"Danser encore" - Charles Aubert

"De la boxe sans danse, ce n’est plus qu’une bagarre."

Johann "Rukeli" Trollmann nait en 1907 en Allemagne. Sa famille est tzigane mais sédentaire, et allemande, comme aime à le rappeler son père, depuis le Moyen-Age. Sa mère revendique plus volontiers leurs origines nomades, se réclamant d’un Peuple du vent sans attaches. Leur fils est un enfant sage et un élève discipliné. A l’école, les maîtres ont la réputation d’être impitoyables, et le sont d’autant plus avec ses frères et lui. Habitués à la misère, les Trollmann supportent plus facilement la dégradation des conditions de vie qui touche de plein fouet les citoyens allemands, après la défaite de 1918.

Johann, lui, ne comprend pas grand-chose à la vie. Il a découvert la boxe, qui n’est pas tant selon lui un combat qu’une danse, et c’est une révélation. Il comprend maintenant, en percevant les mouvements de l’air sur ses bras et ses épaules, la référence de sa mère à ce Peuple du vent. A dix-sept ans, il rencontre Olga, une jeune violoniste. C’est le coup de foudre. 

La progression du jeune boxeur est fulgurante. Et même si les victoires s’accompagnent des "babouin" ou "métèque" qu’on lui jette lors des combats, il n’est ni inquiet ni surpris, cela fait presque partie de l’ordre des choses, et il sait passer outre. La première claque survient lorsque, initialement sélectionné pour participer aux Jeux Olympiques, il est ensuite remplacé par un boxeur officiellement plus talentueux. Son entraîneur n’est pas dupe, en réalité l’Allemagne refuse d’être représentée par un tzigane, fût-il le meilleur. Son ascension se poursuit néanmoins. En 1930, il remporte treize combats d’affilée et si quelques insultes fusent encore, la plupart des spectateurs l’encouragent. Il est par ailleurs devenu le chouchou de ces dames, séduites par ses yeux sombres, son visage d’ange et sa grâce.

En Allemagne, les temps sont de plus en plus durs. Le chômage explose, et à sa suite la mendicité, la prostitution et la criminalité. De forts antagonismes politiques menacent l’équilibre social, et la quête de boucs-émissaires provoque l’émergence de haines raciales.

Bientôt, certains articles de presse commencent à remettre en cause la manière de boxer de Rukeli, celle d’un "romanichel ou d’une ballerine pathétique", qui tranche avec le "style germanique". Le projet nazi, pour se réaliser, nécessite de gommer l’individu au profit du peuple et de la race, de déposséder l’homme de ses rêves pour bâtir les fondations d’un Reich millénaire. L’autre et sa particularité n’y ont pas leur place… Rukeli ne sera pas champion d’Allemagne, et Olga, qui rêvait depuis toujours d’une carrière de soliste internationale, bien qu'aryenne, n’intégrera jamais l’Orchestre philarmonique de Berlin. L’idéologie pénètre le monde de la boxe, dont on redéfinit les règles pour coller à la pureté et à la rigueur allemandes. Elle doit redevenir un "vrai combat", sans danse ni esquive, juste deux hommes face-à-face qui se rendent coup pour coup. Rukeli tente de résister en s’adaptant tout en conservant sa dignité, se risque à ridiculiser ces nouvelles normes qui vont à l’encontre de son art. 

Mais rien ne vient enrayer la montée du pire, la vie suit son cours dans le déni de la réalité. Bientôt il s’installe, et s’érige en norme. Pour Rukeli et les siens, c’est le début de l’inéluctable descente aux enfers… 

Charles Aubert s’empare du terrible destin de Johann "Rukeli" Trollmann avec intelligence, trouvant le juste équilibre entre souffle romanesque et récit biographique, et insérant habilement l’existence de son personnage dans son contexte historique.


C'est un Gravillon, chez Sibylline... (192 pages, chez Folio)


... et une réponse à l'invitation de Nathalie à rendre hommage en cette période anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, aux victimes de l’Holocauste.

Petit Bac d'Enna, catégorie "Musique"

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