"Quand tu écouteras cette chanson" - Lola Lafon
"Vivre, sans l’écriture, me va mal, comme un habit trop lâche dans lequel je m’empêtre."
Lola Lafon a choisi la Maison d’Anne Frank, à Amsterdam.
C’est dans ce lieu d’une quarantaine de mètres carrés, situé au-dessus de l’entreprise familiale et que les Frank appelaient l’Annexe, qu’Anne, ses parents et sa sœur, ainsi que la famille d’un des employés de son père, ont passé 760 jours à se cacher des autorités nazies. Plus de deux ans à vivre terrés les uns sur les autres, dans le silence et l’immobilité, avant d’être arrêtés et déportés, probablement suite à une dénonciation. Otto Frank, le père d’Anne, sera l’unique survivant du groupe.
Lola Lafon souligne d’emblée le paradoxe autour d’Anne Frank, victime de la Shoah la plus célèbre au monde dont on ne sait finalement pas grand-chose. A force de croire la connaître, on s’en est souvent approprié une image fantasmée, voire instrumentalisée. On lui a dédié des chansons et des poèmes, on a donné son nom à des écoles ou des bibliothèques -et même à un astéroïde-, on a imprimé des timbres à son effigie… L’auteure ne sait pas avant cette nuit ce qu’Anne Frank représente pour elle, mais elle est guidée par l’intuition qu’elle doit écrire ce récit. Elle s’attendait à être un réceptacle prêt à accueillir le vide de cet Annexe que définit surtout l’absence de ses derniers occupants, mais en réalité, "la nuit s’est habitée"…
Au fil de courts chapitres, circulant dans l’Annexe tout en restant au seuil de la chambre d’Anne, où elle se sent incapable de pénétrer, elle rappelle l’histoire de la famille Frank et celle de la naissance du musée, évoque des anecdotes sur la jeune fille, s’attardant notamment sur celles qui concernent la rédaction du fameux Journal. Elle exprime la volonté de lui rendre non seulement son statut d’adolescente comme les autres, avec ses imperfections et ses désirs, ses superficialités et ses profondeurs, son regard acéré sur le monde qui l’entoure et sa soif d’’apprendre, mais aussi et surtout celui d’une écrivaine à part entière. On devine son sentiment d’injustice à l’idée de ne voir en ses écrits qu’un journal intime, alors que l’ambition de la jeune fille était avant tout littéraire. On sait qu’elle en a travaillé le style, qu’elle en a récrit ou corrigé des passages.
L’effarement nous saisit en apprenant que longtemps, cet inestimable témoignage a fait l’objet de censures, diversement motivées. Les hollandais en ont supprimé les passages sexuellement trop explicites ou évoquant les règles, quand les allemands l’ont amputé de ceux, jugés "négatifs", mentionnant l’antisémitisme nazi (pour ne pas offenser les lecteurs). Adapté à Broadway, il a été remanié pour en effacer la dimension trop triste ou trop "juive", afin de s’assurer l’adhésion du public.
Au cours de la nuit, le lien de Lola Lafon avec le musée et ce qu’il représente surgit peu à peu, presque comme un aveu : une partie de sa famille maternelle a péri à Auschwitz. Pourquoi un "aveu" ? Parce que Lola Lafon a toujours "fui", selon ses propres termes, la Shoah, prétendant "savoir" ce dont il s’agissait, mais refusant d’en entendre parler, son cerveau se brouillant dès que le sujet était évoqué. Elle a hérité de cette histoire familiale, qui ne lui a pas été transmise, un récit interrompu, émaillée de trous et de silences. C’est donc dans une forme de déni qu’elle a grandi, aspirant plus que tout à être d’une famille "normale", c’est-à-dire semblable à celle de ses camarades, sans traumatisme ni particularités. Le traumatisme pourtant l’a rattrapée, sous la forme d’une anorexie concrétisant selon elle une "promesse de fidélité faite à des absents".
Lorsque l’auteure aborde le rôle et la place de l’écriture dans sa vie, on comprend, en même temps qu’elle, les motivations inconscientes qui l’ont amenée en ce lieu. Elle est, précise-t-elle, ce lui permet "d’attraper le réel", mais aussi d’inventer une suite à ce qui n’est plus. Un moyen, en l’occurrence, de mettre des mots sur le poids que l’horreur vécue par les victimes de la Shoah a imprimé sur les générations suivantes, devenus "les obligés de celles et ceux qui n’ont pas eu droit à une suite", contraints de vivre plus fort, pour et à la place des disparus.



Décidément, entre Keisha et toi, c'est le jour "à partir d'Anne Franck". Je suis assez sceptique sur cette collection, mais je me demande si ce volume n'est pas le plus réussi. Une amie l'avait aussi énormément apprécié.
RépondreSupprimerMerci pour ta participation.
Cette collection ne m'attire pas non plus, mais j'ai lu tellement d'avis positifs sur ce titre que je me suis laissée tenter, sans regrets.. la démarche de l'auteure est guidée par une humilité et une sincérité qui rendent le texte très touchant.
SupprimerC'est vrai que c'est un des meilleurs de cette collection!
RépondreSupprimerJe ne pense d'ailleurs pas en lire d'autres. En revanche, je ne serais pas contre retrouver Lola Lafon avec un de ses romans...
SupprimerJe vais devoir lire le livre maintenant pour connaître le lien avec la chanson ! En même temps, je ne suis pas sûre qu'il me plaise, j'ai un peu de mal avec ce genre de récits. Merci pour cette première participation (un peu à l'avance).
RépondreSupprimerJe ne crois pas en effet que je te l'aurais recommandé...
SupprimerJe trouve cette collection Une nuit au musée intéressante sur le principe, mais pas forcément passionnante à lire. J'ai toutefois lu celui-ci avec intérêt, et senti une vraie implication émotive de l'autrice. (pas de billet chez moi)
RépondreSupprimerOui, on la sent sincère dans sa démarche, et en quête d'une vérité sur elle-même qui laisse la place à son intérêt pour l'autre.
SupprimerJ'ai aimé cette lecture moi aussi et ça a bien actualisé mes connaissances sur Anne Franck, dont j'ai dû lire il y a longtemps une version en partie censurée. J'avais en plus assisté à une rencontre avec l'autrice sur ce texte-là, ce qui complétait bien.
RépondreSupprimerJe n'ai pas lu Le journal d'Anne Frank, mais Lola Lafon m'a donné envie de combler cette lacune. La rencontre a dû être agréable et intéressante, je n'avais jamais lu cette auteure, mais j'ai beaucoup apprécié chacune de ses interventions vues ou entendues dans les médias..
SupprimerPas mon titre préféré de la série, mais une lecture émouvante.
RépondreSupprimerEt quel est ton préféré ?
SupprimerJ'ai visité ce musée et n'en ai étrangement aucun souvenir...et ma lecture du Journal d'Anne Frank remonte à mon adolescence. Revisiter tout ça par le prisme d'une autrice qui porte ce lourd héritage traumatique est intéressant.
RépondreSupprimerJe l'ai visité aussi, et j'avoue qu'il ne m'en reste pas grand-chose non plus... sans doute parce que comme le décrit très bien Lola Lafon, c'est un lieu d'absence...
SupprimerC'est le seul de cette série qui pour l'instant m'inspire.
RépondreSupprimerJe ne suis pas tentée non plus par d'autres titres de cette collection, mais celui-là est vraiment bien. Il restitue le cheminement psychologique et intellectuel de l'auteure au cours de cette nuit, comme si on assistait à l'élaboration de la réflexion que lui inspire cette expérience.
SupprimerJ'ai beaucoup aimé ce livre, les mots de Lola Lafon, ses sensations et ses émotions. Dans cette collection il fait partie de mes préférés avec celui d'Andrea Marcolongo "Déplacer la lune de son orbite" au musée du Parthénon à Athènes (ça parle de langue, d'identité, d'appartenance et c'est formidable)
RépondreSupprimerC'est un texte très sensible, oui, l'émotion servant en même temps de fondement à la réflexion.. je ne connais pas Marcolongo et je suis peu tentée d'une manière générale par les récits de ces "nuits au musée", mais tu me donnerais presque envie de renouveler l'expérience !
SupprimerJe ne peux que t'y encourager : https://www.motspourmots.fr/2023/05/deplacer-la-lune-de-son-orbite-andrea-marcolongo.html
SupprimerC'est un récit qui m'avait beaucoup touchée...il m'a d'ailleurs beaucoup marqué et on ne peut plus voir l'autrice de la même façon après sa lecture.
RépondreSupprimerC'est sûr qu'elle se dévoile beaucoup dans ce texte, et elle le fait sans impudeur ni égocentrisme.
SupprimerBeaucoup aimé ce livre
RépondreSupprimerJ'ai l'impression qu'il fait l'unanimité..
SupprimerJe l'ai lu parce que j'ai entendu l'auteure en parler à la télévision, mais finalement, ce livre ne m'a pas beaucoup touché. Je m'attendais à mieux.
RépondreSupprimerAh moi c'est le contraire, j'étais un peu sceptique sur le "format", et j'ai finalement été convaincue !
SupprimerÇa fait un moment que je tourne autour de ce livre. Le challenge de Sunalee aurait été une bonne occasion de le caser, mais j'en ai d'autres que je voulais lire avant. D'autres titres de la collection m'intéressaient aussi (enfin, surtout un), mais toujours pas casé non plus. Bref, à vouloir tout lire...
RépondreSupprimerMais tu as le temps de le lire avant la fin du challenge :)
SupprimerAh si j'avais le temps de lire tout ce que je voulais d'ici la fin de l'année.^^
SupprimerJe n'ai pas lu ce livre mais l'autrice est passé à La Grande librairie au moment de sa sortie. J'ai trouvé son approche et son propos très intéressants.
RépondreSupprimerJ'avais également vu son intervention, que j'avais trouvée passionnante aussi.
SupprimerJ'ai tenté la lecture de ce texte, à sa sortie je crois, mais j'ai abandonné. J'ai eu l'impression d'un livre de plus sur le sujet, d'encore un auteur contemporain qui raconte sa Shoah et les mots de l'auteure n'ont pas su me toucher.
RépondreSupprimerJ'ai trouvé intéressant que la Shoah soit ici abordée par le prisme des résonances sur la 3e génération, et j'ai aimé l'humilité de l'auteure dans son approche.
SupprimerEncore un roman qui est sur ma liste depuis un moment. Et de toute façon, j'ai aussi envie d'approfondir cette autrice, donc je n'ai lu que "la petite communiste qui ne souriait jamais"...
RépondreSupprimerJ'ai en projet de lire "la petite communiste". Tu avais aimé ?
SupprimerC'est une écrivaine que j'apprécie. J'ai aimé la Petite communiste lu en 2014, une réflexion complexe et riche sur le sport de compétition et ses abus, sur la responsabilité des pays occidentaux, mais aussi sur la liberté humaine.
RépondreSupprimerAh tant mieux, c'est le prochain titre de cette auteure que je compte lire..
SupprimerJ’ai lu ”Vous n’aurez pas les enfants”une BD de Gouëfflec, sur les rafles d’enfants.
RépondreSupprimerMerci pour le conseil !
SupprimerLa petite communiste c’est très très bien, et ce livre sur le Musée Anne Frank est un des plus beaux de Lola Lafon à mon avis:) ( Une Comète)
RépondreSupprimerVoilà qui conforte mon envie de lire "La petite communiste..".
SupprimerJ'ai bien aimé cette lecture, instruite et intelligente.
RépondreSupprimerJ'ai moi aussi été séduite par la réflexion et l'écriture.
SupprimerCela a l'air bien plus profond et fin que je ne l'aurais cru ! Par ailleurs, je découvre le principe de cette collection et je trouve ça chouette.
RépondreSupprimerC'est une collection qui permet une grande diversité dans les propositions, selon le type de musée choisi, et l'angle d'approche adopté par les auteur/es. Quant à ce titre, j'en ai apprécié l'approche à la fois sensible et pertinente.
SupprimerC'est un livre que j'ai envie de lire
RépondreSupprimerJe pense que tu ne seras pas déçue, il mêle Histoire et l'intime avec intelligence.
SupprimerJ'ai été très touchée par ce livre. Lola Lafon a l'art de mêler Anne Frank, l'histoire des juifs avec sa propre histoire, sa propre quête, ses propres secrets. Certains ouvrages de cette collection sont assez superficiels mais quelques uns comme celui-ci transpirent la sincérité.
RépondreSupprimerNous sommes tout à fait d'accord, l'auteure s'empare du matériau que constitue cette nuit au musée avec intelligence et sensibilité.
SupprimerJ'ai été très touchée par ce livre et je suis très intéressée par cette collection de "Nuit au musée", j'espère en lire d'autres.
RépondreSupprimerC'est en effet un texte très touchant, qui allie pudeur et sincérité. Je ne sais pas si je lirai d'autres titres de la collection, mais celui mentionné par Nicole me tente bien..
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