"Nourrices" - Séverine Cressan

"C’est leurs bonshommes qui décident ça. Une femme qui allaite peut pas coucher avec son mari, sinon, ça fait tourner son lait. Et il n’a pas envie d’attendre. Il va quand même pas laisser un mioche prendre sa place !"

J’ai d’abord eu quelques craintes, le roman s’ouvrant sur une scène étrange, quasi surnaturelle. L’héroïne, réveillée et comme appelée, en pleine nuit, par les coups de bec frappés par un oiseau à sa fenêtre, se rend dans la forêt où elle se met à hululer, avant de trouver, couché dans une clairière avec un carnet en guise d’oreiller, un nouveau-né au regard intense…

Cette héroïne, c’est Sylvaine, habitante d’un village dont on ne connaitra ni le nom ni la localisation, en un temps lui aussi indéterminé, mais que l’on suppose être le XIXème siècle. Mère d’un petit garçon, elle s’est faite nourrice, emploi alors fréquent pour les femmes des campagnes à qui il permet d’améliorer un quotidien difficile. Avec d’autres, elle a ainsi fait le voyage à la ville dans la carriole du Meneur, homme brutal et vicieux s’enrichissant sur le dos de ces nourrices qu’il convoie et dont il gère "l’approvisionnement" en enfants. Là, elle a subi l’humiliante évaluation de sa capacité à allaiter et de la qualité de son lait, s’est sentie comme dans un marché à bestiaux. Elle y a récupéré Gladie, nouvelle née d’une employée de maison mise enceinte par son patron, dont l’épouse a également donné naissance, presque au même moment, à une autre petite fille, qu’allaitera la domestique… Ne s’imaginant pas laisser son petit garçon déjà privé de son sein dorénavant réservé à sa petite pensionnaire, elle a fait le choix d’être nourrice "à emporter", et a donc ramené Gladie chez elle.

Lorsque cette dernière, inexplicablement, meurt, Sylvaine et son mari Andoche décident de lui substituer le nourrisson de la forêt, lui parce que le couple pourra ainsi conserver le revenu de son épouse, elle car elle n’imagine pas un instant abandonner celle qu’elle surnomme son "enfant de lune".

Le contenu du carnet qui accompagnait cette dernière, en s’insérant régulièrement dans l’intrigue, nous éclaire sur ses origines, et ajoute au récit une autre histoire de femme aux prises avec la domination masculine. Car c’est un temps bien rude pour celles dont les corps sont souvent réduits à leurs fonctions nourricières ou soumis à la volonté des hommes, à qui l’on dénie le droit à l’instruction, à l’indépendance et à la maîtrise de leur propre destin. Elles ne sont toutefois jamais réduites à leur statut de victimes, le roman s’attachant à mettre en évidence la solidarité qui souvent les relie, et faisant de Sylvaine une héroïne mémorable, singulière et forte d’une générosité primitive, quasi animale.

Séverine Cressan, avec une attention particulière à la dimension organique de la présence des êtres au monde, rend par ailleurs un très bel hommage à ce qui caractérise la féminité, notamment en portant sur la maternité un regard dont l’émerveillement se traduit par une approche quasi surnaturelle, où le viscéral se mêle à l’onirique, où l’instinct transcende les contingences biologiques, la reliant au vaste réseau d’une nature tantôt protectrice et féconde, tantôt d’une violence qui se fait parfois l’écho de rages humaines… C’est avec beaucoup de talent que l’auteure entremêle à son contexte, inspiré d’une âpre réalité, des éléments légèrement fantastiques, suggérant le conte, mais déployés de manière assez subtile pour qu’une terre à terre comme moi s’en arrange. Elle donne à son texte une amplitude nourrie de puissance vitale exacerbée, déploie une poésie du charnel, qui sous sa plume subjugue et stupéfie (je crois n’avoir par exemple jamais lu de scène d’accouchement aussi belle et intense que celle de ce roman).

A lire.

Les avis d'Athalie et de Manou.

Commentaires

  1. Je me régale à lire ton dernier paragraphe ... C'est aussi ce qui m'a beaucoup touchée dans ce roman, ce regard sur la maternité, poétique et charnel, je ne pense pas non plus avoir déjà lu ça quelque part. J'ai croisé l'autrice sur un salon cette année et on en a un peu discuté avec d'autres lectrices, on était unanimes sur la sensualité de la mise en scène du corps maternant et Severine Cresson en a été émue et étonnée ...

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  2. Beaucoup aimé aussi. Une lecture qui reste en mémoire

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  3. Ton avis me donne envie de lire enfin ce roman repéré depuis sa sortie, mais que depuis, je tardais à emprunter, par méfiance, sans doute.

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  4. j'avais beaucoup aimé ce roman, avec une réserve alors que ce côté onirique n'a pas gêné beaucoup de lectrices.

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  5. Nathalie15.5.26

    Je ne l’ai pas lu, mais je me permets de signaler une émission récente d’histoire sur le sujet, bien moins émotionnelle sans doute. Ce n’est pas contradictoire mais ça offre un contrepoint intéressant : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-cours-de-l-histoire/nourrices-quand-les-filles-des-champs-veillent-sur-les-enfants-des-autres-7872175

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