"Faire bientôt éclater la terre" - Karl Marlantes

"Le faux mythe du marxisme ne gagnera jamais face au faux mythe de l’Amérique."

Après celle du suédois Vilhelm Moberg -dont je vous parlerai bientôt du tome IV), voici une autre saga d’émigrants scandinaves. Il s’agit cette fois de Finlandais, et si leur exil survient un demi-siècle après celui des Nilsa, leur destination est la même.

Nous sommes à l’aube du XXème siècle. La Finlande est alors sous une domination russe dont les manifestations se font de plus en plus concrètes. La famille Koski vit dans la région de Kokkola, au nord des côtes finlandaises, d’une ferme qu’elle loue et des revenus aléatoires de sage-femme de la mère. Le roman s’intéresse aux trois aînés des enfants qui suite à divers circonstances, migrent aux Etats-Unis, et plus particulièrement à leur cadette, Aino. C’est une adolescente fougueuse et rebelle, séduite par l’idéologie socialiste, dont le petit ami Voitto fait partie d’une cellule révolutionnaire très active. A la suite de l’échec d’un attentat contre une base russe, elle est arrêtée et torturée, la cellule se disloque, et elle doit fuir son pays avec l’incertitude de ce qu’est devenu Voitto, à qui elle se promet de rester fidèle. Elle rejoint ses frères Ilmari et Matti dans l’ouest américain, à Deep River, où le premier s’est installé quatre ans auparavant et a bâti une ferme. Le second travaille comme bûcheron dans l’exploitation de John Reder.

Nous suivons en alternance avec celui des Koski, jusqu’à ce qu’ils se rejoignent, le parcours d’un autre émigrant originaire de Kokkola. Aksel Långström, jeune frère d’un des membres de la cellule où officiait Voitto, a lui aussi été contraint de quitter la Finlande. Il a débarqué du navire de pêche sur lequel il s’était engagé aux alentours de la Deep River, sachant que nombre de ses compatriotes s’y étaient installés, avec le rêve d’avoir un jour son propre bateau et d’être son propre patron.

Aino, fidèle au souvenir de Voitto, refuse de se marier, comme l’y incite lourdement Ilmari, et travaille pour gagner son indépendance au réfectoire de l’entreprise Reder. Là, elle constate des conditions de travail aussi indignes que dangereuses. Les bucherons risquent chaque jour leur vie pour un dollar, et sont hébergés dans des enclos insalubres où règne une inacceptable promiscuité.

Les hommes ne sont pas les seules victimes de cette exploitation forcenée. Les forêts, d’une abondance dont on profite sans se questionner quant à sa perpétuation, sont décimées à tour de bras, des mastodontes âgés de plusieurs siècles mis à terre en quelques jours maximum. Les Etats-Unis représentent pour les Européens qui y arrivent un pays d’arbres inconcevables. Un seul sapin de Douglas, qui peut atteindre cent mètres de haut et six mètres de diamètre, produit assez de bois pour construire trois à quatre maisons.

Pendant qu’Ilmari, très pieux, projette de construire une église et s’efforce de répondre aux exigences d’une future belle-mère intransigeante en affaires -qu’elles soient privées ou professionnelles- pour enfin obtenir la main de la belle mais froide Rauha et que Matti s’associe avec Aksel pour monter sa propre exploitation de bois, Aino tente de convaincre les bûcherons de se syndiquer et de faire grève pour obtenir d’abord de meilleures conditions d’hébergement, puis une augmentation de salaire. Son infatigable investissement la fait bientôt connaître au-delà de sa région d’adoption. S’impliquant dans des organisations syndicales, elle motive et convainc les troupes, organise les manifestations, avec tous les risques que cela comporte…

Au centre du récit, Aino est une héroïne moderne et mémorable, dont la liberté lui vaut parfois d’être insultée ou rejetée. Alors qu’autour d’elle des unions se nouent, des enfants naissent, et qu’elle finit elle aussi par céder au mariage, elle se montre sans compromission envers son engagement, finissant par y sacrifier sa vie de famille. Obsédée par l’injustice sociale et le mépris dans lequel sont tenus les ouvriers, ses aspirations se heurtent aux ambitions plus prosaïques et individuelles de ses proches, qui n’aspirent qu’à se faire une place au sein du grand rêve américain. Un rêve dont l’auteur montre non seulement les limites, mais aussi et surtout l’imposture. Le militantisme d’Aino nous amène à ses côtés dans des villes où des enfants font les poubelles pendant que leurs mères s’échinent au travail pour quinze cents de l’heure, au cœur de manifestations où les grévistes sont matraqués, voire abattus… c’est le temps d’un prolétariat misérable dont le quotidien est vampirisé par un travail pénible et parfois létal, et d’un inique bras de fer entre industriels et ouvriers. Le capitalisme conforte son implantation, et tire profit de tout, y compris de la guerre.

Le récit est précis, factuel, et en cela cohérent avec cette communauté finlandaise qu’il dépeint, dont Karl Marlantes évoque à l’envi l’impassibilité, ainsi que la même promptitude à la bagarre qu’à la réconciliation. L’importance accordée au contexte est évidente, parfois aux dépens de la dimension intime de l’intrigue, focalisée sur Aino et son action politique. C’est très intéressant, mais parfois un peu long, et j’ai regretté que la plupart des personnages secondaires ne soient qu’effleurés.

"(…) pour une révolution il faut des dirigeants visionnaires. En Amérique, ces gens-là se mettent aux affaires."
 

Une idée piochée chez Alexandra, qui me permet de participer aux Epais de l’été, chez Dasola et Tadloiducine, et aux Pavés de l’été de Sibylline (1152 pages au Livre de poche).


Petit Bac 2026, catégorie « Passage du temps »

Commentaires

  1. Kesketalu28.6.26

    Merci pour la découverte. Je vais aussi aller voir ces challenges de pavés, c'est sympa !

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    1. Oui, c'est sympa, et ça donne l'occasion de sortir de telles briques de sa pile...

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  2. Ah, oui, Alexandra l'avait chroniqué pour les Epais 2024... mais aussi Belette2911 pour les Epais 2023 (l'édition grand format, qui ne faisait "que" 860 pages!)!
    Je pense que moi aussi, au bout de quelques années, je me laisserai tenter par ce récit du rêve américain et de l'exploitation de ressources naturelles pour un profit financier à court terme...
    Paradoxalement, ce qui me fait temporiser, c'est les 1152 pages! Le genre de bouquin à emmener en vacances, plus qu'à lire durant le peu de moment que le boulot permet de consacrer à la lecture. Mes vacances ne sont pas pour tout de suite., j'ai le temps de le chercher en bibli. Merci pour cette première contribution qui me fait une piqure de rappel.
    (s) ta d loi du cine, "squatter" chez dasola

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    1. On finit en effet par bien connaître le sujet, et pour avoir lu entre autres Upton Sinclair, cette histoire de luttes ouvrières m'était déjà familière. Mais on en apprend beaucoup sur l'exploitation des forêts :). Et le personnage d'Aino est marquant. Je me suis demandée si l'auteur s'était inspiré d'une figure réelle, mais ce n'est pas le cas..

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  3. Je l'ai lu pour un prix littéraire. Très intéressant mais trop long, j'étais lessivée à la fin de la lecture. Je suis d'accord avec toi, certains personnages ne sont pas assez creusés.

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    1. Le roman aurait en effet gagné à être dégraissé d'au moins 200 pages à mon avis ... et j'ai regretté de ne pas passer plus de temps avec Margaret Reder, l'indienne Vasutati, et d'autres..

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  4. 1152 pages ! Je n'arrive plus à me décider pour de si gros pavés. J'en ai encore quelques uns dans ma PAL, mais ils y restent.

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    1. Malgré ses longueurs il se lit avec facilement, mais je comprends, c'est toujours avec un peu de réticence que je me lance dans de telles briques... j'en ai d'autres qui m'attendent sur ma pile, mais j'hésite...

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  5. Anonyme28.6.26

    Il me semble que tu n'es pas plus convaincue que ça et le nombre de pages me freine. Anne-yes

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    1. Disons que je ne regrette pas ma lecture, qui a été instructive, et portée par le personnage principal, mais ce n'est pas un coup de cœur. Je lui préfère La saga des émigrants, que je suis encore en train de lire...

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  6. depuis la Saga de Moberg que j'ai tant apprécié je sais que je peux me laisser tenter par ce genre .

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    1. Il pourrait dans ce cas te plaire, pour son sujet, et son aspect "saga", mais je pensais suivre de plus près tous les membres de la famille Koski, qui sont généralement évoqués seulement par rapport aux interactions qu'ils ont avec l'héroïne principale.

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  7. Philippe28.6.26

    Un peu trop gros, le pavé, quand même !

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    1. Je comprends que l'association "nombre de pages" et "avis mitigé" te retienne...

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  8. Mais oui, je me souviens, Alexandra en avait fait un coup de coeur et j'avais bien été tentée. Encore plus maintenant que j'ai pris goût aux sagas d'émigrants scandinaves.^^ Dommage que je n'y ai pas pensé pour cet été, c'est en effet un très beau pavé ! Mais je le renote pour plus tard.

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    1. Ca te fait une 1ère idée d'épais pour l'été 2027 !

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  9. Avec un tel pavé, on s'attendrait à suivre bon nombre de personnages, mais pas tant que ça visiblement. Je comprends ta déception sur ce point. Je n'en fais pas une priorité mais je garde ce titre en tête, je l'avais d'ailleurs déjà repéré chez Alexandra.

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    1. Je suis d'autant plus déçue de ce traitement superficiel des personnages secondaires que le peu qu'on en voit donne vraiment envie de mieux les connaître ... à lire éventuellement pour le contexte et le personnage d'Aino, donc.

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  10. Le sujet et les personnages pourraient me plaire, mais je retiens "c'est parfois un peu long"... je n'ai encore attaqué aucun pavé, je. ne vais pas en noter d'autres !

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    1. Je comprends, d'autant plus que celui-là pèse son poids ! Je continue de mon côté avec un pavé plus "court", et le tome IV de La saga des émigrants...

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  11. Aino a l'air de ces héroïnes de conviction qui forcent l'admiration même si ses valeurs semblent la détacher de sa vie privée. Quant à la critique sous-jacente du capitalisme, on pourrait dire que les choses n'ont finalement pas tant changé que ça et que l'amélioration physique des conditions de travail dans certains pays cachent une aliénation produisant ses propres méfaits.
    Je note même si le côté un peu long me fait un peu peur...

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    1. On est en effet toujours, plus ou moins, dans le même contexte que celui dépeint dans le roman. Si certaines luttes ont permis à certains endroits une amélioration des conditions de travail, il y a d'une part des disparités criantes en fonction des régions du monde, et la perduration du système capitaliste ne peut qu'entretenir la perpétuation des inégalités et la dévastation environnementale..

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  12. J'ai l'impression qu'en poche c'est encore plus épais. Pas attirée, ceci dit.

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    1. Oui en poche on gagne plus de 300 pages, ce qui est bien pour le challenge des Epais :)...

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  13. J'avais repéré cette saga, reste à savoir si j'aurai le temps et l'opportunité. En tout cas ça m'intéresse d'en apprendre un peu plus sur cette région du monde.

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    1. Si tu le lis dans ce but, tu seras comblée...

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  14. Pour l'instant je vais terminer "la saga des émigrants" et présenter ceux que j'ai déjà lu, je suis très en retard dans mes chroniques mais je note cette nouvelle série pour une autre année. Tu me tentes :)

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    1. Alors ce n'est pas vraiment une série, puisqu'il n'y a qu'un volume -ceci dit très épais, tu l'auras compris...- mais vraiment une saga, même si comme je le soulignes dans mon billet, j'ai regretté que tous les personnages ne soient pas traités avec le même niveau de précision.

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  15. Ma libraire me l'avait conseillé à sa sortie, mais j'ai reculé devant le nombre de pages.

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  16. Je cours après le temps en ce moment ... Alors 200 pages en trop, c'est rédhibitoire !

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    1. Et ce n'est pas un indispensable, même si j'ai beaucoup aimé le contexte, et d'être immergée dans ces luttes ouvrières du début du XXème siècle.

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  17. Un très bon souvenir de lecture, quand j'étais jurée du Prix du Livre de poche en 2024. Un beau pavé très intéressant.

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