"Je pleure encore la beauté du monde" - Charlotte McConaghy

"La forêt a un cœur battant que nous ne voyons pas."

Inti Flynn, biologiste, chapeaute un programme de réintroduction du loup dans les Highlands écossais, région que, comme la plupart des membres de son équipe, elle découvre à l’occasion de ce projet.

Fille d’une australienne et d’un canadien qui se sont rapidement séparés après la naissance de leurs jumelles, elle entretient avec sa sœur Aggie une relation fusionnelle, notamment depuis que cette dernière, suite à un traumatisme dont on découvre ultérieurement l’origine, est devenue mutique et incapable de mettre un pied dehors, voire, certains jours, de sortir de son lit. Elles communiquent à l’aide d’une langue des signes qu’Aggie, encore enfant, avait inventée à leur seul usage. Elles ont grandi aux côtés d’une mère dure à cuire, citadine jusqu’au bout des ongles, et qui, marquée par sa fonction d’inspectrice de brigade criminelle, s’est efforcée d’aguerrir l’hypersensible Inti, atteinte d’un rare syndrome dont la caractéristique est de faire éprouver aux malades les sensations dont ils sont visuellement témoins.

Les deux mois qu’elles passaient chaque été aux côtés de leur père, avant qu’il ne disparaisse brutalement l’été de leurs seize ans, étaient une parenthèse enchantée. Bucheron repenti transformé en naturaliste, il vivait dans la forêt, en contact étroit avec la nature et en quasi-autosuffisance. Il leur a transmis son amour et son savoir des arbres, leur a inculqué le respect et l’importance de prendre soin de l’ensemble du vivant, individus, animaux ou végétaux.

Si Inti a plutôt opté pour l’approche paternelle du monde, elle a toutefois avec l’expérience abandonné ses illusions sur la nature bienveillante des hommes, et s’est constitué, pour affronter leur brutalité, une solide cuirasse qui se révèle fort utile dans le cadre de sa mission.

Son équipe se heurte à l’hostilité des locaux, notamment des éleveurs, qui craignent des attaques sur leur bétail. Et puis le loup, par méconnaissance, cristallise encore terreur et fantasmes. Malgré les actions de communication et le dialogue que tentent d’instaurer les biologistes, le climat est tendu.

Bientôt un loup est abattu par un éleveur qui ne peut pas vraiment prouver la légitimité de son acte, puis Inti tombe sur le cadavre d’un homme possiblement tué par un loup, qu’elle décide de dissimuler…

L’intrigue se déploie sur plusieurs pans, à la fois enquête policière s’agissant de découvrir qui -homme ou animal ?- est à l’origine de ce cadavre dont seule Inti et le meurtrier connaissent l’existence (pour les autres, l’homme est porté disparu), récit naturaliste, drames familiaux, histoire d’amour… il y a le mystère peu à peu dévoilé de la prostration d’Aggie, une sordide histoire de femme battue dont se mêle Inti à ses risques et péril, ou encore la relation chaotique qu’elle entame avec l’inspecteur de la police locale, et auquel, inconsciemment terrifiée par la double possibilité de la dépendance et de la perte, elle refuse de s’attacher.

Ajoutée à ces multiples pans narratifs, la récurrence de traumatismes subis par les personnages féminins en butte à la violence masculine finit par provoquer un effet de surdose…

Pour être honnête, si j’en ai été consciente lors de ma lecture, j’ai néanmoins été emportée par l’écriture fluide de l’auteure, le suspense qu’elle instille à son intrigue, et surtout par l’intérêt que présente toute la partie sur la réintroduction du loup, très instructive (et haletante), sans être didactique. Et puis l’auteure a l’intelligence d’évoquer les forces en présence sans tomber dans le manichéisme, en laissant la place à la nuance et aux arguments des uns et autres.

Jouant sur la distinction entre la dimension substantielle de la prédation animale et la nature perverse de la prédation humaine, "Je pleure encore la beauté du monde" invite à renouer le lien avec une nature dont nous avons oublié -au risque de provoquer notre perte- faire partie intégrante.


De la même auteure, Electra vient de lire "Wild Dark Shore" (traduit en français sous le titre "Les fantômes de Sheawater").

Commentaires

  1. Dans ma revue de presse de janvier, j'avais noté avec intérêt "Les Fantômes de Shearwater"... une écrivaine que je ne connais pas mais qui, avec ton billet, rajoute à ma curiosité.

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  2. Tellement de retours positifs sur ce texte... et pourtant je n'arrive pas à me décider. Alors que le thème m'intéresse particulièrement. J'ai peur du "trop" que tu évoques un peu dans ton billet, je crois. Maintenant qu'il est disponible en poche je vais sans doute me laisser tenter.

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  3. Ce roman m'est tombé des mains ! Tout d'abord, une construction et des thèmes un peu trop semblables à ceux de Migrations, lu et plutôt aimé dans le cadre du book-trip en mer... ensuite, cette manière de parler de mentionner un traumatisme sans l'expliquer et de faire durer le plus longtemps possible l'ignorance du lecteur. ça m'a agacée !
    Pour finir, j'avais lu il y a quelques années La frontière du loup de Sarah Hall, qui à mon avis était bien plus réussi.

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  4. Nathalie18.4.26

    Je crois que j’ai lu un article sur ce livre, je vais le noter, ça pourrait me plaire.

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  5. J'hésite depuis un bon moment devant ce roman, sans arriver à me lancer. J'ai l'impression que l'on a affaire à un livre comme on en voit pas mal en ce moment, sans vraie originalité.

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  6. " la nature bienveillante des hommes", en tant que femme, tu y crois déjà moins facilement au départ. ;-) C'est vrai qu'en tant que bucheron, c'est moins évident. Merci d'avoir présenté ce livre en tout cas

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  7. j'ai bien peur de laisser ce roman de côté je suis presque certaine de ne pas trop apprécier ni le thème ni les personnages.

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