"L’affaire de la rue Transnonain" - Jérôme Chantreau

"Cela devient autre chose qu'une affaire de police. C'est une affaire de bête."

En avril 1834, l’actuel 62 de la rue Beaubourg est le numéro 12 de la rue Transnonain. C'est un immeuble où logent, dans une extrême exiguïté, trente-quatre locataires. On y dort et on y travaille, ses appartements transformés en ateliers servant de cuisine le jour et de dortoir la nuit. On a là une imprimerie, un atelier de bijouterie et un d'horlogerie, un marchand de meubles... Il y a même un théâtre.

La nuit du 14, les émeutes qui ensanglantent alors le pays atteignent à Paris un certain niveau de violence (les autorités ont laissé la tension monter pour se donner le prétexte d’une intervention musclée). Ces troubles ont débuté à Lyon. Ce n'est pas la première fois que les canuts se révoltent, mais cette fois, la colère s’est propagée à travers le pays. Le gouvernement en impute la faute à cette maudite Société des Droits de l'homme, organisation secrète qui attise la colère du peuple et pousse les ouvriers à la révolte. Une colère pourtant légitime : avec la mécanisation, le chômage augmente en même temps que les salaires baissent, et le travail ne permet plus de vivre décemment.

L’assassinat d’un certain capitaine Rey dans des circonstances confuses -tout ce qu’on sait, c’est qu’une civière portant son cadavre est passée rue Transnonain- motive l’assaut du n° 12 -un assaut tout relatif, la concierge ouvrant la porte aux troupes- par l’armée, qui abat douze de ses locataires, soi-disant insurgés. Aucune des victimes n’étaient armées. Parmi elles figurent des hommes et femmes, des jeunes ou des quinquagénaires, des ouvriers, des commerçants, un clerc de notaire… et Louis Breffort. Pendant que dehors sévissait le fracas des combats, des coups de feu, des bombes éclatant dans les barricades, il s’est à dix-huit ans offert sa première nuit d’amour avec Annette Vacher, une flamboyante beauté rousse qui fait commerce de ses charmes sous le nom de Perle la Rouge. Son appartement se situant à l’ultime étage de l’immeuble, il est le dernier à avoir été abattu. Annette s'est échappée par les toits, ne laissant derrière elle qu'une paire de bas et un médaillon. 

L'oncle du jeune homme, qui a aussi perdu son frère dans l’assaut, intente une action en justice et fait appel à un jeune avocat du nom d'Alexandre Ledru-Rollin, qui rédige un mémoire à partir de témoignages lui permettant de conclure sans aucun doute que l’affaire de la rue Transnonain un crime d’Etat, conviction relayée par certains médias et par la rumeur populaire. Face à la portée dangereusement symbolique qu’est en train d’acquérir l’énorme bavure, les autorités ont besoin de la légitimer, et pour cela il leur faut un coupable. Ce sera Louis, qui aurait depuis sa fenêtre assassiné le fameux capitaine Rey. 

Joseph Lutz est chargé d’en apporter la preuve. Agent des mœurs au physique ingrat, qui s’abrutit d’alcool pour oublier les migraines que lui provoquent un éclat de plomb coincé dans sa boîte crânienne (un souvenir de guerre), l’homme traîne en tant qu’ancien collaborateur du célèbre Vidocq un passé sulfureux, que certains voudraient lui faire payer. Sa hiérarchie voit là l’occasion d’exercer un opportun chantage : la tête de Breffort contre l’effacement des preuves de ses malversations. Lutz aurait pu se contenter de remplir sa part de marché, mais il sent bien que quelque chose cloche -les témoignages des événements sont peu fiables et surtout, tirer sur qui que ce soit depuis le dernier étage de l’immeuble s’avère techniquement impossible-, et il ne peut s’empêcher de traquer la vérité. 

Le récit alterne entre les personnages d’Annette, de Lutz, et dans une moindre mesure celui d’Adolphe Tiers, alors à la solde d’un Louis-Philippe au nom duquel il incarne l’impossible compromis entre des républicains orphelins de la Révolution qui voient s'éloigner leurs rêves d'égalité, et les nostalgiques de l'ancien régime. Les incursions auprès de cet individu falot et à la voix aigrelette mais aussi brillant qu’ambitieux, mettent en évidence la violence et l’iniquité d’un Etat qui masque par quelques libéralités accordées ici ou là sa volonté de faire taire toute velléité de justice sociale.

Quant à Annette et Lutz, c’est à leur chute respective que nous assistons, en même temps que des incursions dans le passé éclairent leur parcours. La première, contrainte à la fuite, s’enfonce peu à peu dans la misère, quand le second, de plus en plus obsédé par l’affaire, se précipite vers sa propre perte. L’auteur nous les rend palpables, parvenant même à nous émouvoir face à la déchéance du peu sympathique Lutz, et les entoure de beaux personnages secondaires parmi lesquels j’ai notamment retenu le docteur Pârent, devenu légiste parce que la souffrance le fait s'évanouir, et qui a refusé la Légion d’honneur sous prétexte que le champagne lui donne des gaz…

Jérôme Chantreau anime et dote d’une belle densité cet épisode historique en nous immergeant dans le Paris des années 1830 dont il restitue les odeurs, les bruits de rues, toute la trivialité du quotidien, les lieux où le peuple trime ou s’étourdit. On traverse la ville de ses halles et ses cabarets à ses carrières de gypse où des ouvriers s’échinent dans des conditions déplorables, en passant par les locaux clandestins d'un journal tenu par des féministes ou les hauts-lieux de l’Etat. Les provinciaux venus dans la capitale pour travailler sont les immigrés de l’époque, et forment une sous-classe ouvrière que les autorités cherchent par tous les moyens à renvoyer hors des murs.

A lire.


Les avis d’Athalie et de Keisha.

Commentaires

  1. Ton commentaire donne vraiment envie ! J'avais déjà vu l'avis de Keisha et Athalie

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    1. Il mérite l'unanimité qu'il suscite, tu peux te laisser tenter sans crainte !

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  2. J'admire une fois de fois de plus, ta capacité à synthétiser la complexité d'une "l'affaire" bien tordue, aux enjoueux politiques multiples ... J'ai beaucoup aimé ce titre pour la plongée dans le Paris des années 1830 dont l'auteur restitue de manière sensitive toute la réalité sociale. Un roman historique fort bien troussé, ma foi !

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    1. L'immersion parisienne est en effet très réussie, et j'ai beaucoup aimé aussi suivre les trajectoires d'Annette et de Lutz, aussi palpitante l'une que l'autre..

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  3. Chouette billet qui redonne à vivre ma lecture! On en redemande, de ces romans historiques là.
    Et je découvre la couverture du poche.

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  4. La période m'intéresse peu, mais je note que ce roman semble aussi documenté qu'incarné. Un jour peut-être...

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    1. Ton commentaire résume parfaitement les qualités de ce roman instructif, mais jamais aux dépens de sa dimension romanesque (et vice-versa !).

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  5. J'ai été plus brève que toi dans mon avis, mais aussi enthousiaste. Même pour quelqu'un qui n'est pas fan de romans historiques, c'était une belle découverte.

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    1. Je suis allée relire ton avis, très complet tout de même. Comme toi, je ne suis pas une adepte des romans historiques, mais l'auteur parvient ici à mêler naturellement Histoire et fiction et sait rendre son récit palpitant.

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  6. je note pour mon beau-père qui est féru de romans historiques !

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  7. Il rend tout ça si vivant et son récit si addictif... digne des feuilletonistes :-)

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    1. C'est vrai qu'il y a un côté "feuilleton" dans la manière dont sont déroulés les parcours d'Annette et de Lutz, avec une dimension à la fois aventureuse et sordide.

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  8. j'avais beaucoup aimé le contexte historique moins l'histoire d'amour.

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    1. L'histoire d'amour entre Annette et Louis ? Elle est très peu évoquée finalement, puisqu'elle s'arrête net dès le début du récit.

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  9. Philippe D21.4.26

    Je ne connais pas l'auteur, mais j'ai déjà lu des avis sur ce livre et il pourrait bien me plaire.

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    1. Je ne crois pas avoir lu d'avis négatif à son sujet...

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  10. L'auteur semble faire revivre tout un pan de notre histoire et ceci de manière aussi évocatrice qu'immersive !

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    1. Oui, l'équilibre entre Histoire et romanesque est bien dosé, et comme l'écrit Athalie, l'immersion dans le Paris des années 1830 est très réussie.

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  11. J'avais l'impression d'avoir davantage croisé ce titre sur la blogo, mais visiblement non, je confonds peut-être avec un autre livre. En tout cas, celui-ci est bien noté sur ma LAL.

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    1. Et tu peux l'y laisser, il vaut vraiment le détour, j'ai été complètement embarquée.

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  12. Dès sa parution j'ai eu envie de lire ce roman et maintenant qu'il est en poche, ce sera plus facile. Il a tout pour me plaire, l'époque, l'enquête, les personnages en présence ..

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  13. Voilà une nouvelle chronique élogieuse ! Je ne connais pas encore cet auteur mais j'ai noté ce titre suite à la chronique de Keisha, il est dans ma médiathèque en ville mais déjà emprunté...avec 5 réservations, donc je ne me mettrais pas en 6ème position car ce serait en plein été que j'arriverai à l'emprunter et donc à une période où je ne suis pas chez moi...et durant laquelle je ne fréquente pas les médiathèques.

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    1. Il attendra bien la rentrée de septembre...

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  14. je l'ai lu et beaucoup aimé!

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    1. J'ai l'impression qu'il fait l'unanimité...

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  15. Merci pour cette découverte. Un roman et un épisode historique que j’ignorais totalement. Tu piques ma curiosité !

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    1. Jérôme Chantreau exhume avec ce titre un épisode méconnu de l'Histoire, fait divers qu'il replace habilement dans un contexte rendu très concret. Une bien jolie réussite.

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