"La Maison des Jeux – L’intégrale" - Claire North

"J’ai commencé à te haïr le jour où tu as commencé à jouer pour jouer."

L’ouvrage regroupe très logiquement des textes d’abord parus indépendamment, constituant une trilogie.  Si chaque volume diffère quant à son unité de temps et de lieu, et au personnage qui y est mis en avant, l’ensemble est cimenté par une cohérence aussi bien scénaristique que thématique. La Maison des Jeux, à la fois présence concrète et entité conceptuelle, est comme l’œil d’un cyclone autour duquel orbitent des héros que l’on retrouve parfois d’une partie à l’autre.

Nous y entrons par une porte se situant dans la Venise du XVIIème siècle, "cœur commercial de l'Europe aimée de la peste et honnie des papes", avec un premier Livre intitulé "Le Serpent". Nous y faisons la connaissance de Thene, fille d'un riche marchand d'étoffes et d'une juive défunte, qu’un oncle cruel a mariée à Jacomo, rejeton d’une grande lignée désargentée qu’a acheté sa dot. Homme froid et humiliant, coureur de jupons et joueur invétéré, il dilapide la fortune de son épouse à la Maison des Jeux, où nobles et riches étrangers s’adonnent à l’art de la tactique ou au frisson du hasard. La force de caractère et l’imperturbabilité que Thene a acquises au contact de cet odieux personnage, combinés à sa propre intelligence de jeu, lui permettent de passer la porte de la Haute Loge, où ne pénètrent que de très rares joueurs triés sur le volet.

Le jeu auquel elle est alors invitée à participer se déploie sur l’échiquier politique d’une Venise partagée entre les puissances de l'Eglise et de l'Etat. La charge de Grand Inquisiteur du Tribunal Suprême vient de se libérer, et les quatre adversaires qui s’affrontent doivent placer leur postulant. Les pièces qui leur sont distribuées, représentées par des cartes de tarot -Valet d’épée, Reine de coupe, Sept de bâton...- correspondent chacune à un individu (homme politique ou homme du peuple, fonctionnaires…) qui, redevable à la Maison des Jeux, est contraint d’apporter son aide au candidat qui le joue, risquant parfois sa vie.

A chaque Livre, le jeu acquiert une dimension supplémentaire, s’étend sur un territoire de plus en plus vaste…

"Le Voleur" nous transporte à Bangkok en 1938. Un soir d’ivresse, Rémy Burke, joueur chevronné de la Haute Loge, se laisse défier par le jeune Abhik Lee. Il se retrouve embarqué dans une partie de cache-cache avec la Thaïlande comme terrain de jeu, et le sérieux désavantage que représente son mètre 80 d’européen. Son adversaire a misé vingt ans de sa vie, contre l’entièreté de la mémoire de Rémy.

Avec "Le Maître", Livre III qui clôt la trilogie, le monde entier devient le plateau d’une partie d’échecs à laquelle se livrent, de nos jours, le meilleur joueur de la Haute Loge et celle qui règne depuis des siècles sur la Maison des jeux, la mystérieuse et toute-puissante Maîtresse de ladite Maison. Avant de la provoquer, son adversaire a, dans les précédents opus, posé les jalons de sa stratégie.

Voilà une trilogie aussi intelligente que palpitante qui fait cohabiter dimension fantastique subtile, environnements très concrets et personnages palpables. L’amalgame entre le jeu auquel se livrent les héros et les enjeux (géo)politiques qui marquent son contexte est constant, et volontairement entretenu. La griserie du jeu, la beauté de la stratégie, l’admiration que suscite le génie de l’adversaire cohabitent ainsi avec la mise en œuvre de moyens ancrés dans des réalités historiques. La séculaire Maison des Jeux, qui possède des portes dans le monde entier, où se jouent des milliers de parties, se soucie d'empires et de rois, d’Eglises, de services secrets et d’armées… Les parties qu’elle orchestre peuvent impliquer la chute de gouvernements, le déclin d'économies, des révolutions...

Le lecteur, impliqué dans le récit par un vous qui lui est destiné et qui régulièrement l’interpelle, est mis dans la position privilégiée de celui qui a une vue d’ensemble.

La langue de Claire North, précise et évocatrice, rend en quelques phrases les ambiances de ses intrigues prégnantes, et dote ses personnages, même secondaires, de consistance. Qu’il s’agisse des venelles et des palais de la Venise du XVIIème siècle, du grouillement de Bangkok, de la luxuriante forêt thaïlandaise peuplée de paysans, de chamans et de trafiquants, ou encore de nos villes modernes, tous les lieux sont dépeints de manière crédible et immersive.

A lire !
 

Un autre titre pour découvrir Claire North : Sweet Harmony


Je ne sais pas si Philippe acceptera cette participation un peu en avance à ses Séries de l'été, mais je peux toujours la lui proposer...



Commentaires

  1. La dimension fantastique dont tu parles me rebute un peu.

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  2. j'allais faire le même commentaire, disons que je suis peu tentée par le fantastique.

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