"Nord Sentinelle" - Jérôme Ferrari

"C’est ce soir-là que j’ai, pour la première fois, eu l’intuition très nette que nous vivions peut-être tous en enfer."

Lundi. J’achète le roman "Nord Sentinelle" de Jérôme Ferrari, que j’avais l’intention de lire depuis sa sortie, et dont la parution en poche quelques jours avant un séjour en Corse relève d’un hasard qu’après lecture je ne jugerais pas forcément heureux…

Mercredi. J’entame "Les abandonnés de l’île Saint-Paul", de Valentine Imhof, en prévision du rendez-vous du 15 juin fixé par Cléanthe, sur la thématique îlienne. La quatrième de couverture évoque des marins bretons… Au bout de quelques pages, je me sens bien bête : le récit se passe sur une île de l’océan Indien. Il faudra repasser pour les Escapades Européennes… C’est parti pour une séance de fouille de fonds d’armoire et d’inspection des caisses de vins reconverties en boîtes à livres réparties dans l’appartement, à la recherche d’un titre idoine. Il y a bien un Maud Simmonot qui traîne sur la console de l’entrée (exemplaire offert au public lors d’un salon) mais la lecture de ses vingt premières pages ne me convainc pas du tout…

Et puis soudain, alors que je jette un œil distrait sur ma table basse où traînent toujours les livres en cours ou en attente d’être bientôt lus, c’est la révélation (mais où avais-je la tête ?!) : la Corse est une île !

Je n’ai lu qu’un titre de Ferrari il y a bien longtemps, que je sais avoir apprécié, bien que n’en ayant gardé aucun souvenir. Une tentative pour relire l’auteur, avec "Le sermon sur la chute de Rome", dont l’opacité des premières pages m’a précocement fait jeter l’éponge, s’est soldée par un échec. Aussi, j’ai été très agréablement surprise par l’accessibilité de ce texte, à la plume complexe et pourtant lisible.

Le ton est donné d’emblée, avec une diatribe du narrateur regrettant le manque de discernement des indigènes qui, faisant majoritairement preuve d’hospitalité envers les premiers voyageurs pénétrant leur territoire, le paient d’irréversibles et multiples fléaux. Et si par envahisseurs, il entend tout d’abord de manière évidente les colons, ce sont surtout les touristes, auxquels ils les assimilent, qui sont la cible de son fiel (d’où mon allusion ci-dessus au fait que le lire avant d’aller en Corse n’est pas une si bonne idée).

L’histoire qui suit cette entrée en matière va peu à peu développer et illustrer ce propos.

Le fils de sa cousine, Alexandre Romani, a poignardé Alban Genevey, étudiant en médecine parisien, sous un prétexte futile. Agresseur et victime se connaissaient depuis l’enfance, les parents du second étant propriétaires d’une maison de vacances en Corse.

Pour expliquer ce geste absurde, le narrateur remonte l’arbre généalogique des protagonistes, et met en évidence les mécanismes de l’opposition entre insulaires et continentaux.

D’un côté, les Romani, engeance caractérisée par une médiocrité et une violence ataviques, lignée d’incultes quidams sans scrupules pourtant convaincus de leur supériorité, certains ayant accédé par leurs méfaits -parmi lesquels un meurtre barbare perpétré par vengeance- au statut de légendes familiales. Opportunistes et retors, ils ont profité de la manne touristique, investissant dans les locations saisonnières, bars et restaurants, pour monnayer l’île.

De l’autre, les Genevey, représentant cet autre venu de l’extérieur, assimilés aux hordes de touristes au comportement grégaire et absurde (comme se regrouper sur un bord de mer caniculaire à entretenir de futurs mélanomes), qui ont, avec le consentement intéressé d’autochtones semblables aux Romani, dénaturé l’île, et que leur bêtise n’empêche pas de poser sur les locaux un regard condescendant, susceptible de susciter humiliation et jalousie.

Les deux parties de cette affaire sont ainsi volontairement ramenées au statut de symboles dont la portée dépasse celle du fait divers, et renvoie aux puissances dévastatrices qui agitent, depuis toujours et partout, l’humanité : la brutalité et la bêtise, le rejet de l’autre et la propension à la destruction. Et rien dans le discours du narrateur, qui se place en surplomb de cette vile agitation sans pour autant s’épargner lui-même, ne vient contrebalancer son amer constat et sa conviction que ces mécanismes de domination et de violence sont inéluctables.

Nord Sentinelle est donc un texte dur, dénué de toute tendresse… mais c’est aussi et surtout un texte porté par une écriture virtuose, empreinte d’un lyrisme manié avec intelligence et d’un humour féroce, qui fait cohabiter, en un réjouissant amalgame, la hargne du narrateur et l’élégance de son expression.
 

Un autre titre pour découvrir Jérôme Ferrari : Un Dieu un animal


Commentaires

  1. nathalie15.6.26

    J'espère que les paysages de Corse t'ont plu. J'y ai passé seulement quelques jours mais les montagnes avaient l'air incroyable (et la bouffe aussi). Un jour... En revanche je passe mon tour pour la lecture.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. On est resté sur la côte nord (Bastia et Cap Corse, désert des Agriates, Calvi, l'île-Rousse...) et ça nous a beaucoup plu, oui. Plus encore que le sud, visité il y a quelques années. Les corses ont su en partie préserver la dimension sauvage (non construite) de leur territoire, j'ai notamment beaucoup apprécié les paysages de maquis. Et nous avons également bien mangé :). J'aimerais y retourner pour explorer la partie montagneuse.

      Supprimer
  2. Mais oui, la Corse est une île ! (je te taquine, c'est amusant que le livre soit venu se rappeler à toi comme ça). J'adore la Corse, et l'écriture de Jérôme Ferrari !
    Je l'ai lu https://lettresexpres.wordpress.com/2024/12/07/jerome-ferrari-nord-sentinelle/

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je reviendrai probablement vers l'auteur, il faut juste que je trouve le bon titre... peut-être avec le deuxième volet de ses "Contes de ses contes de l'indigène et du voyageur", qu'inaugure Nord Sentinelle. J'ai rajouté un lien vers ton billet :).

      Supprimer
  3. J'ai découvert l'auteur avec ce titre, je n'avais pas tellement accroché à l'intrigue mais j'ai adoré le style.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Nul doute sur le fait que Jérôme Ferrari est une grande plume contemporaine... parfois trop complexe pour moi, peut-être ? En tous cas, ce titre là m'a conquise...

      Supprimer
  4. Oh je l'ai lu, beaucoup aimé (et pas de billet)
    La corse, une ile? Scoop (mais sans se moquer, c'est vrai que parfois on en réagit pas tout de suite sur un titre

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il ne faudrait pas que je dise à un Corse que j'ai occulté son insularité....

      Supprimer
  5. Je n'avais pas senti cette hargne dont tu parles.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Peut-être n'est-ce pas le terme le plus juste pour qualifier sa posture... disons que je l'ai trouvé à la fois amer et cinglant. On sent une certaine frustration de sa part, notamment liée à cette fameuse cousine dont on comprend clairement qu'il est amoureux.

      Supprimer
  6. j'ai adoré ce roman et la critique du tourisme.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Nous sommes (au moins) deux, dans ce cas !

      Supprimer
  7. C'est un auteur dont j'ai beaucoup entendu parler mais que je n'ai pas encore découvert. Je me note ce titre

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il me semble que c'est un des grands auteurs français contemporains, même si je le connais très peu.

      Supprimer
  8. Philippe D15.6.26

    Je ne connais pas l'auteur. Si ça se passe en Corse (où je suis allé en vacances l'année dernière), je suis tenté !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il vaut mieux le lire après avoir visité la Corse (et pas comme moi avant) : les touristes en prennent pour leur grade...

      Supprimer
  9. Je n'imaginais pas que les Escapades te donneraient autant de fil à retordre. Mais, finalement, ton choix a été heureux. Même si lire celui-ci, en effet, juste avant un séjour en Corse... J'espère que tu as aimé la Corse.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je me suis surtout sentie très bête... je lirai le Imhof pour le Book trip en mer de Fanja. Et oui, j'ai beaucoup aimé La Corse. C'est la 2e fois que je m'y rends, et que je me dis qu'il n'est pas besoin de faire des milliers de kilomètres pour se dépayser dans des "décors" magnifiques..

      Supprimer
  10. J'ai vu une interview de l'auteur il y a quelques semaines et les critiques de ce livre sur les blogs. Je le garde en tête pour plus tard. Tes aventures de lectrices m'ont bien amusée !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est en tous cas un auteur à découvrir, je vais sans doute pour ma part poursuivre avec sa "trilogie de l'indigène et du voyageur". Je me suis finalement moi aussi amusée de mon étourderie....

      Supprimer
  11. J'ai lu aussi un seul roman de Jérôme Ferrari, sur la guerre d'Algérie, beaucoup aimé aussi.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ah ça m'intéresse, je vais creuser de ce côté...

      Supprimer
  12. "Le sermon sur la chute de Rome" est pourtant un excellent roman....

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'avoue m'être peut-être trop vite découragée... je n'exclue pas la possibilité de faire une autre tentative.

      Supprimer
  13. Il a l'air intéressant ce roman au ton féroce mais qu'on peut comprendre quand on connaît les méfaits du tourisme de masse.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est une férocité en partie justifiée en effet.. mais son propos déborde des enjeux touristiques pour aborder aussi les mécanismes de rejet de l'autre. Un excellent roman en tous cas, porté par une plume très talentueuse.

      Supprimer
  14. Ce roman fut ma première lecture de Ferrarri. Si j'ai admiré la prose et les bons mots, je suis restée en retrait de l'histoire... Pas sûre que cet auteur me convienne...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tu rejoins donc Violette... je crois que ce qui m'a surtout plu, c'est la langue.. mais j'ai aussi trouvé la construction très habile.

      Supprimer
  15. Hedwige17.6.26

    « l’élégance de son expression » convient parfaitement à ton article mieux qu'à l'auteur dont la pédanterie me hérisse le poil.et qui ne m'a jamais fait vibrer.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tu as essayé avec quel(s) titre(s) ? Dans celui-là, je ne sais pas si on peut parler de pédanterie, je penche plutôt pour une férocité aux relents amers.. et elle émane du narrateur, je ne suis pas sûre qu'il faille aussi l'imputer à l'auteur. J'ai beaucoup aimé le style, en tous cas, qui fait confiance à l'intelligence du lecteur :)

      Supprimer
  16. Voilà un livre que je lirais bien, à l'occasion. J'aime cette peinture loin d'être idyllique de la Corse.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Un autre billet paraîtra prochainement sur la face obscure de l'île de beauté...

      Supprimer
  17. Je n'ai lu que Le sermon sur le chute de Rome, que j'ai trouvé superbement écrit et affreusement grandiloquent ! Alors, malgré ton dernier paragraphe, je pense que je ne m'y frotterai plus.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je viens d'aller lire ton billet, ou plutôt de le relire, puisque je l'avais commenté, et je crois que je me suis trompée, c'est "Le principe" que j'ai essayé de lire... Bon, je vais éviter ce "Sermon", et plutôt poursuivre avec la suite de la trilogie qu'inaugure Nord Sentinelle.

      Supprimer
  18. Le contraire d'un feel Good s'appelle comment ? Je comprends pourquoi tu dis que ce n'était pas une idée très heureuse de le lire avant un séjour en Corse !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'en ai ri, mais c'est sûr que lire ce titre avant mon séjour m'a sans doute fait voir certaines choses autrement.. j'ai tout de même eu la chance d'y aller hors de la pleine saison, et c'était relativement tranquille.. mais j'imagine en effet ce que ça peut donner avec des hordes de touristes concentrés sur les zones touristiques !

      Supprimer
  19. Carmen22.6.26

    C’est un très bon conteur. Je lis la suite ”Breve théorie de l’enfer”,où on peut être étranger dans un pays de 2 façons,soit en tant qu’expatriés, soit en tant qu’immigrés. Les expatriés ne sont pas des immigrés,surtout aux Émirats. C’est un des thèmes développé.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bonjour Carmen ! Je compte bien lire cette suite aussi, car j'avoue être assez impressionnée par sa puissance d'évocation..

      Supprimer

Enregistrer un commentaire

Compte tenu des difficultés pour certains d'entre vous à poster des commentaires, je modère, au cas où cela permettrait de résoudre le problème... N'hésitez pas à me faire part de vos retours d'expérience ! Et si vous échouez à poster votre commentaire, déposez-le via le formulaire de contact du blog.