"Lettres persanes" - Montesquieu

"J’avoue que les histoires sont remplies de guerres de religion : mais, qu'on y prenne bien garde, ce n'est point la multiplicité des religions qui a produit ces guerres, c'est l'esprit d'intolérance, qui animoit celle qui se croyoit la dominante."

Deux grands seigneurs d’Ispahan, Usbek et Rica, partent en voyage à Paris, alors considéré comme le "siège de l’empire d’Europe". Ils y resteront neuf ans, de 1711 à 1720. Ces "Lettres persanes" sont la transcription de la correspondance qu’ils entretiennent au cours de ce séjour avec certains de leurs proches restés au pays ou vivant dans d’autres endroits du monde. Afin d’éviter la censure de l’ouvrage, paru dans un premier temps aux Pays-Bas, Montesquieu a prétendu n’en être que l’éditeur et traducteur.

Cette correspondance témoigne de leur découverte des coutumes, des valeurs, du fonctionnement d’un monde occidental dont ils fréquentent la cour, les salons, les lieux de divertissement et de culture… Ils y livrent les réflexions que cette découverte leur inspire, parfois illustrées de la transcription de conversations entendues çà et là. Elles sont entrecoupées des échanges entre Usbek et les membres de son sérail, où il a laissé ses cinq épouses aux mains d’esclaves -des eunuques- noirs ou blancs. Ses femmes se plaignent du traitement que leur infligent leurs gardiens, quand ces derniers déplorent le chaos installé depuis son départ. On devine à travers leurs écrits les jeux de rivalités, de jalousies et de pouvoirs à l’origine de ce désordre, où Usbek tente, à distance, de rétablir la discipline.

Par le truchement de leur regard extérieur, qui induit relativisme et questionnement faussement ingénu sur le sens de ce qu’ils observent, l’auteur en fait les porte-parole de ses propres idées sur de nombreux aspects de la société française -entre autres- de son époque. 

Le Roi et sa Cour sont notamment la cible de son persiflage. Le premier, désigné comme l’homme le plus puissant d’Europe non par ses richesses matérielles mais par la vanité de ses sujets -"plus inépuisable que les mines"-, est décrit comme vieux, pétri d’incompréhensibles contradictions ; ses discours et ses actes sont par ailleurs en totale inadéquation, qu’il s’agisse de la religion  -qu’il prétend aimer, mais dont il n’applique pas les préceptes-, de la guerre -il a le goût de la victoire mais se méfie des généraux compétents-, ou de tout autre sujet. Quant à la cour, le Roi ne supportant ni la rivalité ni la contradiction, elle est constituée de flatteurs avides et insatiables, et régie par d’absurdes protocoles. En résulte une gouvernance inique, assurant justice et impunité aux puissants.

L’ensemble des institutions n’est pas en reste. 

La religion catholique, ou plutôt ceux qui la pratiquent, oublieux d’une foi qui devrait tendre vers l’humilité et la générosité, sont fustigés pour l’absurdité de leur culte, davantage défini par le respect de ses modalités de pratique que par des valeurs humanistes. Et quelle est donc cette religion dont la seule vérité semble insuffisante, puisque ceux qui la prônent se sentent obligés de l’imposer par la violence et l’intolérance ?

"On remarque que ceux qui vivent dans des religions tolérées se rendent ordinairement plus utiles à leur patrie que ceux qui vivent dans la religion dominante ; parce que, éloignés des honneurs, ne pouvant se distinguer que par leur opulence et leur richesse, ils sont portés à acquérir par leur travail, et à embrasser les emplois de la société les plus pénibles."

L’ensemble des disciplines est également perverti, selon notre voyageur perse, par une même incohérence entre principes et usages. Les français s’attachent beaucoup aux sciences, mais ne sont pas savants -"la fureur des Français c’est d’avoir de l’esprit"- ; les professionnels du Droit se ridiculisent en se focalisant sur des détails inutiles et des cas particuliers, et légifèrent selon leurs préjugés et leurs fantaisies, sans aucune hauteur de vue. Idem à l’université, où les académiciens entre autres s’attachent plus aux formalités de leurs débats qu’à leur contenu. 

D’une manière générale, il souligne la futilité et la suffisance qui président aux relations et aux comportements, qui se traduisent aussi bien par l’importance excessive accordée aux apparences que par le nombre incalculable de prosateurs et de donneurs de leçons dénués de toute légitimité morale comme de toute expertise.

La réflexion s’étend au-delà des frontières, visant notamment l’expansion européenne motivée par une soif d’or et d’argent au nom de laquelle des nations ont été détruites et asservies. En établissant un parallèle avec la récente abolition du servage en France, justifiée par l’égalité entre tous les hommes prônée par le christianisme, il souligne la triste absurdité de l’oubli commode de ce précepte pour aller faire des esclaves dans d’autres pays…

"Il n'y a rien de si extravagant que de faire périr un nombre innombrable d'hommes pour tirer du fond de la terre l'or et l'argent, ces métaux de même absolument inutiles, et qui ne sont des richesses que parce qu'on les a choisies pour en être les signes."

A l’inverse, en évoquant le choc que provoque chez Usbek la manière dont vivent les femmes en France, où elles ont "perdu toute retenue", se présentent à visage découvert devant les hommes, se montrent impudentes et infidèles, voire gouvernent de manière indirecte, l’auteur semble exprimer sa réprobation face à la tyrannie qu’elles subissent sous l’emprise d’une religion et d’un système qui les relèguent au statut d’inférieures condamnées à l’asservissement. 

Au fil de la correspondance, le lecteur suit à la fois l’analyse critique de l’auteur sur le monde occidental de son époque, et la manière dont se dessine le portrait d’Usbek, personnage à part entière du roman (et non simple faire valoir), non exempt de contradictions. Si certains passages sur ses femmes font frémir le lecteur d’aujourd’hui (mais aussi Montesquieu, visiblement), certains aspects de sa réflexion sont guidés par un progressisme qui l’amène, en quête de sens et de logique, à se questionner sur sa propre foi.

La lecture est dans l’ensemble très plaisante, notamment grâce à l’ironie et aux traits d’humour qui émaillent le texte, par moments toutefois un peu redondant. Il y a même du suspense, en lien avec l’agitation qui règne au sein du sérail d’Usbek, avec une révélation finale… Mais on est surtout frappé par la lucidité et l’humanisme éclairé de l’auteur, dont la plupart des constats et des raisonnements qu’ils provoquant n’ont malheureusement pas pris une ride.


Une participation aux Classiques fantastiques de Moka qui proposait pour ce mois de janvier de lire des romans épistolaires ou des correspondances.

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