants" (selon ses propres termes), ce qui lui permet d’assouvir son obsession du contrôle et d’exercer le pouvoir d’organiser le monde comme bon lui semble tout en se convainquant d’œuvrer pour le bien de ses semblables.
De l’autre, notre fameuse bibliothécaire. Car si l’on suit au départ quelques autres participants, découvrant du même coup avec intérêt les divers subterfuges imaginés pour disparaître, et avec dépit la facilité avec laquelle les équipes de Fusion les déjouent, Kaitlyn, par son insaisissabilité, focalise bientôt l’attention du maître du jeu. Cy Baxter n’aurait pas parié un kopeck sur celle qu’il considère comme une représentante de la citoyenne sans jugeote, naïvement persuadée que tout ce qu’elle entreprend reste du domaine privé, et dont l’enquête menée à son sujet a de surcroît révélé des antécédents psychiatriques. Une femme qui aime les livres et est absente des réseaux sociaux à l’heure où le reste du monde s’est converti au numérique... Au départ surpris et intrigué par son maintien dans la course, il est bientôt agacé par cette outsider qui, c’est un comble, risque de remettre sa victoire en cause…
Le lecteur quant à lui réalise très vite que non seulement Kaitlyn ne manque pas de jugeote, mais qu’elle a par ailleurs minutieusement et intelligemment préparé sa disparition…
Le récit est haletant, et rendu vertigineux par ce qu’il donne à voir des possibilités qu’offrent les technologies désormais installées dans nos vies, en matière de contrôle et de traçage. Les réseaux sociaux, la dématérialisation de la plupart de nos démarches, l’accroissement de la vidéosurveillance, la prédiction de nos comportements par l’IA signent la fin de l’anonymat et de la singularité, voire de l’intimité des citoyens, dont les habitudes, les goûts, les déplacements, les interactions avec autrui n’ont plus de secret pour les détenteurs de la puissance numérique.


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