"Le sang des innocents" - S.A. Cosby

"Le mal n’est jamais très compliqué. Par contre, il a beaucoup de culot."

Le comté de Charon, comme de nombreuses villes du sud des Etats-Unis, s’est bâti sur la violence et le chaos, et son histoire est jalonnée de terribles épisodes, allant d’une sombre affaire de cannibalisme à une tuerie familiale, en passant par une épidémie de malaria ou un empoisonnement collectif... Sans doute ses habitants ont-ils la mémoire courte, puisqu’ils estiment qu’avec seulement deux meurtres sur les quinze dernières années, Charon est une ville paisible. Plus pour longtemps… Une fusillade au lycée sonne le glas de son apparente tranquillité, en même temps qu’elle met un terme à l’existence de Jeff Spearman, son professeur le plus populaire, adoré de ses élèves comme des parents de ces derniers. Le jeune afro américain à l’origine de la tuerie, Latrell Mcdonald, n’y survit pas non plus. Il est abattu sur les lieux par un membre de l’équipe du shérif, dans des circonstances confuses.

Lorsque l’on découvre dans le téléphone de Jeff Spearman des clichés et des vidéos à caractère pédophile d’une extrême violence, mettant en scène des tortures et des meurtres, l’enquête prend une tournure ignoble et difficilement supportable.

Elle est orchestrée par Titus Crown, shérif du comté. L’homme, toujours tiré à quatre épingles, refuse d’afficher tout signe de négligence, entre autres pour ne pas prêter le flanc aux critiques de ses nombreux détracteurs. Titus est noir, ce qui le met dans une position inconfortable, d’un côté haï pour sa couleur de peau, et de l’autre considéré comme un traître à la solde du système. Mais Titus en a vu d’autres. Solide et intelligent, il maintient son cap, et gère les opportuns avec fermeté et sens de la répartie. Et puis il a aussi des admirateurs, qui voient son passé au FBI comme la preuve ultime de sa compétence. Ça, c’est parce qu’ils ignorent que si Titus a quitté le Bureau, ce n’est pas tout à fait, comme il l’a officiellement annoncé, pour s’occuper de son père vieillissant, mais parce que sa dernière mission s’est soldée sur un échec sanglant, qui le traumatise et le culpabilise encore, ce que l’auteur a tendance à rappeler trop souvent par le truchement d’allusions censées entretenir le mystère de cet épisode mais qui deviennent en réalité rapidement pénibles, car peu subtiles.

Ce personnage principal est l’un des points forts du roman. Sa façade d’assurance voire d’intransigeance et son humour pince sans rire dissimulent une grande sensibilité et un doute permanent quant à la légitimité morale de ses actes et le sens d’une mission que l’enquête en cours remet en question. Motivé par l’espoir de changer les choses en intégrant le système de l’intérieur, il réalise qu’il est difficile voire impossible d’être exemplaire. Il faut dire qu’en plus d’investiguer sur une affaire qui le plonge dans les affres d’une barbarie poussée à l’extrême, Titus doit composer avec la probité toute relative de certains de ses collaborateurs et avec la perspective de la célèbre foire d’automne de Charon, à l’occasion de laquelle des nostalgiques de la Confédération comptent défiler en hommage à un héros sudiste, au grand dam d’une partie de la communauté noire, qui se mobilise sous la houlette d’une pasteur combatif et inflexible.

L’autre intérêt du "Sang des innocents" réside dans son contexte, représentatif de ce sud des Etats-Unis peuplé de péquenauds arriérés et xénophobes dont les mentalités n’ont guère changé depuis l’époque de l’esclavage puis de la ségrégation, et où règne l’hypocrisie d’un christianisme puritain aussi raciste que sexiste…

Aussi, bien que regrettant certaines facilités stylistiques auxquelles se laisse aller l’auteur, j’ai dans l’ensemble apprécié cette lecture.
 


Une double participation à l’Hiver Polar d’Alexandra, qui me permet de cocher la case "Arme à feu" de son Bingo…



Commentaires

  1. Apprécié aussi, mais sans billet (la flemme me guette trop souvent)

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