"La femme sans tête" - Antoine Albertini

 "(…) la vérité est une putain qui se vend au plus offrant – au plus patient."

Sous-titré "Enquête sur une affaire classée", le récit commence par un premier mystère a priori anodin : dans l’après-midi du 7 août 1988, Pierre-Ange Cristofari, doyen de la commune de San Gjacintu, sur le cap Corse, convoque ses enfants sur son lit de mort et demande à être enterré, non dans l’emplacement du caveau familial qui lui a été réservé après d’âpres négociations, mais dans un endroit bien précis, et surtout bien plus "ordinaire", du cimetière de Santa Maria.

Au moment de creuser, advient une autre surprise, bien plus retentissante : l’emplacement est déjà occupé, par un corps momifié et décapité, dont l’autopsie révèle qu’il a été méthodiquement battu.

Serrier est le gendarme missionné pour l’enquête. Ce métropolitain exerce en Corse depuis trois ans, et il y a vite compris la dimension pulsionnelle du crime, qui a hissé l’île sur le podium des statistiques mondiales. Serrier est a contrario un homme méthodique et minutieux, qui travaille sans émotion ni jugement de valeur. Pour lui, une enquête est le croisement et la confrontation de variables dont l’analyse requiert surtout obstination et logique.

Le cadavre du cimetière est rapidement identifié : Gabrielle Nicolet a disparu en 1979 avec son fils Yann, âgé de huit ans, alors qu’ils séjournaient dans un camping de Santa Lucia.

Si Antoine Albertini nous relate cette enquête, c’est parce qu’il a lui aussi été happé par l’histoire de celle qui est devenue la Femme Sans Tête. Ça se passe en 2007, alors que sa vie est en train de virer au marasme. Il a trente-trois ans, sa carrière de journaliste jadis prometteuse stagne, il est poursuivi par les fantômes des morts qu’il a côtoyés trop souvent à son goût, et il est déjà aigri, face à une Corse devenue une caricature d’elle-même, livrée à des politiciens rapaces, des petites frappes, des dealers de drogue, et des marchands de soleil véreux dont l’avidité et les magouilles de haut vol ont sonné le glas de l’authenticité.

C’est en faisant des recherches aux archives qu’il tombe par hasard sur le dossier Nicolet. L’été 1988 est gravé au fer rouge dans sa mémoire. C’est celui de ses treize ans, et de la perte de son enfance. Au moment où il embrasse une fille pour la première fois, l’un de ses camarades se tue en sautant de la falaise depuis laquelle ils avaient l’habitude de plonger dans la mer. L’affaire de la Femme Sans Tête, qui avait alors fait la une des médias, et qu’il avait aussi entendu évoquée par son juge de père, remonte brutalement à sa conscience, et, comme il entreprend à son tour de mener l’enquête -les investigations de Serrier n’ayant jamais vraiment abouti-, le dévore bientôt d’angoisse.

Le récit alterne entre les quêtes respectives du gendarme et du journaliste sur les traces de Gabrielle Nicolet, et la reconstitution du parcours de la jeune femme, pour tenter de comprendre ce qui l’a menée à cette issue tragique. Son portrait émerge ainsi en filigrane, celui d’une femme à la fois indépendante et un peu paumée, infirmière et mère célibataire, d’abord parfois abrupt, et s’emportant facilement, selon certains. Celui, surtout, d’une femme sans doute trop libre pour son époque, qui avait la réputation de "coucher", et a dû subir rejet et mépris…

Antoine Albertini met en miroir l’obsession qui, à vingt ans d’intervalle, s’empare des deux hommes, poussés par la même motivation : rendre justice à Gabrielle et à son fils.

 Le gendarme si apte à se distancier des victimes de ses enquêtes se laisse gagner par l’affect, perd peu à peu contact avec la réalité. Sa vie de famille s’effiloche, le fossé avec ses collaborateurs se creuse… il faut dire que rares sont ceux qui se soucient de deux continentaux disparus dix ans auparavant. L’époque est celle de l’acmé du conflit entre le FLNC et les autorités, une répression souvent disproportionnée répondant aux attentats. La traque aux nationalistes laisse un boulevard à la criminalité. L’enquête de Serrier gêne, Yann et Gabrielle ne font pas le poids…

Le journaliste lui aussi piétine. Ses tentatives pour entrer en contact avec des proches des Nicolet et se soldent par un échec : les acteurs du drame ont disparu ou refusent de lui parler. Il s’obstine pourtant trois ans durant, suivant les traces de la mère et du fils de la Bretagne au Cap Corse, en passant par le sud-ouest de la France, s’accordant de plus en plus d’entorses à la déontologie journalistique.

J’ai beaucoup aimé l’entrelacement du récit de cette double enquête menée a posteriori et à contre-courant de l’indifférence générale, avec l’évocation de l’ébranlement qu’elle provoque chez les deux enquêteurs.


Petit Bac 2026, catégorie "Gros mot"

Commentaires

  1. Voilà qui semble original!

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    1. Oui, l'approche l'est en tous cas, et l'auteur parvient à ce que la construction, qui mêle 3 temporalités, ne soit pas trop confuse.

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  2. C"est de la non fiction si je comprends bien... Un genre qui se développe de plus en plus et c'est tant mieux. Dans le même style (mais sans cadavre à part dans certains placards) j'ai beaucoup aimé le récit de Fabrice Arfi La troisième vie.

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    1. Oui, tout à fait, on peut ranger ce titre dans ce qu'on appelle le "true crime", à la sauce corse ! Et je note ton conseil, j'aime beaucoup ce genre de récit.

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  3. ce récit part d'un fait divers réel ? où juste de l'imagination dé l'écrivain ?

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    1. Cela part d'un vrai fait réel, et si l'on en croit l'auteur, tout est vrai, il a juste changé les noms..

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  4. moi aussi, j'ai bien aimé.

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    1. Je viens d'aller lire ton billet, et je vois que tu avais aussi lu Malamorte, qui est également sur ma pile, suite à un séjour récent en Corse..

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  5. Une double enquête qui a l'air prenante. Comme Luocine, je me demande si c'est inspiré d'un fait réel ?

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    1. Oui, c'est un fait divers qui a pas mal secoué la région du Cap Corse. L'enquête est assez laborieuse, par manque d'éléments et par certaines volontés "supérieures" qui ne veulent pas la voir aboutir.. l'impact qu'elle a sur les deux enquêteurs a autant d'importance que l'enquête elle-même et c'est ce qui m'a plu. Ca m'a fait penser à La nuit du 12.

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  6. Une même enquête sur deux époques, mais pas de résolution en vue je suppose ?

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  7. C'est original en effet. Si je comprends bien l'auteur mêle l'enquête fictive et sa propre enquête. Evidemment, on a très envie de savoir s'il finit pas exhumer la vérité.

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    1. Je ne voudrais pas dire de bêtises, mais j'ai l'impression que les deux enquêtes sont réelles, bien que les noms aient été changés..

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