"Perpétuité" - Guillaume Poix
"Il n’y a plus qu’à se jeter dans la nuit et voir ce qu’elle a dans le ventre."
Autour de Pierre, premier surveillant (sorte de chef d’équipe) que ses collaborateurs apprécient pour sa capacité à trouver le juste équilibre entre copinage et autoritarisme, orbitent des profils divers parmi lesquels une jeune mère de famille, un vieux briscard toujours prompt à l’anecdote, un jeune stagiaire un peu timide, un accro à la musculation, un homme ravagé par un drame personnel qu’à peine trois semaines séparent de la retraite…
La focale de l’auteur s’attarde plus précisément sur deux des piliers de l’établissement, les deux femmes qui, dans un milieu féminisé à marche forcée, en assurent la direction. Bianca Mariani est l’aînée, que son logement de fonction met en proximité permanente de la prison, mais il en faut plus pour contrarier cette corse pleine de ressort et d’humour, certes un peu mégalo mais surtout animée d’un idéal sincère –"rendre la taule habitable"– et d’une autorité naturelle qui forcent le respect. Emilie Lavorel, plus jeune directrice pénitentiaire que l’établissement ait connue, en a d’ailleurs fait son modèle. Coquette et toujours tirée à quatre épingles, elle apparaît comme une anomalie dans ce décor déprimant.
L’établissement compte un total de onze uniforme pour assurer sa surveillance nocturne, quand ils sont une centaine en journée. Coupés douze heures durant du monde extérieur, ils vont une fois encore être en permanence sur la brèche, s’attendant à tout moment à l’incident qu’augurent la surpopulation carcérale, la promiscuité et l’inconfort subis par les détenus et le manque d’effectifs. Et la nuit, toute en tension, ponctuée d’évènements plus ou moins attendus, va tenir ses promesses, avec l’accueil et la prise en charge d’un célèbre tueur en série, un départ d’incendie, la menace de sanction pesant sur l’une des surveillantes ayant agressé un détenu…
L’auteur nous immerge dans cet épisode nocturne en le déroulant avec une efficacité parfois quasi documentaire, tout en accordant une grande place à la dimension humaine de cet éprouvant contexte, qu’il s’agisse de décrire la solidité et la camaraderie salutaires qui caractérisent les rapports entre collègues ou d’évoquer le poids émotionnel qu’induisent la tension permanente, la gestion répétitive des difficultés cumulées, le contact avec des détenus parfois violents, mais qui parfois aussi bouleversent. Loin des statistiques, de la diabolisation médiatique, les fonctionnaires pénitentiaires sont confrontés à des êtres complexes, souvent vulnérables, qui ont souvent échoué là suite à des parcours de vie chaotiques, marqués par la précarité, le désert affectif et le chaos éducatif.
Le récit est par ailleurs enrichi de la vision que portent sur le système carcéral ces hommes et femmes qui exercent au cœur de l’expression concrète de sa machinerie, conscients de ses limites, voire d’une inefficacité qu’ils constatent notamment face aux récidives interchangeables, à l’aggravation des troubles psychiatriques ou à la désespérance que la prison imprime chez la plupart des détenus. Et il faut en plus composer avec le manque de moyens, la mise en œuvre de directives et de circulaires décorrélées de la réalité du terrain, l’obsession de la traçabilité et la paranoïa numérique introduites par les nouvelles technologies… avec le risque létal, aussi, indissociable d’une profession où l’on estime à deux par mois le nombre de suicides perpétrés sur le lieu de travail. Mais la pénitentiaire, "c’est pire que la Grande Muette", et c’est là un sujet tabou…


Quel métier difficile que celui de gardien de prison. Et l'état des prisons françaises est vraiment une honte pour notre pays.
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