"Sweet Harmony" - Claire North

"- Compte tenu du temps que j’ai passé à travailler dessus, je dirais que c’est notre corps."

Londres, dans un futur proche.

La descente aux enfers d’Harmony Meads commence avec un bouton sur le menton… Anodin ? Pas tant que ça, dans un monde où la perfection esthétique impose sa dictature.

Pour atteindre ladite perfection, l’être humain s’augmente, si l’on peut dire, à l’aide de programmes, nommés extensions, vendus par l’incontournable Fullife, qui propose, des plus futiles aux plus physiologiquement fondamentales, toutes les fonctionnalités possibles : renforcer les fonctions organiques, détruire les graisses, avoir une sexualité épanouie, se sentir heureux ou remodeler la silhouette, mais aussi avoir un teint parfait ou un sourire radieux, une voix d’ange et les yeux brillants, effacer les grains de beauté, prévenir le gueule de bois, empêcher les fesses de se marquer de tâches rouges après une longue station assise…

Ayant contacté son fournisseur, Harmony apprend qu’elle est endettée au point que ce dernier a commencé à désactiver certaines de ses extensions.

Les courts chapitres alternent entre sa dégringolade vers un état "naturel" incompatible avec le maintien de son statut social, et des retours dans le passé, à divers âges d’Harmony, retraçant le parcours qui a abouti à sa situation présente.

Victime consentante des diktats imposés par une société de l’apparence exploitant à des fins mercantiles le désir démesuré de plaire et d’être intégré à la communauté, elle s’est ensuite laissée happée par l’emprise d’un homme qui a lui-même tiré prétexte de ces injonctions pour s’approprier son corps et le modeler selon son désir, lui imposant toujours plus d’extensions, dont l’acquisition fut rendue possible par la facilité à obtenir des crédits à la consommation.

Le sentiment de réussite et de bonheur que lui procurait sa perfection physique devient une illusion de plus en plus lointaine. Son corps, habitué au soutien de cette technologie invasive, se dégrade lorsqu’il en est privé, inversant un processus qui fait passer Harmony d’un idéal esthétique à la pire disgrâce. Elle prend du poids, perd ses cheveux, a la peau grasse… et pendant ce temps, sa dette continue d’augmenter de manière exponentielle, d’autant plus que sa nouvelle apparence a provoqué son déclassement professionnel.

Avec ce court texte, aussi efficace qu’intelligent, Claire North fustige la frénésie consumériste et l’attachement croissant à des normes esthétiques aussi réductrices que tyranniques, les deux se liant, ici, pour faire du corps l’objet ultime de consommation. Maniant humour et férocité, elle montre avec son héroïne que le sentiment de contrôle que donne la transformation de l’image qu’on renvoie n’est en réalité qu’asservissement, et condamne à la perte d’une véritable estime de soi. Mais le poids de l’impératif qui assigne à cette image, devenue en soi un projet de vie, semble trop lourd pour qu’Harmony parvienne à s’en libérer vraiment…



J’ai eu le plaisir de faire cette lecture en commun avec Audrey, dont l’avis est ICI.

C’est un Gravillon, chez Sibylline (160 pages aux Editions Le Belial)


Petit Bac 2026 d’Enna, catégorie "Prénom"

Commentaires

  1. Tu fais peur, là! ^_^

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    1. Ce qui fait peur, c'est que c'est tout à fait crédible...

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  2. Anonyme26.2.26

    Excellent texte, et si tu ne l'as pas lue, je conseille vivement de la même autrice dans la même collection la trilogie de "la maison des jeux".

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    1. Je note, car cette collection ne m'a jusqu'à présent jamais déçue (même si ce n'est que le 3e titre que je lis).

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  3. je trouve ce sujet important.

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  4. Je ne connaissais pas, mais ça me tente carrément ! Je note !

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    1. Un excellent moment de lecture en ce qui me concerne... j'espère qu'il en sera de même pour toi.

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  5. ah oui, ça fait peur ! je ne supporte pas d'avoir des dettes, ça me sauve !

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    1. Je ne supporte ni les dettes, ni l'idée d'introduire dans mon corps des éléments artificiels, ça me sauve aussi !

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  6. Comme tu le sais, je te rejoins complètement sur ce texte court mais percutant.
    " l’attachement croissant à des normes esthétiques aussi réductrices que tyranniques" C'est exactement ça et le pire, c'est que je suis certaine que si cette technologie arrivait un jour dans notre réalité, ce point serait le point de bascule de bien des personnes.
    Merci pour cette lecture commune :)

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    1. Je pense que certain/nes n'attendent en effet que ça... cette lecture fut en tous cas un plaisir partagé !

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  7. Philippe D26.2.26

    Comme je le disais à Audrey, je pense que l'héroïne m'énerverait vite !

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    1. Elle m'a énervée aussi... mais au-delà de l'agacement qu'elle suscite, le questionnement sur la soumission totale à des diktats esthétiques est très intéressant.

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  8. Comme je le disais chez Audrey, j'ai l'impression d'avoir déjà lu des livres ou vu des films autour de ces thèmes. Le sujet, d'actualité, inspire, je suppose. En tout cas ça a l'air d'être développé de façon efficace ici et le Bélial est gage de qualité, donc pourquoi pas ?

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    1. Je n'ai pas souvenir d'avoir lu d'autres titres sur ce thème (mais je peux avoir oublié), mais c'est vrai que celui-là a la particularité d'être court mais pas superficiel. L'auteure, à partir de la seule expérience de son héroïne, parvient à dégager une réflexion générale et pertinente.

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    2. Comme Fanja, j'ai l'impression que c'est un thème souvent traité... Et en même temps, vu notre époque, bon...

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    3. Oui, c'est d'actualité, et l'auteure trouve ici le bon équilibre entre efficacité et réflexion.

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  9. Anonyme27.2.26

    Il me semble que ce genre de situation est déjà en germe avec le culte de l'apparence et du paraître dans certains milieux. J'ai tenté et abandonné le premier tome de sa trilogie, l'auteure a une fort belle plume mais quelle froideur !!

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    1. Oui, si nous n'en sommes pas encore à la richesse de la proposition technologique évoquée dans le texte en matière "d'augmentation" physiologique, non seulement l'apparence, mais surtout une certaine idée très stéréotypée de l'apparence idéale, a de plus en plus de poids dans notre société, et cela concerne à mon avis quasiment tous les milieux...
      Je ne connais pas du tout ce qu'a pu écrire cette auteure par ailleurs, mais je vais creuser...

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  10. J'ai beaucoup aimé ce roman : "Un excellent roman, critique sévère de notre époque qui s’engage directement vers le futur du roman : le culte des corps, la prépondérance de l’image que l’on renvoie vers les autres, les influenceuses sur les réseaux sociaux. La moralité de l’histoire, c’est la mère d’Harmony qui en esquisse le principe : « Est-ce que tu ne peux pas te satisfaire de la personne que tu es, point final ? »

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  11. Le sujet mérite d'être traité même si je ne me sens pas trop concernée. Par contre, il faut que ce soit subtil, éviter les lieux communs. L'autrice semble s'en être très bien sortie.

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    1. Elle évite les lieux communs, mais elle est dans une certain forme d'exagération, volontaire, que lui permet le genre "anticipation". Et ça sert parfaitement son propos..

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  12. La citation que tu as mise en exergue est terrible, et visiblement c'est à l'image de cette novella !

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    1. Oui... l'auteure insiste sur ce paradoxe : on croit contrôler son corps en le blindant de technologie, alors qu'on en perd complètement la maitrise, qui revient aux fournisseurs de ladite technologie, et aux opportunistes qui utilisent cette dépendance à l'image pour exercer leur emprise..

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  13. Le propos est explicite, il reste quand même du romanesque ? Je veux dire, un peu de suspens ?

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    1. Oui, comme on se focalise sur un unique personnage, le récit a aussi une dimension personnelle à laquelle est lié le suspense, qui consiste à savoir comment Harmony va se sortir de cette très mauvais passe.. il n'y a pas de didactisme, la réflexion émerge naturellement de l'expérience de l'héroïne.

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  14. Tentée, pourtant je lis peu de SF.

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    1. J'en lis rarement aussi, sans doute à tort, car j'y prends souvent beaucoup de plaisir, comme avec ce titre, qui est par ailleurs très court, je ne peux donc que t'encourager à te laisser tenter...

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  15. Je ne comprends pas que l'on touche volontairement à son corps, sans nécessité médicale ; je suis donc aux antipodes de ce personnage, mais justement ça m'intéresse de voir comment elle va s'en sortir.

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    1. Je te rejoins complètement, se faire opérer alors qu'on n'y est pas contraint... mais quelle idée... ! L'héroïne ne suscite guère d'empathie, on se réjouit presque de sa dégringolade..

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  16. Anonyme1.3.26

    Très contente que tu aies aimé ! J’ai envie de lire la trilogie de cette autrice, on en dit beaucoup de bien ( Une Comète)

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    1. Je vais m'intéresser moi aussi à cette trilogie, déjà mentionnée dans l'un des commentaires..

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