"Les habitantes"- Pauline Peyrade

"Elles vivent partout. Sous la glace, dans les déserts, au fond des océans, des lacs et des rivières. Bactéries à pigments, elles peignent le ciel en bleu, les pierres en noir."

Emily vit en quasi recluse dans la maison de Moune, sa défunte grand-mère. C’est une maison taillée dans le bâtiment d’un vieux corps de ferme, cernée par les bois. Sa chienne Loyse y vit aussi. Et autour, vivent des saules et des hirondelles, des trembles, des chauve-souris et des abeilles, une rivière, des champignons… 

C’est un roman où l’ensemble du vivant, qu’il soit humain, animal ou végétal, occupe une même place. C’est ce qui le rend à la fois si singulier et si beau. Pauline Peyrade y pratique une sorte de remise à niveau, contraint notre regard à se faire multidirectionnel, à abolir toute hiérarchie anthropomorphique. Son roman accorde autant de place à ses héroïnes (puisque qu’on ne croise, dans Les habitantes, que des femmes) qu’au monde qui les entoure, et à ses manifestations les plus remarquables comme les plus minuscules. Elle remet en évidence ce qu’on ne voit pas, ou ce qu’on ne voit plus, sans ostentation ni didactisme, mais par l’immersion que provoque naturellement cette attention extrême qu’elle porte à tout -l’abeille qui vrombit près de la fenêtre, l’araignée qui tisse sa toile, le bruit des châtaignes qui s’écrasent sous les pas... Pour autant, cette précision exclue toute lourdeur et tout lyrisme. Le regard -au sens large du terme- s’attarde sur l’environnement sans le fantasmer, de manière frontale, se faisant le rapporteur exhaustif d’un foisonnement où se mêlent odeurs, sons, couleurs, rend compte du vivant, de l’organique, et n’occulte ni ses processus de mort et de décomposition, ni sa dimension potentiellement blessante. 

Le même intérêt, total et sans jugement, est porté au corps et à ses sécrétions, voire à ses humeurs – ce qui donne parfois lieu à des descriptions peu ragoûtantes.

Les images convoquées, qui font se côtoyer le trivial et la beauté, mêlent une simplicité et une acuité qui les rendent juste évidentes.

La voix d’Emily tisse quant à elle le fil d’une intrigue qui fait s’entrechoquer la profusion biologique du bois où elle s’adonne à de longues balades et à des baignades en étang et le prosaïsme des affaires humaines. Ces dernières s’invitent dans le texte par les courriers que lui envoient son père, sa sœur et un notaire, l’informant de la décision de mettre la maison de Moune en vente, et qu’elle a trois mois pour se manifester. Leur froideur administrative et leur contenu menaçant accentuent la violence de cette intrusion à laquelle Emily, qui ne prend même pas la peine de répondre, oppose une inertie qui les semaines passant devient de plus en plus problématique… 

Rythmé par de courts chapitres, c’est un texte étrange et sensoriel, parfois dérangeant, mais surtout envoûtant.


C’est un Gravillon (192 pages aux Editions de Minuit), chez Sibylline.

Commentaires

  1. Je suis très hésitante devant ce roman ; je ne me rends pas très bien compte de ce qu'il donne. Et le côté "peu ragoûtant" ne me tente guère. Il est en commande à la bibliothèque, je testerai prudemment, sans risque.

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  2. nathalie10.3.26

    Alors ça, ça m'intéresse. Jamais entendu parler de cette romancière en plus (faut dire que je regarde les tables de littérature française en librairie).

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    1. nathalie10.3.26

      Tu as compris qu'il faut lire "je regarde pas vraiment"...

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  3. J'ai entendu parler de ce roman sur France Culture... Je ne sais pas si j'aimerais, même si l'aspect antispéciste m'intéresse.

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  4. Une lecture intéressante pour son atmosphère, on dirait.

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  5. je me méfie énormément de ce genre d'écriture, tu la dis "envoutante" mais je suis diablement cartésienne et je suis rarement envoutée,.
    Remarque qui n'a vraiment rien à voir, mais les éditions Minuit ont réussi à imposer leur graphisme et on reconnaît leur maison d' édition alors que leurs efforts pour cela sont très minimalistes. J'aime bien cela.

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